‹ Quelques poètesChapitre 14 sur 36 · MALHERBE PEDAGOGUE · texte numérisé non relu

MALHERBE PEDAGOGUE

A peine installé à Paris, le nouveau venu de Provence fut invité à la table hospitalière de Desportes, qu'il connaissait de longue date et qu'il avait commencé par imiter. Avec leurs neuf années seulement de distance, ils étaient de complexion totalement différente : l'un apportait une verdeur et une énergie restées longtemps sans emploi et maintenant impatientes de se produire; l'autre vieillissait en paix, venant de mettre la dernière main à une nouvelle édition de ses Psaumes et jouissant de la considération générale des poètes, qu'il continuait à traiter grandement dans sa maison de Vanves. Malherbe s'y rendit donc en compagnie de Mathurin Régnier, neveu de l'amphitryon. Desportes le reçut, à son ordinaire, « avec grande civilité » : le potage était servi, mais soudain le vieux poète songe à offrir à son hôte un exemplaire de sa nouvelle édition des Psaumes et se met en devoir de monter en sa chambre pour l'aller quérir. « Je les ai déjà vus, réplique Mal- « herbe, cela ne vaut pas que vous preniez la (( peine de remonter, et votre potage vaut mieux « que vos Psaumes. »

Desportes était trop courtois pour relever la

boutade, un peu dure. Le déjeuner se fit dans un profond silence : sitôt terminé, les convives se séparèrent. Desportes n'en continua pas moins à vivre paisiblement les derniers mois de son existence ; mais Régnier, dans la fougue de sa jeunesse, alla rimer contre l'impudent sa ix^ satire, et Malherbe s'en fut dire, à qui voulait l'entendre, que l'on ferait des fautes de Desportes un livre plus gros que ses poésies ; il commença luimême ce livre, et annota, avec une prodigieuse constance d'impatience, la Diane et la Cléonice, criblant les marges de « Bourre, Superflu, Ridicule, Cheville, Chevillissime, etc., etc.. » Il le fit avec cette opiniâtreté que l'on apporte à insulter les dieux que l'on a jadis adorés.

Malherbe se brouillant avec Desportes, c'était là un événement littéraire plein de signification, c'était l'aimable poésie de Cour des Valois brusquement supplantée par la fermeté classique des Bourbons : Malherbe fondait une école littéraire, tout comme Henri IV une dynastie, et cela à côté du roi et grâce à lui.

En arrivant à Paris, le législateur n'apportait nullement dans son bagage un plan d'ensemble ni un code bien lié, mais uniquement une « impression » très vive, plus ou moins inconsciente, touchant la poésie de ses prédécesseurs : à savoir que, si elle se montrait toujours inspirée des anciens ou des étrangers et quelquefois sublime, trop souvent elle était languissante et obscure. En un mot, elle n'était point vraiment française.

Rendre la poésie de France réellement française, la faire intelligible à tous ses compatriotes, et pour cela lui conférer, par tous les moyens possibles, la qualité essentielle et foncière de la pensée en notre pays, c'est-à-dire la netteté, telle sera sa mission à lui, et qu'il remplira par toutes les ressources de son énergie, quitte à se faire des ennemis partout, — sans faiblir.

Des idées proprement dites il s'occupa naturellement peu, du moins en ce qui concerne leur nature, repoussant seulement les fictions, ce qui est peut-être la marque d un homme qui n'est point né poète, et réclamant une certaine modération dans l'usage de la mythologie, en quoi par hasard il se montra timide : quant à la variété des idées, il déclara qu'il n'en avait cure. Il veilla de beaucoup plus près à leur liaison, qu'il voulut une et forte, parce qu'il jugeait assez exactement de notre peuple par lui-même, qui était beaucoup moins un rêveur qu'un raisonneur.

