LES VANDALES
— Et la niaisoii aimée est aux mains des vandales. Certes, ce ne sont point de farouches guerriers Faisant sonner bien haut leurs talons sur les dalles ; Notre sang ne teint point leurs stupides lauriers ; Ils n'éperonnent point de sauvages cavales ; Mais ils ont en passant des rires meurtriers. A leurs doigts plats et lourds brillent de larges bagues; Leur ventre est arc-bouté comme un arceau de pont Et le veston gris-perle a des mouvements vagues, D'hypocrites replis à chaque pas qu'ils font. J'étais assis un jour sur le pas de ma porte Lorsqu'ils vinrent vers moi menaçants et verbeux. (( Que fais-tu là, petit, roulé comme un cloporte ; (( Ce seuil n'est plus le tien ; décampe », dit l'un d'eux. Alors j'ai regardé la route poussiéreuse Et d'un pas chancelant j'ai fui sous le soleil. Pourquoi m'ont-ils chassé ? Ma vie était heureuse ; Des fleurs, chaque matir, s'ouvraient à mon réveil.
I ir-Ltx/urHifa. -
J'avais un épagnjul que j'aimais connue un frère ; En vain Fai-je sifflé : l^eur chienne me Ta pris. Je demeurai fout seul ; l'heure crépusculaire De haine et de douleur m'arracha mille cris. Le roseau tailladé dont je zébrai l'air tiède Se fendii: dans mes doigts et décliira ma peau. Je crachai de dégoût ; Tombre me parut laide ; Je crus que des viols hurlaient sous son manteau.
O mon toit paternel ils ont brisé la ligne
Que tu traçais si douce au front d'un ciel ami ;
Ils ont coupé les bras vigoureux de ta vigne
Et peut-être éveillé quelque faune endormi.
La source où je buvais épanche une onde impure ;
La pervenche se meurt près des murs recrépis ;
Le vent tout étonné passe sans un murmure
Et n'ose plus courber l'or vivant des épis.
0 mon toit paternel ! leur sommeil est sans rêves ; Et dans le calme pur des nuits de Germinal, Quand les flots apaisés se taisent sur les grèves, Tu n'entendras vibrer nul souffle virginal. Ma chambrette n'est plus ; les rieuses glycines Qui montaient, cœur ouvert, à l'assaut du balcon, Se laissèrent mourir, fières de leurs racines Cherchant la mort au sein d'un sous-sol infécond
0 mon toit paternel ! t-es frêles cheminées Fléchissant sous le poids d'un casque de métal, N€ laissent plus fuser que des spires mort-nées, De malsain-es vapeurs, tu-euses d'idéal.
Les moineaux familiers émigrent en silence ; Le roitelet honteux de son isolement, D'un vol effarouché vers le zénith s'élance Et cherche à l'horizon un abri plus clément.
0 mon toit paternel ! Sur leurs têtes maudites
Que ne laisses-tu choir ton faîte courroucé !
Et vous, mes vieux amis, mes chers fantômes, dîtes,
Pour qui demeurez-vous, âmes de mon passé ?
Emigrez en mon cœur, asile inviolable.
Et parlez lui tout bas de son bonheur enfui.
Ne le quittez jamais : il est l'inconsolable
Et veut se souvenir lorsque pleure l'ennui.
0 mon toit paternel ! des yeux d'incendiaire. Les miens, le guetteront un soir de vendetta. J'élèverai vers toi la fumeuse torchère, Le brûlot résineux dont ma haine hérita. Nous périrons par lui ; par lui tes cendres chères Viendront voiler l'horreur de mes derniers regards. Et les printemps futurs mettront des fleurs légères Sur les os calcinés de mes membres épars.
ESl-Cb: BIEN TOI
Est-ce bien toi maison qui m"ds vu naître ? Voici d'abord la petite fenêtre, Grise toujours ,avec Tétroit balcon — 0 ce balcon ! mon premier Hélicon I Je m'y revois, enfant que tout étonne, Sourd aux appels de ma petite bonne, Psitter longtemps les passants étonnés Pour leur montrer le vol des martinets. C'était le soir, avant le crépuscule, A rheure où la nature s'émascule.
De gros cousins dansaient en bourdonnant Et ponctuaient l'horizon, drôlement.
Dans le Paillon, les cris des lavandières Retentissaient, notes brèves et claires. Leur linge, humide encor, claquait au vent Et buvait les ors du soleil couchant.
Est-ce bien toi maison qui m'as vu naître ? Mon âme lasse a su te reconnaître.
Oui, te voilà, rose comme autrefois, Humble, immuable ; et pourtant d'autres vo'k S'envolent aujourd'hui de tes fenêtres ! Tu n'as plus la même âme ; d'autres êtres Naissent, vivent, meurent entre tes murs. Et qui sait combien de drames obscurs Se jouèrent dans ma chambre natale \ Regarde-moi ; reconnais-moi, fatale Maison, d'où fusèrent mes premiers cris, Déjà cris de douleur et que tu pris Pour la chanson triomphale de vie \ Regarde-moi donc ; est-ce qu'on oublie Ces choses-là ? Ces mille petits riens ? N'est-ce pas, maison, que tu te souviens ?
Est-ce bien toi maison qui m'as vu naître ? Une angoisse indicible me pénètre De savoir que je suis un étranger Pour toi, maintenant. Un souffle léger Passe comme autrefois dans les platanes Gris du boulevard ; et les petits ânes Traînant des chariots de linge blanc S'en vont toujours, cahin caha, branlant Leur cou pelé ; ils vont, tirant la langue Tandis que du haut du siège qui tangue
Une fillette croque à belles dents Une tomate et rit, les yeux ardents.
Et là-dessus, de la poussière blonde, Des cris, une marmaille que Ton gronde Et qui s'enfuit, des jurons en patois, Des vols de pigeons par dessus les toits.
Est-ce bien toi maison qui m'as vu naître ? 0 tout ce passé qui ne peut plus être ! 0 la candeur de l'enfant que j'étais ! Souviens-toi de Tardeur que je mettais A savoir le pourquoi de toutes choses, Voulant remonter des effets aux causes.
Et rhomme désabusé que je suis Entr'ouvre d'une main tremblante l'huis Des souvenirs, ce soir — Doucement, entre Pas à pas, car c'est là que fut le centre De tout un univers, jadis le tien — Glisse ; sois prudent ; ne dérange rien. Une larme qui tomberait par terre.
Une seule, réduirait en poussière Ce palais féerique où tu viens d'entrer : ■Rêve ; et, surtout, garde-toi de pleurer.