‹ Quelques poèmesChapitre 39 sur 40 · L'ORGUEIL DES MAISONS · texte numérisé non relu

L'ORGUEIL DES MAISONS

Un jour ]e pénétrai dans la ville inconnue, Celle que je cherchais en vain depuis des ans. L'esprit lourd, je marchais : une immense avenue S'étendait devant moi sous des arbres tremblants, Des arbres alignés comme pour la parade. Plus loin, un square morne affichait ses laideurs Près d'un jet d'eau bourgeois voulant être cascade Et que n'émeuvaient pas quelques nioineaux frondeurs^

C'était dans un quartier aux maisons somptueuses ;

Des valets à l'œil dur en défendaient le seuil.

Chiens de garde narquois, laquais aux mains rugueuses-

Que ne rougissez-vous de vos habits de deuil !

Des hommes vous ont mis l'infamante défroque,

Le même habit pourtant qu'ils étalent au bal ;

Mais vos mentons rasés chassent toute équivoque :

Vous êtes des mondains à boutons de métal.

Dans le ciel cotonneux un crépuscule étrange

Mettait des clairs- obscurs au fronton des maisons.

Sous mes pieds, du tapis poisseux et gris de fange,

S'élevaient je ne sais quelles exhalaisons.

Et, seul devant l'orgueil des bâtisses splendides,

Je sentis en mon cœur se concréter soudain

Les douleurs de tous ceux qui clament les mains vides,

Fous de désir, leur droit à tout bonheur humain.

Orgueilleuses maisons faites de pierres dures, Dures comme les cœurs de vos maîtres du jour. Vous qui narguez du haut de vos architectures L'ouvrier qui s'en va vers le gite et l'amour. Le soir lorsque s'allume une petite lampe Au modeste logis, là-bas dans le faubourg. Et lorsque dans la nuit un épais brouillard rampe Et jette sur les os glacés son manteau lourd,

Nous le savons pourtant ce que vos murs recèlent î Et je dis aux vaillants qu'irrite votre orgueil : « Voyez ces hauts salons où les ors étincellent, <( Où le riche aux puissants réserve son accueil ; « Voyez ces marbres blancs, ces vastes péristyles, <( Ces perles, ces bijoux, ces cous roses et nus, « Ces femmes aux beautés rieuses et graciles, <( Ces hommes aux désirs à peine contenus.

« Amis, n'attendez rien de ces brillants fantoches ;

(( Ils feront quelques tours encore et s'en iront

<( Dégingandés, vidés, pitoyables Clodoches

« Dont le vice s'inscrit sur la pâleur du front.

c( Ils n"ont jamais connu, peuple, ta saine joie ;

(( Leur amour ne va pas au calme lort d'amour ;

(( Il leur faut l'adultère et les jurons de soie :

« Chez nous, c'est simplement que l'on aime, au grand jour!»

Et ce n'est pas pour vous que chantent les au; ores, Orgueilleuses maisons, closes jusqu'à midi. Aux pudiques matins qui caressent vos stores, "Vos repos tourmentés jettent leur interdit. Car sous les fiers lampas, en travers de leurs couches. Les épaves des soirs de flirts abêtissants. Couples à la merci des nécessités louches, Escomptent des sommeils paisibles d'artisans.

Mais voici que s'entr'ouvre une persienne grise ; Un rideau se soulève et de pâles bambins Risquent un front timide aux souffles de la brise. Ils ont de beaux jouets dans leurs petites mains. Quoi ! Sont-ils prisonniers ? Une femme sévère Se penche et c'est, je crois, pour les réprimander ; Leur front se rembrunit car ce n'est pas leur mère Cette vieille au cœur sec qui ne sait pas gronder.

Enfants qui trottinez dans les maisons hautaines Vous ne connaissez pas les douceurs du foyer ; Vous ne connaissez pas, intrigantes et vaines, Vos mères qui n'ont iDoint le temps de vous choyer. Le soir vos petits bras se ferment dans le vide Et vos rêves, la nuit, errent sans vos mamans ; Qu'une fièvre vous trace au front son trait livide, Nul baiser pour calmer vos maux et vos tourments.

Enfants, libérez-vous ; soyez vite des hommes,

De ceux qui bâtiront de riantes cités

Où vos maisons, aux yeux des pauvres que nous sommes,

Se dresseront enfin sans brutales fiertés ;

Pour que nos petits-fils, leurs enfants et leurs femmes,

Disent, sentant mourir les vieux ferments jaloux :

« Nous avons pardonné ; la Paix est dans nos âmes

(( Puisque vous comprenez qu'il faut venir vers nous ».

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