L'obscurité générale, à laquelle il entendait porter remède, il s'avisa qu'elle procédait surtout des défauts de l'expression, c'est pourquoi sa doctrine reposa presque toute sur la forme : il voyait même en celle-ci le critérium de la valeur des idées, et si telle idée, recherches faites, ne pouvait être exprimée par des mots bien français à son gré, c'est qu'elle ne devait pas l'être du tout. Sur ce point, Malherbe se place aux antipodes de Ronsard, qui, lui, faisait toujours passer l'idée avant les mots.

Dans la pratique, sa réforme fut double, métrique et grammaticale.

Il avait r horreur des vers suivis, par réaction sans doute contre la Franciade de Ronsard et les petits poèmes héroïques de Bertaut, ou, pour mieux dire, parce qu'il sentait à merveille l'efficacité de la contrainte pour la pensée et que, lorsqu'elle n'est pas forcée de se resserrer, — ayant l'espace infini devant soi, elle s'étend et s'étale, fluide et lâche. Aussi, en dehors de sa première poésie de jeunesse, qu'il reniait d'ailleurs, ne lui connaît-on pas une seule pièce qui ne soit partagée en strophes. La strophe est son perpétuel souci : Racan le surprend un jour occupé à payer en mesure un ouvrier, en lui alignant deux fois 10, 10 et 5 sols, parce qu'il songe à une pièce qu'il vient de faire et où les vers sont rangés de la même sorte. Quelques années plus tard, si l'on en croit du moins le prestigieux évocateur moderne, — Ragueneau, le poète-rôtisseur, fait, sur la broche interminable,

le modeste poulet et la dinde superbe alterner..., comme le vieux Malherbe alternait les grands vers avec les plus petits, et fait tourner au feu des strophes de rôtis (1).

Ragueneau ne peut avoir été qu'un élève inconnu de notre poète.

Celui-ci méprise les deux genres poétiques qui s'écrivent en vers suivis, l'élégie et le théâtre, et

(1) Cyrano de Bergerac, acte II.

il tente de leur imposer la strophe ; selon sai pittoresque image, il dédaigne de marcher, ne| rêvant que de sauter^ et il en trouve jusqu'à 1 45 façons différentes. Au contraire de ce quii devait arriver à d'autres, tels qu'André Chénier, il ne conçoit pas la poésie autrement que par strophes. C'est pourquoi perfectionner les rythmes existants, en inventer d'autres, telle est sa grande préoccupation. Par là il continua directement l'œuvre de Ronsard, et il la mit au point. Ainsi c'est la collaboration à distance de ces deux ennemis, qui acheva de constituer le beau dizain de vers octosyllabes que nous avons entendu résonner dans l'ode à Marie de Médicis, — cette | vraie strophe lyrique qui, émettant une première idée dans le quatrain initial, s'arrête un instant à la pause, puis s'élance en un superbe jet prolongé qui vient s'étaler en un sizain de sonorités féminines, tout comme une belle vague qui retombe écumante sur la plage.^^/'

En réglementant ce rythme et les autres, en proscrivant V hiatus, en ordonnant pauses et césures, en recommandant la rime riche, qui peut, selon lui, « faire produire de nouvelles pensées », en édictant toutes ces lois sévères de la versification française, qui, au bout de trois cents ans, vivent encore, à très peu près, de quel principe s'inspirait le maître ? Pour nous il est manifeste qu'il entendit mettre la strophe en rapport intime avec l'attention de l'auditeur, avec la prononciation et la respiration du récitant ou du musicien. La

poésie lyrique n'était donc pas pour lui une jouissance solitaire qui dût être goûtée entre initiés, et, avant de la déclamer, il n'entendait point faire reculer les profanes. A eux elle était destinée^ et il voulait que tous puissent l'entendre et en percevoir la musique.

Il voulait encore plus énergiquement que tous puissent la comprendre et en saisir le sens. De là sa réforme grammaticale, conçue dans le même esprit pratique. Impitoyable sur la propriété des mots, il entendait que l'écrivain dît exactement ce qu'il avait l'intention de dire, sans se laisser bercer dans un nonchalant à peu près. L'on frémit à la pensée de ce qu'eût pu être un volume de Lamartine corrigé par Malherbe !

