LA REVANCHE
Il me semble que j'€ntends mieux, Non les voix tragiques des rues, Mais celles du pays qu'entaillent les charrues Depuis que je n'ai plus tes yeux.
J'C donnais mon âme naguère Et sa tendresse à l'horizon Qui chaque soir rongeoie autour de ta maison ; J'oubliais qu'il y a la terre,
J'oubliais qu'au-delà des murs Les doux coteaux plantés de vignes Montent vers les sapins qui de haut leur font signe De sortir de ces lieux impurs.
Le soir où ton dernier sourire En me voyant s'est refermée Comme un frêle éventail qu'un coup de vent déchire, J'ai pu souffrir de trop t'aimer.
De toute ma douleur farouche, Que me reste-t-il à présent ?
Je Tai dite à la fleur, à la branche, à la souche, Au chêne auguste et bienfaisant.
Et tous, comme par haine obscure De la femme, m'ont apaisé, Détourné mon regard de mon âpre blessure, Mon souvenir, de tes baisers.
Et quand je m'en vais sous la branche. De mon chemin insoucieux, J'adore... Mon désir est mort. Pleine revanche Du sol aveugle sur tes veux !...
Jean SAVOYE
CHAGRINS D'ENFAx\TS
Le Désir est le roi des Dieux vains que nous sommes F. Gregh.
Les tout petits enfants ont d'immenses chagrins Que toute la tendresse en nos baisers enclose Ne saurait apaiser, chagrins navrants, soudains. Dont même leurs mamans cherchent en vain la cause.
Ils ont cru découvrir quelque trésor lointain Digne à leurs yeux d'être conquis coûte que coûte, Fleur de tapis, reflets dansants du clair matin, — Toison d'or vers laquelle ils se mettent en route !
Et soudain sous leurs doigts les reflets tremblotants Echappent à l'étreinte, et leur force s'épuise A saisir l'impalpable, et bernés, sanglotants, Les tout petits sont désolés de leur méprise.
Ils éprouvent alors comme nous, plus que nous,
La désillusion amère, révoltante ;
Ils souffrent ; et pourtant nous sommes assez fous
Pour dire : « Heureux enfants ! nul souci ne les hante ! )>
Les Désirs, papillons divins à peine éclos, Dans leurs petits cerveaux ont élu domicile, Et, quand nous entendons ces cris et ces sanglots, C'est qu'un Désir meurtri prend son vol et s'exile !