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LES OBJECTIONS

Les adversaires de la méthode biographique lui adressent un certain nombre d'objections que nous nous devons d'examiner en toute impartialité ; elles se ramènent, sauf erreur, aux trois suivantes : 1° c'est encombrer inutilement la critique littéraire ; — 2° c'est trahir les auteurs et les rabaisser ; — 3° la méthode ne peut s'appliquer valablement qu'aux écrivains secondaires.

D'abord, dit-on, c'est encombrer la critique littéraire d'un poids lourd, qui ne vaut pas les maigres résultats que l'on en tire, c'est compliquer à l'infini, et sans grand profit, la tâche du critique : aussi bien, dans le monde vivant, lorsqu'un être nouveau s'est détaché de ses auteurs, c'est qu'il a le pouvoir de vivre par lui-même, indépendant, par conséquent d'être jugé seul, sans qu'il soit besoin de le ramènera ceux qui l'ont produit. Aussi, même bornée à l'étude d'une seule vie, cette méthode inflige à ceux qui l'emploient une extraordinaire patience et vme plaisante lenteur. Connaître un homme et une vie dans le détail exige un travail très minutieux, et l'on a pu comparer spirituellement la longanimité exigée du biographe à celle qui s'impose à l'entomolo-

giste (1) ; aussi, pour peu que l'on s'attache à un grand écrivain, surtout s'il a vécu longtemps, risque-t-on de mourir soi-même avant d'avoir réussi à faire mourir son héros, ce qui arriva aux biographes de Bossuet et de la marquise de Sévigné, auxquels nous reviendrons plus loin. — Mais ce dernier point de vue concerne les auteurs, non les lecteurs, qui s'en soucient peu, et la valeur d'une méthode ne s'est jamais mesurée aux efforts qu'elle demande, mais aux résultats qu'elle produit. Les historiens dignes de ce nom ont bien dû s'astreindre à la méthode infiniment longue des sources, et ils ne songent point à s'en plaindre, parce qu'ils envisagent la sûreté des acquisitions qui en résultent. Quel encouragement les critiques littéraires ne recueilleront-ils pas sur leur longue route quand ils découvriront dans telle ou telle des œuvres de leur modèle le contre-coup manifeste de tel événement de sa vie, quand ils percevront peu à peu dans son tempérament des traits qui se retrouvent dans toute sa carrière littéraire et qu'ils pourront restituer ce « dessin plus ou moins original, que la nature trace d'abord en nous » pour « le caractère moral comme pour la physionomie physique » et qui « va creusant et le plus souvent grossissant avec les années (2) » ! Ils ne peuvent

(1) Sainte-Beuve lui-même, dans les Lundis, t. VI, p. 1C9, à propos de Walckenaer, qui réussit également dans les deux, branches.

(2) Sainte-Beuve, Lundis, t. XI, p. 511.

manquer d'y puiser de grandes lumières pour leur double ministère d'explication et de jugement des œuvres.

Quant à la métaphore biologique, que l'on veut opposer, de l'être qui se suffit à lui-même, une fois détaché de sa souche originelle, elle se retourne directement contre la thèse de ses auteurs. Quel meilleur moyen, en effet, de se rendre compte de cet être que de le rapporter à cette souche même ? Ainsi, un enfant a tel trait caractéristique dans le visage ou le caractère : simple constatation. Sa mère ou un oncle ou un aïeul offre la même particularité, et voilà l'explication, qui permet de voir à quelle race ancestrale il doit cet héritage, et même de juger, au besoin, la juste atténuation de responsabilité dont doit bénéficier telle ou telle tendance morale. L'on devine tout le parti qui peut se tirer d'un procédé du même genre pour pénétrer une nature d'artiste.