Il fit tout pour donner à la langue poétique le naturel. Il voulut que l'on écrivît, même en vers, comme l'on parle : tous ses ennemis s'accordent à lui reprocher d'avoir identifié la langue de la poésie et celle de la prose, ils auraient même pu ajouter celle de la prose orale. Car ceux qui lui demandaient si tel ou tel mot était ou non français, il les renvoyait ordinairement, comme on sait, aux crocheteurs du Port-au-Foin, qui chargeaient et déchargeaient les bateaux sous les fenêtres du Louvre : « Ce sont, disait-il, mes maîtres pour le langage, » et il ne craignait pas de mettre une chanson populaire au-dessus de toutes les œuvres de Ronsard. Par là il n'entendait point transporter tout le parler du peuple dans la poésie

et faire une tentative anticipée de <( réalisme », car s'il rencontre un mot vulgaire chez Desportes, il ne manque pas de le relever par la note : « plébée ». Mais il commence délibérément ce que va poursuivre son continuateur dans la fixation de la langue, à savoir Vaugelas.

Vaugelas n'est nullement le pédant que l'on se figure à tort, sans doute parce qu'on le fait responsable du renvoi des servantes qui parlent mal, tellement l'influence de Molière reste grande sur les idées françaises. Lorsqu'il pénétrait en réalité dans les hôtels de femmes savantes, il ne louait pas sans doute les solécismes des Martines, mais haïssait encore plus les prétentions des Philamintes et des Bélises . Dans ses Remarques sur la langue française, de 1647, il se règle, dans le choix des mots et des tours, sur le principe du « bon usage », c'est-à-dire du bon usage parlé, que l'on trouvait à la Cour de la fin de Louis XIII et de la régence d'Anne d'Autriche.

Quarante ans plus tôt, Malherbe ne pouvait pas renvoyer au langage de la Cour, qu'il n'approuvait point : il se croyait même la mission de la « dégasconner ». On observera qu'il ne cite pas plus l'hôtel de Rambouillet, dont il est un des premiers et des plus célèbres familiers : il invoque le milieu où il lui apparaît que les vraies traditions du français de l'Ile-de-France se perpétuent sûrement, le peuple de Paris.

Il n'admettait pas pour cela dans la poésie les à peu près, les longueurs (rares d'ailleurs à Paris

de la conversation : il s'agissait de celle-ci, mais resserrée et condensée ; il voulait, en somme, les mêmes termes et les mêmes expressions, mais adaptés à dire plus de choses et avec plus de force. Dans la profondeur de son bon sens, Malherbe fit là une très grande découverte sur le fond du génie français : c'est que « l'écriture » française doit, par sa destinée, ressembler au langage oral tout en en différant. Sur ce sauvageon commun, l'écrivain entera sa propre pensée, qui, si elle est de vigoureuse origine, s'épanouira en fleurs rares et en fruits savoureux.

Le premier, notre poète, à sa manière, forte et hachée, donna cette théorie du naturel acquis et laborieux, et déjà « des vers faciles, difficilement faits ); : tout le 17^ siècle suivra avec sa succession de chefs-d'œuvre, tous inspirés par cette même sorte de naturalisme idéalisé.

On voit que ce pédagogue, dans le fond, n'est pas plus un pédant que Vaugelas ; car il n'impose point, au nom de dogmes personnels, sa législation grammaticale. Il n'est pédant que dans le ton, et comme par excès de sens commun. Sa réforme est, en réalité, une réaction démocratique contre l'aristocratie littéraire de Ronsard, mais il l'opéra avec les procédés d'un vrai dictateur.

