LA POÉSIE FRANÇAISE EN
En l'année 1605, date de l'arrivée de Malherbe à Paris, deux poètes dominaient au Parnasse français : la royauté s'y trouvait aimablement exercée par un sexagénaire, qui jouissait avec délices de l'automne de son talent et des beaux restes de ses revenus. Sans être probablement jamais entré dans les ordres, Philippe Desportes avait amplement profité du fléau de la commende, et s'était
brochure; M. Souriau : La Versification de Malherbe^ inséré dans l'Evolution du vers français au XVH^ siècle; — 1895, abbé Bour- RiENNE : Malherbe, Points obscurs et nouveaux de sa vie normande; — 1896, A. Gasté : Malherbe concessionnaire de terrains à bâtir sur le port de Toulon, brochure ; — 1897, le même : Le Portrait de Malherbe. La Maison de Malherbe à Caen, brochure ; Duc de Bro- GLiE : Ma/Aerfce (collection des Grands Écrivains français) ; — 1898, L. Arnould : Honorât de Bueil, seigneur de Racan. Histoire anecdotique et critique de sa vie et de ses œuvres, thèse; — 1899, Jules Lair : Recherches sur une maison où demeura Malherbe, brochure ; Durand -Lapie et F. Lachèvre : Deux homonymes au XVI I^ siècle : François Maynard et François Maynard ; — 1901, F. Lachèvre: Bibliographie des Recueils collectifs de Poésies, de 1597 à 1635 ; — 1902, L. Arnould : Racan en Touraine, brochure illustrée ; — 1904, A. CouNSON, Malherbe et ses sources, fascicule XIV de la Bibl. de la Faculté de Philosophie et Lettres de l'Université de Liég etc.
VU abbé des Vaux de Cernay, de Tiron et de Josaphat près de Chartres, de Bonport en Normandie, avec lame la moins abbatiale de l'univers ; il y avait joint un bon canonicat à la Sainte-Chapelle, en tout deux cent mille livres de rentes de la monnaie actuelle. — Pauvre Gringoire, tes successeurs ont fait des pas de géant, toi qui n'avais pour tout bien que ton pourpoint en loques I
A vrai dire, pendant la dernière guerre civile, notre abbé avait perdu quelque chose de sa... ceinture dorée, et, dans ses négociations avec Sully et le Bon Roi, n'avait réussi à sauver que deux abbayes sur quatre. C'était assez pour le maintenir dans la bonne humeur souriante, avec laquelle il côtoyait depuis quarante ans les intrigues de sang, depuis le jour où la fortune s'était, ;;cur la première fois, offerte à lui sur le pont d'Avignon ; — assez pour garder sa table savoureuse ouverte à tout venant parmi les poètes. Cette gracieuse nature, qui sut traverser élégamment le siècle le plus honteux de notre histoire, avait encore affiné sa grâce native au contact de l'Italie, où son premier patron, Tévêque du Puy, avait tout d'abord emmené ses vingt ans. Le jeune homme en avait rapporté, pour l'acclimater en France pendant toute sa vie, une douceur brillante, qui n'a jamais été atteinte chez nous par un autre poète. On en jugerait bien par son agile PWére au sommeil, qui débute ainsi :
Somme, doux repos de nos yeux, aimé des hommes et des dieux.
Fils de la Nuit et du Silence, qui peut les esprits délier, . qui fait les soucis oublier, endormant toute violence,
... Clos mes yeux, fais-moi sommeiller,
je t'attends sur mon oreiller,
où je tiens la tête appuyée ;
je suis dans mon lit sans mouvoir,
pour mieux ta douceur recevoir,
douceur dont la peine est noyée.
... Un petit ruisseau doux coulant a dos rompu se „va roulant, qui t'invite de son murmure ; et l'obscurité de la nuit, moite, sans chaleur et sans bruit, propre au repos de la nature...
Avec délicatesse aussi le courtisan avait goûté la campagne, où venaient fidèlement le rejoindre ses quartiers de rentes, et il y a bien de la verdure dans les pièces qu'il a réunies sous le nom de Bergeries :
0 bienheureux qui peut passer sa vie entre les siens, franc de haine et d'envie, parmi les champs, les forêts et les bois, loin du tumulte et du bruit populaire, et qui ne vend sa liberté pour plaire aux passions des princes et des rois ! etc..
