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LE CHEMINEMENT DE MALHERBE VERS LA COUR

François de Malherbe employa trente ans à parvenir de Caen au Louvre, en passant longuement par la Provence, et il y mit cette opiniâtre ténacité qu'il devait témoigner dans sa réforme.

Il sortait d'une vieille famille normande, qui remontait authentiquement aux compagnons de Guillaume le Conquérant et qui, depuis, était tombée dans la robe : son père, conseiller au présidial de Caen, se fit construire en ville une maison, qui existe encore, et il prit soin d'orner le dessous des lucarnes des principaux écussons sculptés de la famille. Le poète lui-même tenait à ses rougeoyantes armoiries « d'argent à six roses de gueules, semé d'hermines de sable sans nombre », c'était là proprement le blason des Malherbe de Saint-Aignan (1).

Il termina ses études par deux ans passés dans les universités allemandes de Baie et de Heidelberg, ce qui était alors bien original ; puis, refusant la succession de la charge paternelle, il prit le parti de quitter la Normandie. Il dédaignait la carrière de magistrat, à laquelle il préférait de beaucoup celle des armes ; l'humeur batailleuse de ses ancêtres fermentait en lui ; il jouait tout jeune au gentilhomme d'armes, et, à son retour d'Allemagne, prononçait des discours dans les écoles publiques, l'épée au côté. De plus, sans posséder de très chaudes convictions catholiques, il avait vu avec « déplaisir » son père « se faire de la religion >>, et piller même, à la tête d'une bande d'énergumènes, l'abbaye de Troarn, ce qui ne devait pas empêcher ce digne sectaire de finir marguillier de l'église Saint-Etienne-le-Vieil,

(1) L'on en peut voir une belle planche coloriée dans l'Album de la grande édition de Malherbe, par L. Lalanne (chez Hachette).

tant, à cette lamentable époque, les sincères croyances religieuses étaient rares.

Le jeune homme part donc, à vingt et un ans, pour Aix, à la suite d'un prince du sang, Henri d'Angoulême, grand prieur de France, amiral des mers du Levant et gouverneur de Provence, à qui il sert de premier secrétaire, mais un secrétaire qui a la main quelquefois à la plume, souvent au pommeau de l'épée.

Bientôt « il s'insinue aux bonnes grâces » d'une jeune veuve, Madeleine de Coriolis, qui avait perdu ses deux premiers maris et qu'il épouse en troisième : elle était fille d'un président au Parlement de Provence, qui, lui, avait convolé quatre fois. L'hymen faisait rage en cette famille.

Après dix ans de séjour dans le Midi, en 1586, Malherbe revient à Caen, où il apprend la mort de son protecteur provençal, tué dans un duel tragique, et le ménage vivote péniblement en Normandie, « sans aucun secours de sa maison », écrit le poète avec mélancolie, « que peut-être un tonneau de cidre ». Les honneurs de l'échevinage ne peuvent compenser pour lui les difficultés des relations de famille, et il se décide en 1596 à retourner avec sa femme dans ce cercle de relations et d'amis qu'il a laissés à Aix, et où il retrouve vraiment une seconde patrie.

La magistrature en est le centre, comme il arrivait alors dans les villes parlementaires. A la tête des réunions d'esprit apparaît le premier président du Parlement d'Aix, Guillaume du Vair ,

qui s'applique, par la théorie et la pratique, à faire monter le niveau de « l'éloquence française ». Là, Malherbe rencontre encore les précieuses amitiés du gentilhomme François du Périer et du jeune Claude Peiresc, qui a renoncé à s'asseoir sur le siège occupé par son père pour pouvoir s'adonner librement à la collection et à l'étude de tous les documents d'histoire, de littérature, de numismatique, d'histoire naturelle, qu'il fait venir de l'Europe entière, — un des esprits les plus modernement curieux de l'ancien régime.

Dans ce milieu notre poète acheva de mûrir son goût, vers les quarante ans, et, certes, il en avait besoin : à cet égard encore il n'arriva point d'emblée au but. A vingt ans, il avait commis une élégie en cent soixante vers sur la mort prématurée d'une jeune Gaennaise, nommée Geneviève Rouxel, nièce d'un de ses professeurs de droit de l'Université. Les Larmes du sieur de Malherbe n'étaient qu'une faible imitation de Desportes, qu'il avait rencontré à Gaen. Plus tard, il rougit de ce délit de jeunesse, dont on n'a découvert la preuve, le texte même de la pièce, qu'en 1888.

Lors de son retour en Normandie, Malherbe, privé de protecteur, avait eu l'idée d'envoyer à Henri III un poème de quatre cents vers, intitulé Les Larmes de saint Pierre et imité de l'un des modèles favoris de Desportes, le contemporain italien Luigi Tansillo. On le voit, notre homme, doué de peu de sentiment, ne cessait cependant de répandre en ses premiers essais des larmes poé-

tiques. Celles de saint Pierre contiennent encore bien du mauvais goût, mais en même temps de la ( fermeté dans les images et dans la structure des strophes. Celle-ci, bien connue, sur les Saints Innocents, offre l'exemple d'un tel mélange :

Ce furent de beaux lis, qui mieux que la nature, mêlant à leur blancheur l'incarnate peinture que tira de leur sein le couteau criminel, devant que d un hiver la tempête et l'orage à leur teint délicat pussent faire dommage, s'en allèrent fleurir au printemps éternel.