C'est trahir, dit-on encore, et rabaisser un auteur que d'introduire dans la critique littéraire des explications biographiques. Un proverbe français, commun, mais expressif, déclare : « Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre. » Vous ôtez ainsi, à coup sûr, du nimbe et de l'auréole qui se posent naturellement autour du chef de ceux que nous connaissons uniquement par des manifestations intellectuelles, si vous étudiez « la physiologie » de l'écrivain. — Le fait est certain, mais le mal est-il si grand de

réduire un peu de cette idéalisation spontanée, qui n'est, elle-même, qu'une mensongère apparence? Par exemple, vous ne voyez un penseur, un professeur que dans sa chaire, bien sanglé dans sa redingote et dans son esprit : vous l'admirez de loin. Vous êtes reçu dans son intimité, vous le surprenez en déshabillé et en robe de chambre : peut-être descend-il un peu du trône où vous l'aviez placé, dans cette tendance instinctive que l'homme subit à embellir tout ; mais comme vous le comprenez mieux, lui et ses idées, et même ses idées bien apprêtées pour le public I La critique biographique n'est pas autre chose que la fréquentation de Técrivain... en robe de chambre.

Mais, ajoute-t-on, c'est le rapetisser et le rabaisser que de V interviewer, vivant ou mort, sur la naissance de son œuvre, car c'est réduire notablement la portée de celle-ci. D'un fait particulier ou d une émotion individuelle il a tiré ce qu^ils comportaient d'idée générale ou de sentiment commun à tous les hommes, en laissant tomber exprès tout ce qu'il y avait de particulier dans le point de départ, et vous, critique biographique, vous allez me rappeler ce pauvre et humain point de départ, ruinant ainsi directement l'œuvre de l'artiste ; tandis que lui-même s'était élevé du particulier au général, vous le faites, vous, redescendre, contre son gré, du général au particulier. Pour user d'exemples, j'ai été sincèrement touché par le Lac, de Lamartine, par les Nuits, de

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Musset, ou les Châtiments, d'Hugo: j'ai appliqué le sentiment exprimé par le poète à des émotions que j'ai éprouvées, en personne, ou connues à côté de moi ; qu'importe que vous veniez m'apprendre que ces pièces furent inspirées à leurs auteurs par la passion sentimentale de l'un pour M'"^ Charles, par le voyage en Italie de l'autre avec George Sand, par l'exil politique du troisième à Jersey I L'appréciation de la vraie beauté artistique, dont le caractère est justement l'universalité, n'a que faire de cette intrusion de la chronique indiscrète, voire même scandaleuse. — Nous avouons que cette objection, à laquelle nous avons cherché à donner toute sa force, nous semble la plus grave. Là est manifestement l'écueil de la méthode. Mais quelle méthode n'a pas les siens ? Il faut l'avoir regardé en face pour savoir l'éviter, pour résister à la tentation toujours vive d'éveiller malicieusement la curiosité mondaine et frivole, au lieu de laisser couler à larges bords l'admiration du beau. C'est affaire de tact et de doigté, et encore plus peut-être de naturelle largeur d'esprit. Sainte-Beuve n'en a pas toujours fait preuve, et l'on a beau jeu à lui reprocher d'avoir paru ressentir comme une secrète jouissance à ramener l'âme des écrivains étudiés par lui à des dimensions humaines, même bourgeoises, à « montrer le visage des morts », comme disait crûment Tancien carabin, « avec leur front, leur teint, leurs verrues », à les déloger du « point de perspective et d'illusion » où ils se trouvaient, pour « leur

ouvrir devant tous les entrailles » et en « faire l'autopsie (1) ».

Cette résolution de largeur d'idées une ibis prise et fidèlement tenue et ces précautions sévèrement gardées, quel profit n'y a-t-il point pour un critique, étant donnés, d'un côté, une œuvre et, de l'autre, son point de départ, à mesurer exactement le chemin parcouru de l'un à l'autre, en repassant par les mêmes étapes que l'auteur ; à refaire en partie le labeur auquel s'était livré celui-ci, jugeant du travail artistique non plus par le dehors, mais bien par l'intérieur ; en un mot, et ce n'est guère trop dire, à recréer le livre à son tour. Alors on le possède entièrement, alors on le connaît presque aussi bien que l'auteur, parce que, avant de le repenser avec lui, avec lui on l'a revécu, tout comme si, nouveau Diable Boiteux, l'on pénétrait, perçant le temps et les murailles, dans l'atelier, dans le cœur et dans le cerveau de l'artiste.