Enfin, dans les premières années du 17^ siècle, Desportes, à l'âge où le diable a coutume de se faire ermite, mettait la dernière main à ses Poésies chrestiennes, où il chantait, non sans bonheur, la miséricorde infinie de Dieu, sur laquelle il éprouvait tant le besoin de compter :
....Fais rentrer dans le parc ta brebis égarée, donne de l'eau vivante à ma bouche altérée, chasse l'ombre de mort qui vole autour de moi. Tu me vois nu de tout, sinon de vitupère [de crime] : je suis l'enfant prodigue, embrasse-moi, mon père ! je le confesse, hélas ! j'ai péché devant toi.
Pourquoi se fût offert soi-même en sacrifice ton enfant bien-aimé Christ, ma seule justice ? Pourquoi par tant d'endroits son sang eût-il versé, sinon pour nous, pécheurs, et pour te satisfaire ? Les justes, ô Seigneur, n'en eussent eu que faire, et pour eux son saint corps n'a pas été percé...
O Dieu ! toujours vivant, j'ai ferme confiance qu'en l'extrême des jours, par ta toute-puissance, ce corps couvert de terre, à ta voix se dressant, prendra nouvelle vie et, par ta pure grâce, j'aurai l'heur de te voir, de mes yeux, face à face, avec les bienheureux ton saint nom bénissant (1).
De dix ans plus jeune, du Perron s'était misa l'école poétique et politique de Desportes, si bien que, sur ses conseils, ce fils de ministre protestant avait « laissé là le protestantisme, opinion dangereuse, lui avait dit l'abbé de Tiron, — qui vous éloigne de la prospérité », et, du coup, il était devenu évêque d'Evreux et cardinal. Ses stances amoureuses, ses paraphrases de Psaumes, ses strophes monarchiques sonnent assez bien, et Henri IV le préférait à Desportes, qui avait ouvertement servi la Ligue. Mais dans ce tempérament combattif la politique, la polémique même
(1) Plainte y « Des abiines d'ennui..». »
l'emporta vite sur la poésie, et le poète en lui fut supplanté par le disert négociateur des conclaves et par l'orateur capable de soutenir, sept jours entiers, des conférences contradictoires avec les protestants .
Pour son second en poésie, Desportes reconnaissait lui-même le prêtre Jean Bertaut, qui était un peu plus jeune que lui, mais légèrement plus âgé que du Perron. Avec un sérieux qui n'excluait pas la fiction ni le sentiment, Bertaut composait des « Discours » en vers suivis, à savoir de petits poèmes épiques de quatre à cinq cents vers, quelquefois plus, sur les principales actions royales, et sa coutume est de s'exprimer en des périodes un peu gauches, qui ne manquent ni de précision, ni de vie. Il parle ainsi de la mise en bière d'Henri III :
Hélas, il me souvient que, quand son pâle corps
fut mis à reposer en la couche des morts,
j'entrai dedans la chambre où le plomb qui l'enserre
gisait sans nulle pompe, étendu contre terre,
pendant que l'artisan, à cet œuvre empêché,
de maint ais résonnant, l'un à l'autre attaché,
formait la triste chambre où la fatale marque
des fourriers de la mort logeaùt ce grand monarque.
Et lors ramentevant [repensant] que celui dont les os
dormaient entre les vers dedans ce plomb enclos,
naguère était au monde et mon Prince et mon maître,
celui dont tout mon heur se promettait de naître,
et de qui le trépas me venait de ravir
l'espoir de tout le bien qu'à le suivre et servir
j'avais pu mériter d'un cœur si débonnaire, —
je vis perdre à mes sens leur usage ordinaire,
d'un tel coup de douleur dedans l'âme frappé
par le triste penser qui m'avait occupé,
que presque évanoui je tombai sur la place, en pâleur d'une pierre, en froideur de la glace, et tel qu'aux yeux humains se ferait admirer un marbre qu'on oirrait gémir et soupirer...
C'était là comme la monnaie de la Franciade ; d'ailleurs, cette génération poétique, qui avait Desportes à sa tête, se réclamait de Ronsard, mais elle commençait de faire une mise au point assez sage des projets tumultueux de la Pléiade ; elle avait renoncé, par exemple, à Tode pindarique, à l'épopée et aux termes gréco-latins, et nous ne doutons point, pour notre part, que la poésie française n'eût ainsi trouvé peu à peu sa voie et accompli son évolution, doucement et sans secousses, dans le sens de la vérité, c'est-à-dire dans celui des tendances nationales. Mais un homme se rencontra, qui soudain brusqua cette évolution, l'avança de cinquante ans, et par son enseignement, par ses boutades, par l'autorité tranchante de toute sa personne, par ses œuvres même, constitua définitivement l'école classique française.