Voyez plus haut
2. A y bien regarder, cet instinct de domination ne me paraît pas f" aussi répandu chez les enfants que le prétend Locke. Les effets qu'il te attribue à ce prétendu besoin de pouvoir et de domination s'expliquent p par leurs sentiments d'indépendance. fk
même Age ou de la même condition qu'eux, ou qu'ils jugenl être leurs inférieurs sur ces deux points, dès qu'ils sont capables de faire ces distinctions à propos des autres personnes.
105. 2° L'amour de la domination se manifeste encore chez les enfants par leur désir d'avoir des choses à eux. Ils veulent être déjà propriétaires, pour jouir du pouvoir (pie la propriété semhTë leur procurer, et pour avoir le
"droit de disposer des choses qui leur appartiennent, comme bon leur semble1. Celui qui n'aurait pas remarqué que ces deux instincts agissent de très bonne heure chez les enfants, les connaîtrait bien mal; et celui qui ne comprendrait pas qu'il est nécessaire d'extirper dès le début deux sentiments qui sont la source de presque toutes les injustices et de presque toutes les luttes qui troublent la vie humaine, et de développer les sentiments contraires, laisserait passer le moment opportun qu'il faut saisir pour établir les fondements de la bonté et de la vertu. Je crois que les moyens suivants aideront à atteindre ce but :
106. i° J'avais dit, dans la première édition de ce livre, qu'il ne faut rien donner à un enfant quand il le demande, encore moins quand il crie pour le réclamer, en un mot toutes les fois qu'il fait connaître par ses paroles qu'il en a envie. Mais comme ce précepte se prête à une interprétation inexacte, et qu'on pourrait s'imaginer que j'interdis à l'enfant de demander quoi que ce soit à ses parents, ce qui passerait peut-être pour un excès de tyrannie, peu conforme aux rapports d'affection et d'amour qui doivent unir les enfants et les parents, je vais m'expliquer avec plus de détail. Il convient qu'ils aient toute liberté ie faire connaître leurs besoins à leurs parents, et que les
1. « A six mois, en général, l'enfant ne se laisse plus enlever sans piaillements d'impatience ses jouets, auxquels il parait tenir, soit en ertu d'un instinct inné de propriété, soit en raison des distractions le plus en plus nombreuses qu'ils lui procurent. » (Pérez, Education lès le berceau, p. 246.)
156 QUELQUES l'ENSKES SUB L'ÉDUGATIOS
parents satisfassent ces besoins avec toute la tendresse possible, au moins durant leur bas âge. Mais autre chose est dire: « J'ai faim » ; autre chose: « .le veux du rôti. • Lorsque l'enfant a déclaré s^s besoins, ses besoins naturels, la douleur que lui causent la faim, la soif, le froid, ou quelque nécessité naturelle, le devoir des parents et des personnes qui le soignent est de l'assister et de e satisfaire. Mais il faut que l'enfant laisse aux parents le soin de décider et de régler ce qu'ils jugent le plus convenable de faire pour cela, et aussi dans quelle mesure. ©n ne doit pas l'autoriser à choisir lui-même, à dire : « Je veux du vin » ou « du pain blanc •; au contraire, le seul fait d'avoir nommé un plat doit être une raison pour qu on
le lui refuse.
107 Ce dont les parents doivent se préoccuper surtour, c'est de distinguer entre les besoins de fantaisie et les besoins de nature, ce qu'Horace leur a prescrit de faire dans le vers où il parle des choses
Quels humana sibi dolent natura negatis1. Ce sont là des besoins vraiment naturels: la raison seule, sans autre secours, ne peut nous en défendre ni empêcher qu'ils ne troublent notre repos. Les douleurs que provoquent une maladie, une blessure, la faim, la soif, le froid, le manque de sommeil, le besoin de repos et de relaclu pour les organes fatigués, voilà ce que tous les hommes ressentent ;°les esprits les mieux disposés «JJ~ échapper à ces malaises. 11 faut donc, par des moyen, convenables, pourvoir à la satisfaction de ces besoins, mai. s impatience, sans trop se hâter lorsqu'ils commence* à se montrer, si du moins le retard ne nous menace pa de quelque mal irréparable. Les douleurs qu'occasmnnen les besoins naturels sont comme des avertissements qu nous sont donnés d'éviter de plus graves souffrances, don 1. ... « Dont la privation est une souffrance pour la nature hu maine. » (Satire I, v. 75.)
