LES VIEUX BATEAUX
...cunctaeqiie profundum Pontum expectabant, fientes...
Il est de vieux bateaux que la vague ballote Dont les balancements sont pénibles et las ; Ils vont se dandinant comme vieille dévote Qui le soir au salut se rend à petits pas.
Ils font de longs efforts suivis de plaintes sourdes
Ne redressant qu'un peu leur avant ; engou;rdis
Ils glissent lentement en songeant que jadis
Les vents étaient plus forts, les eaux étaient moins lourdes.
Ont-ils dormi leurs nuits dans des lits de varech ? La quille a son fardeau de marine broussaille Comme une fille, un soir culbutée au foin sec Emporte à ses icheveux le baiser et la paille.
Non ! ils pourraient bondir aux flots aventureux Mais les vieux sont prudents lorsqu'ils deviennent sages. n suinte dans le fond l'eau verte des orages Des fredaines d'antan souvenir douloureux.
Et c'est pourquoi, pensifs, quand le phare vacille Cierge de mort priant pour ceux qui vont périr, Traînant aux chemins bleus leur rame ou leur béquille lia ne se hâtent plus de s'en aller mourir.
Car ils savent... Instruits par l'angoisse et les affres Ils '^'Lt Connu les nuits de tempête et de deuils Li même, quelques-uns ont gardé des balafres A leurs flancs ravagés, mordus par les écueils,
Lorqu'ils allaient, perdus par la plaine mouvante. Secoués par la vague et fouettés par le vent, S'abandonnant déjà, raidis par l'épouvante. Mourants qu'on bernerait dans un linceul mouvant.
Aussi quand les marins, fous aux cervelles vides, Veulent les arracher au repos somnolent, A voir entre les bois suinter les eaux livides Ils fri:^;onnent soudain d'un noir pressentiment.
Il est de vieux bateaux, conseilleurs de prudence,
Qui Haïrent les gros vents où les gas vont mourir... Et songeant aux foyers où Ton pleure, en silence Ils s'emplissent bien d'eau pour n'aller pas courir.
LE RESCAPE
Lui que la mer épargne ou bien qu'elle dédaigne,
Le Rescapé des nuits de naufrage, le Vieux,
On dit que certains jours il sent son cœur qui saigne
Et qu'un regret obscur monte en pleurs à ses yeux.
Il ne partira plus !... Quelque vent qui l'agite Désormais il pourra sans frémir l'approcher, Certain que ses vieux os dans la terre bénite Iront doniiir demain à l'ombre du clocher.
Et pourtant on le voit à l'heure de l'orage Poussé par on ne sait quel attrait inconnu S'en revenir rôder, triste et seul sur la plage Près du Gouffre fatal dont il est revenu.
C'est qu'il songe î... le soir lorsqu'elle bat les roches Lui rappelant les morts dont il fut le témoin La vague lui redit peut-être les reproches D'un compagnon perdu qu'il n'aura pas rejoint.
Eî, rame insatisfaite et la face attristée, La honte ou le regret se mêle à ses remords Sentant oi>scurément que sa Vie est ratée Puisqu'il ne mourra pas comme tous ils sont morts.
C'est à cela qu'il songe en fumant dans sa pipe
Les varechs desséchés ou le tabac moisi,
Cest à cette douleur que sa face se fripe,
Que sous ses cheveux blancs son front s'est obscurci.
11 ne partira plus 1... Oh 1 comme il la regretta
La vague qui ferma leurs yeux de moribonds !
Est-il donc le débris que la lam.e rejett-e
Quand le trésor pesant tombe aux gouffres profonds !
Pourtant, il était gas intrépide à Tépoque Et c'était bien ceux-là que la gueuse prenait. Qu'est-ce donc qui le fit dégénérer en loque, Lui, la voile de foc où le vent s'acharnait ?
C'est qu'orphelin, il n'avait pas, tremblants et pâles,
Une femme ou des fils d'attente torturés
El la mer, qui se fait une voix de leurs râles,
Ne choisie que des morts qui soient longtemps pleures.
Louis GÉRY