Les deux grands critiques qui rappellent le mieux Malherbe aux 19^ et 20^ siècles ont excellemment résumé la grande idée de son règne. Nisard d'abord, dans son admirable chapitre P'' de l'Histoire de la Littérature française ^ définit

l'esprit français « l'esprit pratique par excellence», la littérature française « l'image idéalisée de la vie humaine ; ou plutôt la réalité, dont on a retranché les traits grossiers et superflus », et M. Brunetière, dans son étude sur Vaugelas, donne ce raccourci nerveux du fondement des Remarques : « Parler la langue de tout le monde, mais la parler comme personne (1). »

Cette grande réforme de la langue et de la pensée françaises se fît dans une petite chambre d'auberge. Durant la plus grande partie de son séjour à Paris, le poète habita modestement un hôtel garni de la rue des Petits-Champs, à l'image Notre-Dame, sculptée dans le mur au-dessus de la porte basse : à côté logeait un maréchal-ferrant, dont le « travail » garnissait la façade ; devant se dressait un calvaire, d'où est venu le nom actuel de rue Croix-des-Petits-Champs, ainsi que l'enseigne du marchand de vins qui occupe actuellement l'angle de cette rue et de la rue du Bouloi : A la "f blanche. La maison de Malherbe était au n° 13 actuel, et une plaque, posée par les soins du Conseil municipal de Paris, sur l'initiative du savant historien, M. Jules Lair, y a commémoré ce grand souvenir. Le poète, qui avait laissé sa famille à Aix, occupait là une chambre garnie, vraie chambre d'étudiant, dont le mobilier se composait d'un lit, un buffet, une table, sept ou

(1) Revue des Deux Mondes, 1^^ décembre 1901.

huit chaises de paille : la pièce était éclairée par une fenêtre sur laquelle Malherbe, un jour de grand hiver, étendait trois ou quatre aunes de frise verte, l'astrakan de nos pères, tout en bougonnant : « Je pense qu'il est avis à ce froid qu'il n'y a plus de frise dans Paris ; je lui montrerai bien que si î » Il était là tout près du Louvre où il avait son service, à deux pas de l'hôtel de Bellegarde où il avait sa table.

Presque tous les jours, sur le soir, il se tenait chez Malherbe une petite conférence littéraire, dont les principaux membres étaient Racan, Maynard, président au siège présidial d'Aurillac, Yvrande, ami de Racan et son compagnon des pages, le sieur de Touvant, le gros Colomby, compatriote et ami du maître, le peintre-poète Dumonstier : c'était comme sa « classe » de poètes. Quand toutes les chaises étaient occupées, il fermait sa porte à l'intérieur, et si quelqu'un y venait heurter, il lui criait : « Attendez, il n'y a plus de chaires (de chaises), » disant qu'(( il valait mieux ne point les recevoir que de leur donner l'incommodité d'être debout ».

Un jour, un habitant d'Aurillac vient agiter le heurtoir en demandant : « Monsieur le Président est-il point ici ? » Malherbe se lève brusquement et court répondre à l'Auvergnat : « Quel président demandez-vous ? Apprenez qu'il n'y a point ici d'autre président que moi. » Son fauteuil présidentiel est une simple chaise de paille près de la cheminée, à cause de sa naturelle frilosité et

de sa « crachotterie » perpétuelle, qui faisait dire plaisamment à l'abondant cavalier Marini, l'hôte glorieux de la Cour à cette date : « Je n'ai jamais vu un homme si humide ni un poète si sec. »

Là Malherbe, en présence de ses disciples, annote Desportes, barre Ronsard, méprise des Yveteaux, (( n'estime qu'un peu Bertaut», et encore déclare qu'il fait trois vers insupportables sur quatre, loue aussi Régnier... avant la brouille, tout en lui reprochant bien des négligences, dit leurs vérités aux présents comme aux absents, aux vivants comme aux morts, fait de chacun une critique minutieuse et positive, ardente et pittoresque, enfonce dans l'esprit de ses élèves, à coups de boutades et de boutoirs, sa doctrine de la Netteté. Enfin, pour ajouter l'exemple au précepte, il lit ses propres vers (1).

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