‹ Quelques poèmesChapitre 20 sur 40 · JALOUSIE · texte numérisé non relu

JALOUSIE

A Sully-Prudhornme.

Je ne vous fuirai plus... J'emporte là, derrière

Mes yeux pleins du vertige ardent de la lumière

Partout, à travers tous les mornes horizons,

Le souvenir vivant de votre trahison.

J'ai beau m'exténuer de fatigue, m'étendre

Sur la terre de€ hauts sommets, ne rien entendre

Des humaines rumeurs et m'enivrer longtemps

Des parfums que disperse aux brises le printemps,

Admirer la splendeur du manteau d'or superbe

Que le soleil étend chaque matin sur l'herbe,

J'ai beau chasser en moi, comme un chien égaré,

Le chagrin torturant qui me fait vous pleurer,

Je vous revois, partout, toujours, et je tressaille.

Je porte mes re^^rets ainsi qu'une broussaille

Où de magiques yeux s'ouvrent comme des fleurs ,

Et toutes les rougeurs et toutes les pâleurs

Du ciel triste que j'aime encor plus que naguère,

Et la clarté qui fait aux ténèbres la guerre,

Et le hautain appel du couchant enflammé

Me reprochent le tort que j'ai de vous aimer.

DA

O funeste pouvoir de créer sans relâche

Ainsi qu'un tisserand acharné sur sa tâche,

Et de former, avec des fils mystérieux

Et le contour des fronts et la clarté des yeux !

En vain je me dérobe à la force obstinée :

11 faut que tout le long de l'immense journée,

Quel que soit le moment et quel que soit le lieu,

Je tire de mon cœur ce visage de feu.

Quand, vaincu, terrassé par ce mal qui m'accable

Je la revois enfin, belle, tendre, implacable,

Quand mon âme éblouie a longtemps haleté

Et souffert, et crié de sombre volupté,

Quand elle a tressailli dans la même minute

D'extase, de remords, d'abandon et de lutte,

Quand elle a, je ne sais comment, et par bonds lourds

Gravi de la douleur sournoise vers l'amour.

Tu t'éveilles, affreux souvenir, tu te lèves.

Tu m'asservis, sanglant héros armé du glaive.

Et, brusque, à ta clarté, je la vois follement

Rouge et pâmée aux bras indignes d'un amant.

Que diras-tu de moi, mon doux maître, ô Poète ? Pourras-tu reconnaître en cette âme inquiète Ton âme qui connut aussi dans son avril, X^e poison de la femme enivrant et subtil ? Quand on s'est détaché de cette eau corrompue, Quand on s'est délivré de ce charme qui tue,

11 vient une sagesse étrange, j-e le sais ;

Je sais qu'après tes maux, ô songeur délaissé,

Tu te forgeas dans l'ombre et dans la solitude

Une chaîne de bronze âpre, inflexible et rude

Pour étreindre le monde et le faire tenir

Dans ton esprit encor plein de son souvenir !

Heureux qui sait ainsi tromper la soif de Tàme

Et lui faire oublier le breuvage de flamme !

Mais je sens bien, ô maître aimé, nous sentons tous

Qu"après, devant le Vrai, tu fus comme à genoux,

Que tu gardas toujours dans ta pensée austère

Le pli grave et profond des douleurs solitaires,

Et que tu n'eusses point été si bien aimé

Si nous n'entendions pas, en ton cœur refermé

Nous qui rêvons, nous qui saignons, nous qui pleurâmes,

Le long sanglot des flls douloureux de la femme.

DD

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