DE LA VOLONTÉ CHEZ LES ENFANTS. ibl
elU-s sont comme les signes avant-coureurs : il ne l'aut donc p;is l.'s négliger entièrement ni les laisser aller trop loin. M ;i i-i plus on habituera les curants à supporter ces premiers malaises, par le soin que l'on prendra de les rendre plus vigoureux de corps et d'esprit, et mieux cela vaudra pour eux1. Je n'ai pas besoin de l'aire des recommandations sur la nécessité de ne pas dépasser la mesure, d'éviter tout ce qui pourrait leur faire du mal. de prendra garde enfin que les privations qu'on leur impose n'aient pour conséquence d'abattre leur esprit ou d'incommoder leurs santé : les parents ne sont que trop disposés d'euxmêmes à incliner plus qu'il ne faudrait vers l'excès contraire de la douceur.
Mais quelque complaisance qu'exigent les besoins de la nature, il n'en est pus de même pour les besoins de fantaisie : ceux-là il ne faut jamais les satisfaire, ni même permettre que les enfants en fassent mention. Le seul fait qu'un enfant a parlé d'une ebose inutile doit être une raison pour l'en priver. Donnez-lui des vêtements quand il en a besoin; mais s'il demande telle couleur, telle étoffe, qu'il soit bien entendu qu'il s'en passera. Ce n'est pas que selon moi les parents doivent de dessein prémédité contrecarrer les désirs des enfants, quand il s'agit de choses indifférentes. Tout au contraire, quand ils le méritent par leur conduite, et qu'on ne court aucun risque de corrompre ou d'efféminer leurs esprits et de les passionner pour des bagatelles, je pense que toutes choses doivent être combinées, dans la mesure du possible, pour assurer leur salisfaction, afin qu'ils trouvent du plaisir à se bien conduire. Le mieux serait sans doute que l'enfant ne fît pas consister son plaisir dans des choses de cette espèce, qu'il ne prit pas
1. Locke revient iri i -.1 théorie de l'endurcissement physique. Con-
f'ci'-z l'opinion de Dumarsais : « Ceux qui raisonnent ainsi, dit-il,
n'ont aucun égard au nombre infini d'enfants qui succombent à ces
et qui sont la victime du préjugé que l'on peut »' accoutumer
a l>'Hi Arlicle Éducation, dans Y Encycloptdù
sa fantaisie pour règle de ses joies et qu'il considérât comme indifférent tout ce qui l'est en effet 1. C'est à ce but que doivent tendre les efforts des parents et des précepteurs. Mais en attendant qu'on en soit arrivé là, ce que je combats ici, c'est la liberté qu'on laisse à l'enfant de demander tout ce qui lui plaît. C'est par un perpétuel refus qu'il faudrait le corriger de ce goût pour des choses de fantaisie.
Je paraîtrai peut-être trop sévère à de tendres parents, naturellement portés à l'indulgence : je ne demande pourtant que le nécessaire. En effet, puisque dans la méthode que je propose le fouet doit être banni, il sera d'un grand avantage de forcer l'enfant à retenir sa langue, si on veut lui inspirer cette disposition respectueuse dont nous avons parlé ailleurs, et le maintenir dans ces sentiments de respect et de déférence qu'il doit à ses parents. De plus, on l'habituera par là à contenir et à maîtriser ses inclinations. Il apprendra ainsi l'art d'étouffer ses désirs, aussitôt qu'ils naîtront dans son cœur, c'est-à-dire au moment où il est le plus facile de les dominer. Donnez libre cours, ne fût-ce qu'en paroles, à vos appétits, et vous leur donnez vie et force. Quiconque prend la liberté de convertir ses souhaits en demandes, n'est pas éloigné de penser qu'on est obligé de les satisfaire. En tout cas, ce dont je suis certain, c'est qu'on supporte plus aisément le refus qu'on s'oppose à soimême que le refus qui vous est opposé par les autres. Accoutumez donc de bonne heure les enfants à consulter leur raison, à en faire usage avant de s'abandonnera leurs inclinations. On a déjà fait un grand pas pour se rendre maître de ses désirs, quand on a réussi à n'en pas parler et à leur opposer cette première barrière du silence-. L'habitude
1. Ce serait exiger une raison qui n'est pas de son âge. Locke demande ici à l'enfant de se comporter comme un petit stoïcien, indifférent à tout ce qui n'est pas besoin naturel.