Le roi donna au poète un cadeau de 500 écus, qui lui fit momentanément du bien, mais ne lui procura point encore la situation officielle qu'il rêvait à la Cour.

Les progrès réalisés lentement, mais sûrement, par Malherbe, s'aperçoivent bien dans les célèbres Stances de consolation qu'il adressa à M. du Périer sur la mort de sa fille, en 1599. Le commence-i ment sonne avec cette vivacité d'apostrophe où l'auteur se plut toujours et qui rappelle ici le fa-' meux exorde de Cicéron : « Jusques à quand enfin abuseras-tu de notre patience, Catilina ! »

Ta douleur, du Périer, sera donc éternelle?

et les tristes discours que te met en l'esprit l'amitié paternelle,

l'augmenteront toujours?

Mais sur les vingt et une strophes de la pièce, quatre seulement, hélas ! sont complètement belles : ce sont celles où le poète exprime forte -

ment le lieu commun de la fatale loi de la mort ; les autres sont bien froides, où il passe en revue les exemples de Tithon, Pluton. Archémore, Priam, François P"^, — lui-même enfin, qui a eu le malheur de perdre deux enfants ; ici peu s'en faut qu'il ne révolte notre sentiment moderne :

De moi, déjà deux fois, d'une pareille foudre

je me suis vu perclus, et deux fois la raison m'a si bien fait résoudre

qu'il ne m'en souvient plus.

L'année suivante, la fortune envoya au poète une occasion rare : la jeune reine florentine Marie de Médicis, qui venait de débarquer à Marseille, passa par Aix pour aller épouser à Lyon son royal fiancé, occupé par le soulèvement de la Bresse et du Bugey. François du Périer présenta à la princesse Malherbe, qui venait de composer en son honneur une ode de bienvenue : c'est cette noble pièce, dont le début retentit comme un appel de trompettes :

Peuples, qu'on mette sur la tête tout ce que la terre a de fleurs ; peuples, que cette belle fête à jamais tarisse nos pleurs ; qu'aux deux bouts du monde se voie luire le feu de notre joie, et soient dans les coupes noyés les soucis de tous ces orages, que pour nos rebelles courages les dieux nous avaient envoyés. ^-^

Mais Marie de Médicis, à cette date, « n'avait encore, dit un contemporain, ni intelligence ni

connaissance de la langue française ». Malherbe se contenta de publier son ode, et de nouveau attendit.

A Lyon, Bertaut à son tour célébra la reine en un (( Chant nuptial » de rythme massif qui contient plusieurs beaux accents. Nous devons croire que, d'Aix à Lyon, Marie avait fait quelques progrès dans la langue française, car Bertaut lui fut attaché aussitôt, en qualité d'aumônier.

Cependant on parla de Malherbe au roi. Ce fut son compatriote normand, le cardinal du Perron, qui s'en chargea, après avoir lu certainement les dernières pièces du poète. Henri IV l'admettait dans sa familiarité et jouait couramment avec lui aux échecs : un jour il lui demanda s'il ne faisait plus de vers : « Sire, répondit le cardinal, depuis « que vous m'avez fait l'honneur de m'employer « en vos affaires, j'ai tout à fait quitté cet exercice, « et il ne faut point que personne s'en mêle après « M. de Malherbe, gentilhomme de Normandie, « habitué en Provence : il a porté la poésie fran- « çaise à un si haut point que personne n'en peut « jamais approcher. »

Informé, Malherbe attendit encore, puis se décida à toujours remercier l'obligeant cardinal.

Le roi se rappelait ce nom de Malherbe, et en parlait souvent à Vauquelin des Yveteaux, précepteur de son fils aîné et compatriote aussi du poète. L'esprit pratique de solidarité des Normands à cette époque ne fut certes pas étranger à l'hégémonie qu'ils exercèrent alors, jusqu'à Corneille, dans notre littérature.

Toutes les fois que le roi parlait de Malherbe à des Yveteaux, continue Racan dans les Mémoires pour la vie de son maître, le poète de Cour lui offrait de le faire venir de Provence ; « mais le roi, « qui était ménager, craignait que, le faisant venir « de si loin, il serait obligé de lui donner récom- « pense, du moins de la dépense de son voyage ».

Les choses traînèrent ainsi pendant trois ou quatre ans, lorsque, au mois d'août 1605, Malherbe fit le voyage de Paris avec du Vair et Peiresc : il était appelé à Caen pour ses affaires particulières. L'officieux des Yveteaux prévient aussitôt le roi, qui envoie quérir le voyageur. Malherbe est accueilli avec bienveillance et reçoit une commande de vers pour le voyage militaire que Henri IV s'apprête à faire en Limousin et en Auvergne

A son retour, le roi trouva les vers « si admirables » qu'il commanda à son grand écuyer, M. de Bellegarde, « de garder le poète jusques à « ce qu'il l'eût mis sur l'état de ses pensionnai- « res. M. de Bellegarde lui donna sa table, et « l'entretint d'un homme et d'un cheval, et mille « livres d'appointements », et le fit nommer bientôt gentilhomme ordinaire de la chambre du roi.

Enfin le poète de cinquante ans avait achevé sa laborieuse montée jusqu'à la Cour, et de là, lentement mûri par toutes les difficultés essuyées, il allait faire, de haut, la leçon à la poésie française.

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