SUR "L'OR DES MINUTES
A Fernand Gregh.
Prêtre grave et pensif au Temple du Bonheur, Tu résolus d'extraire, ô Gregh ! Tor des minutes Pour Tûffrir, en des vers dignes de ta ferveur, A rinvisible dieu du grand ciel que tu scrutes.
Comme je m"étais fait ton humble prosélyte Avec toi je souffrais, en le lisant, de voir, Quand tu voulais briser quelque gangue maudite, Saigner tes pauvres doigts tout frémissants d'espoir.
Mais je m'aperçus vite, ô prêtre en proie au doute ! Que tes vers les plus beaux célébraient à l'envi Les tristesses sans cause éparses sur ta route, Et le vide profond d'un cœur inassouvi.
Pourtant que manque-t-il à ton être sensible ? Jeunesse, gloire, amour, s'offrent à ton désir : Il te vient un dégoût presque incompréhensible. Tu ne te donnes pas la peine de choisir !
Et craignant que la fuite prompte des années Ne te permette pas de monter assez haut, Sur le chemin jonché de fleurs déjà fanées Vers un but ignoré tu repars aussitôt !
Oh ! que ton âme, ô Gregh I plane haut sur ces cimes
Que ton viril effort sut gravir pas à pas,
Et que nos fiers espoirs se figurent sublimes,
Ne les entrevoyant, nous autres, que d'en bas !
Mais de là-haut ta voix douloureuse s'exclame : Le Bonheur dont Tappàt vous fait lutter, souffrir, Ce Bonheur que j'atteins ne remplit pas mon âme, Qui garde l'envergure immense du Désir 1
Quelle que soit pour nous la douleur de te croire. Nous éprouvons pourtant une sombre fierté A t'entendre avouer ce suprême déboire, A toi, l'âpre chercheur de la félicité !
Ta « noblesse cruelle )> est la noblesse humaine : Quand l'homme est malheureux, il sent confusément Que d'elle vient surtout la rigueur de sa peine ; Mais à toi nous devons ce haut enseignement
Qu'il ne suffit peut-être pas pour se connaître D'avoir longtemps souffert de quelque humain déni : Ainsi que la douleur, le bonheur est un maître Qui nous fait entrevoir de plus près l'infini !
C'est pourquoi quand tu peins nos bonheurs minuscules
Cet infini palpite en tes chants éthérés
Où tiennent du grand ciel les espaces sacrés,
Poète de l'azur et des lents crépuscules !