Ainsi, pour reprendre les exemples objectés, l'on comprendra certes mieux la sentimentalité débordante du Lac quand on connaîtra et la jeune poitrinaire sentimentale, et les molles rives du lac du Bourget, qui l'ont inspiré. L'on retrouvera dans les Nuits les notes chaudes et pittoresques des campagnes et des cités italiennes, et dans les Châtiments l'âpre écho de la colère personnelle de l'exilé. Mais il demeure entendu que l'analyse détaillée et minutieuse se reformera ensuite en une

(1) Notes et Pensées. Causeries du lundi, t. XI, p. 522 et 461.

chaleureuse synthèse et que, après avoir expliqué ainsi, par des raisons contingentes et personnelles, le point d'origine, tout le tour et la formation d'une œuvre, l'on fera appel à sa plus large sympathie, dégagée des menus documents de l'histoire et de la biographie, pour juger, goûter et admirer le fond éternel et le grand lieu commun qui fait la matière pure et précieuse de tout chef-d'œuvre.

Les adversaires de la méthode biographique se retranchent alors dans une autre position. Ils accorderaient à la rigueur que la méthode fût valable pour les écrivains secondaires, lesquels sont plus sensibles, disent-ils, à l'impression des événements et du milieu. Mais elle ne vaut plus rien pour les grands écrivains, qui tirent tout de leur génie, surtout pour les grands écrivains classiques qui ne comprenaient point que l'on ne dissimulât pas jalousement sa personnalité et sa vie derrière les idées générales de ses œuvres.

Nous ne pouvons aucunement admettre une telle distinction. Ce sont de grands écrivains que ceux dont nous tirions des exemples à l'instant, ce ne sont pas moins que les trois grands poètes du romantisme. Il est trop évident que la littérature moderne, inaugurée par Jean-Jacques Rousseau, se prête admirablement à la méthode, puisque ses écrivains font leurs œuvres avec leurs impressions, directement et presque sans nulle élaboration : leur biographie a l'air de se confondre, dans certains cas, avec leurs ouvrages, témoin les

Confessions ou VAnnée terrible, et ici l'étude de la vie devient pour le critique un devoir impérieux et indiscutable, puisque c'est la seule voie pour lui de contrôler la sincérité de l'écrivain.

Mais les grands classiques ? demande-t-on. — La méthode est très éloignée de s'avouer impuissante à leur égard. Pour le théâtre de Corneille, par exemple, il sera aisé et utile de retrouver l'avocat normand dans les plaidoyers moraux ou politiques, même l'habitant de Rouen dans les vers expressifs sur le reflux des fleuves, partout le chevaleresque contemporain des héroïnes de la Fronde, etc. Nous comprendrons mieux l'amertume des Maximes sur les lèvres de l'amoureux déçu de M""^ de Longueville et du capitaine dupé de la folle guerre contre le Mazarin, cette amertume légèrement adoucie, sur la fin, par le charme de M"'^ de Lafayette qui, présente auprès de son fauteuil de goutteux, lui fait atténuer bon nombre de ses cruels jugements sur l'homme. Comment concevoir la morale hardie de Molière si l'on ne sait l'autorité tyrannique des parents d'alors sur la question matrimoniale ? et le tableau d'ensemble vigoureux et divers, brossé par sa verve, quel moyen y aurait-il de le saisir pleinement, si l'on ignorait les treize années employées d'abord à parcourir tant de nos vieilles provinces en tous sens, par ce chemineau de génie ? Serait-il encore question aujourd'hui d'étudier, comme on faisait jadis, Esther et Athalie tout à la suite d'Iphigénie et de Phèdrey sans distinguer avec soin du pas-