2. Vérité souvent exprimée par les moralistes, et qui s'applique à tous les âges : « La discrétion sur ses propres sentiments est le meilleur moyen d'en devenir le maître. » (Janet* l'hilosophie du Bonheur, p. 99.)
prise par les enfants d'arrêter l'essor de leurs caprices et de considérer, avant d'en parler, s'ils sont raisonnables ou non, sera un grand avantage pour eux durant la suite de leur vie. dans des affaires d'une plus grande importance. Ce que je ne saurais trop souvent rn'efforcer de faire comprendre, en efief, c'est que, dans les circonstances les plus insignifiantes comme les plus graves, la question essentielle, j'allais dire la seule, c'est de considérer quelle influence l'action de l'enfant exercera sur son esprit, quelle habitude elle tend vraisemblablement à engendrer, si cette habitude lui conviendra quand il sera plus grand, et où elle le conduirait plus lard, si on en favorisait le développement.
Ma pensée n'es! donc pas qu'il faille de propos délibéré chagriner les enfants. 11 y aurait à agir ainsi trop de méchanceté et de barbarie, et l'on risquerait d'ailleurs de leur communiquer ces vices. Sans doute il faut apprendre aux enfants à dominer leurs appétits, il faut donner à leur esprit, aussi bien qu'à leur corps, de la force, de la souplesse, de la vigueur, en les habituant à être les maîtres de leurs désirs et en aguerrissant leur corps par les privations; mais il faut faire tout cela sans leur laisser voir aucune mauvaise volonté, sans qu'ils puissent même la soupçonner. Le refus constant de ce qu'ils demandent par leurs cris, ou de ce qu'ils essayent de prendre eux-mêmes1, doit leur enseigner la discrétion, la soumission, l'abstinence. Mais il faut les récompenser de leur discrétion et de leur silence, en leur donnant ce qu'ils aiment, et les porter par là à aimer ceux qui exigent rigoureusement cette obéissance. Le fait de se résigner pour le moment à la privation de ce qu'ils désirent est une vertu qui doit être récompensée plus tard par le don des choses qui leur conviennent et qui leur sont agréables, à condition qu'on
I. 11 y a ici un jeu de mots intraduisible : « le refus constant de wath they craved or carved ».
iGO QUELQUES PENSÉES SUR L'ÉDUCATION.
les leur offre comme les conséquences naturelles de leur bonne conduite, et non comme les gages d'un marché conclu avec eux. Ce serait perdre votre peine et, ce qui serait plus grave, perdre leur amour et leur respect, si d'autres personnes leur accordaient ce que vous leur avez refusé. Il faut pour prévenir ce danger prendre toutes les précautions possibles, et ici encore les domestiques viennent nous causer quelque embarras.
108. Si vous vous mettez de bonne heure à diriger ainsi les enfants, si vous les accoutumez à taire leurs désirs, cette excellente habitude les calmera et les modérera; et quand ils commenceront à grandir en âge et en sagesse, vous pourrez leur accorder une plus grande liberté, dès que la raison parlera dans leurs discours et non la passion : car partout où la raison parle, elle a droit à être écoutée. S'il ne faut jamais faire attention à ce que disent les enfants quand ils demandent ceci ou cela, à moins qu'on ne le leur ait déjà promis, il convient au contraire de les écouter toujours et de leur répondre nettement et avec douceur, lorsqu'ils vous questionnent sur quelque chose qu'il veulent connaître et dont ils désirent s'instruire l. 11 faut prendre autant de soin d'encourager la curiosité chez les enfants que d'étouffer leurs autres appétits 2.
Quelque sévérité qu'on doive mettre à réprimer tous les désirs de pure fantaisie, il y a cependant des cas où la fantaisie a le droit de parler et de se faire écouter. La ré-