UN POEME INFINI
Un poème infini commence
Sans rêve, sans trouble, sans pleur
Celui de la Nature immense
Et douce comme un arbre en fleur.
Quelquf- chose dans l'air s'achève Que lés tiges ont embaumé :
Je suis là, furtif, et je rêve Où mes dix-huit ans ont aimé '
Quelque chose meurt : le poème Des jeunes amours vite ôtés :
Quelque chose meurt en moi-même Dont je n'ai pas su la beauté.
Que je l'abandonne, sans cause, A jamais, pour l'éternité !...
Oh ! ne savoir le prix des choses Qu'à l'heure où l'on doit les quitter..
(( Demande au souriant automne le secret « De sa grâce où s'attarde un reflet de jeunesse ; {( Au doux vent qui s'endort ce soir sur la forêt « D'où lui vient sa tiédeur exquise et sa caresse ;
« La nature a pour tous les hommes douloureux (( De magiques douceurs, d'incomparables charmes ; « A l'heure où tous les mots splendides semblent creux, « Son sourire tarit la source de nos larmes. »
C'est du moins ce que dit le songeur, enivré Du rêve intérieur ennobli par l'automne... Mais moi, par la tristesse et l'horreur attiré J'aime mieux le grand vent farouche et monotone.
Que se pas&e-t-il donc, certames nuits, en nous.
Quand nous dormons d'un grand sommeil lourd et sans
[flamme ?
Je me suis éveillé ce matin grave et doux
Comme si j'avais eu la visite d'ime âme !
Fraîches brises de Taube, ô souffles du printemps, Vous éveillez ainsi dans la terre profonde Des germes ignorés... mais quels divins passants M'ont fait sage, et versé ce bonheur qui m'inonde ?
Serait-ce l'un des morts que ma mère chérit. Que j'ai pleuré naguère avec elle, ou l'esprit D'un mage, d'un penseur auguste, d'un poète ?
Je ne sais, mais mon cœur voudrait que ce fût vous, A^ous dont îa bonté tendre et le regard si doux Brillent toujours au fond de ma nuit inquiète !
Lumière du printemps, vent frais et qui caresse, Vous rendez donc à mon pays cette jeunesse Oui chaque fois m'exalte et m'enivre d'amour ; Horizon, clair comme une idée au pur contour Qui se dérobe à peine au soleil sous des voiles Fluides, et, la nuit, monte jusqu'aux étoiles, Et vous, cité si vieille au visage inclément, Je veux vous voir, je vous appelle éperdùment ; Et, loin d;e ce qui m"aime, ébloui d'une image, Je presse sur mon cœur tout votre paysage.
Jadis, insoucieux du grand soleil, souvent, Vers le pays de la forêt grave et du vent. Je suis monté, car j'aime, et d'une âme robuste, i Les noirs escarpements et leur silence auguste, Les torrents tapageurs aux furieux abois. Et ta colère, ô vent acharné sur les bois ! Aussi quand dans mon âme ardente et vagabonde S'épanche le soupir mystérieux du monde, ■Quand, à travers l'exil, les soucis, les travaux, M'arrive enfin la jeune odeur des jours nouveaux
lO
Quand, dans ma solitude, avec un. long murmure. Tressaille le réveil de l'immense nature, Mon cœur, plein brusquement d'un frémissant appel, Monte par bonds, le long des pentes, vers le ciel.
Mais quand j'ai bien rêvé près des neiges durables,
Quand j'ai bien méprisé les cités misérables.
Attesté la splendeur naïve de l'azur
Que je hais leur fumée et leur tumulte impur,
Je ne suis pourtant point satisfait de moi-même ;
L'orgueil d'admirer seul, oubliant ceux qu'on aime,
Est un air trop subtil où l'âme cherche en vain
A planer longuement sur son rêve divin ;
Elle se soutient mal, tremble, agite ses ailes,
Et, devant la nature et sa paix éternelle,
Sent avec un frisson que son triomphe est court
Comme le temps de l'homme et comme son amour.
C'est alors, ô ma bien-aimée au doux visage, Que, dans ma solitude inquiète et sauvage, Vous entrez, ô frivole et rieuse beauté Avec le souvenir vivant de ma cité !
C'est alors que, devant le troupeau des montagnes Sans berger, je ne sais quelle douleur me gagne. L'air m'assaille d'un coup de fouet presque brutal ; La nature orgueilleuse et rude me fait mal ;
Le bois indifférent, trop profond, trop paisible, Me fait sentir combien il me serait horrible De mourir sans avoir connu cette douceur De caresser ton front, d'être près de ton cœur, Et de trouver en toi la plus sûre retraite. Ah ! je m'arrache alors à Ja forêt distraite, Aux rocs sourds, aux oiseaux tout occupés d"un nid ; Je regarde un instant monter à l'infini, Se tordre, s'allonger sur la plaine embrumée . Le dais majestueux des lointaines fumées ; J'imagine là-bas ton amour hésitant Comme un oiseau mobile et qui ne peut longtemps Habiter, égaré dans la forêt humaine, La même branche, à tous les souffles incertaine, Et, pauvre homme altéré d'un indicible amour, Sans souci de la p^nte et sans peur du détour, Vibrant comme une abeille et léger comme un^e aile. Je descends vers la ville où ta beauté m'appelle.
{Au cours d'une promenade à bicyclette dans les Cévcnnes). 1910.