sionné dramaturge, amoureux de la Ghampmeslé, le pieux retraité, présidant, en son logis, les processions religieuses de ses jeunes enfants ? Seraitce d'aventure La Bruyère que l'on prétendrait expliquer sans le replacer en son poste d'observation de Versailles et de Chantilly ? ou par hasard serait-ce Voltaire qui échapperait à la méthode, si du moins on le met au rang des grands écrivains et non pas des grandes influences ? pour lui plus que pour tout autre, l'existence est nécessaire pour commenter les écrits de circonstance, et l'on ne peut expliquer nulle de ses lettres, de sesépîtres ou des tirades philosophiques de ses tragédies, sans les rapporter à l'épisode correspondant, parmi la vie de ce père authentique du journalisme moderne. Témoin cette preuve qui fut naguère bien inattendue : un éminent professeur de la Sorbonne, des plus hostiles à cette méthode et des plus épris d'idées pures, notre regretté maître Léon Crouslé, ayant voulu rassembler, à la fin de son existence, ses idées sur Voltaire, qu'il n'avait jamais cessé d'étudier, fut conduit par la force des choses à donner la plus grande place à l'histoire de la vie, exactement un volume et demi sur deux, 550 pages sur 750 (1). Ce fut, à nos yeux, l'une des plus belles conquêtes de la méthode.

Il est à remarquer que les grands écrivains, en

(1) La Vie et les Œuvres de Voltaire. Paris, Honoré Champion,

particulier les grands poètes lyriques, ou ceux qui se croient tels, pensant devoir à leur génération d'en être les chantres attitrés, puisent souvent leur inspiration dans les événements publics, telles sont l'ode de Malherbe sur la prise de la Rochelle, celle de Boileau sur le siège de Namur, la pièce de Hugo sur le Retour de lEmpereur. Sans doute, s^ils sont réellement grands écrivains, ils dégagent spontanément de ces faits le maximum de généralité qui s'y recèle. Mais encore est-il nécessaire, pour bien comprendre et expliquer de semblables œuvres, de connaître clairement les événements qui leur servent de supports, le retentissement qu'ils ont eu dans le public et le contrecoup plus ou moins direct qu'ils ont exercé sur les auteurs eux-mêmes.

Un penseur contemporain remarquable par son sentiment de la vie et qui s'adonne à si utilement dégager pour le public cet élément essentiel du catholicisme, s'exprimait ainsi naguère à propos d'éducation : «... Puisque tous les grands écri- « vains ont dans leurs écrits exprimé leur vie, il « faut derrière leurs mots retrouver, et faire re- « trouver aux élèves cette même vie... Un vers « n'est que de la vie momifiée et solidifiée. Il attend « un lecteur pour le ressusciter. Cest au professeur « de savoir le faire sortir du tombeau (1)... » Or le critique ne doit-il pas aspirer au noble rôle de professeur pour adultes ?

(1) Georges Fonsegrive, L'Education verbale. Quinzaine du 16 novembre 1897, p. 276.

Ajoutons enfin que, contrairement à l'opinion commune, la carrière littéraire est un chemin fort rude, qui exige une dépense considérable de labeur soutenu et de renoncement à ses aises. Molière, Racine, Flaubert ou Victor Hugo nous apparaissent, bien vus de près, comme de grands laborieux ; Lamartine fait une très rare exception, et l'histoire de presque tous les écrivains forme un rameau important de la noble histoire du travail humain ; de là, outre le grand intérêt psychologique, un réel intérêt moral pour la biographie des auteurs.

Si l'on s'adonne à l'écrire, l'on est sûr, — pour résumer, — en même temps que l'on documente les penseurs et que l'on aide expressément à la vérité, d'intéresser le grand public et de le conduire aux questions littéraires par une voie qui particulièrement le charme, par celle qu'il aime le mieux.

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