MALHERBE POÈTE
Chose curieuse, Malherbe est l'un des seuls de nos poètes illustres qui n'ait rien composé pour le théâtre, et le seul de nos théoriciens de littérature qui ne se soit même pas occupé du genre dra-
(1) L'on trouvera plus complètement exposé cet enseignement de Malherbe dans les chapitres iv et ix de notre thèse sur Racan : La Rencontre de Malherbe 1605 et Racan chez Malherbe {1610-1620).
matique. Il se consacra uniquement à la poésie lyrique, et, lorsqu'on parlait devant lui, à la Cour, de toutes les règles à observer pour faire une bonne pièce de théâtre, il répliquait avec son ordinaire fatuité : ce Je crois que le jugement me les ferait trouver toutes. j> Il eut la prudence de ne se point risquer, peu disposé qu'il était à ce genre par sa brièveté d'haleine et par sa pauvreté d'invention.
Ses odes furent tour à tour politiques, amoureuses et religieuses, ou, pour dire vrai, à peu près uniquement politiques, car il chanta l'amour pour Henri IV et invoqua le secours de Dieu au nom de Louis XIII. C'est qu'il avait le sens monarchique au plus haut degré, et l'intelligence profonde de l'œuvre royale qui se poursuivait à ses côtés, cette œuvre que Henri IV commença avec une fermeté déguisée sous la bonhomie, que la régente Marie de Médicis s'efforça de maintenir, pendant quatorze ans, contre les ennemis de l'intérieur, et que Richelieu reprenait avec force aux yeux ravis du poète vieillissant. Il voyait là s'accomplir une besogne d'autorité, analogue à la sienne propre, la foi robuste qu'il avait dans l'une et l'autre lui facilitait ses devoirs de chantre officiel, et dans la fierté sereine de sa conviction, il traitait le roi de France ou la reine régente presque d'égal à égal, il allait même jusqu'à les prendre, à certains jours, sous sa protection poétique, vis-à-vis de la postérité.
Tel est le sentiment profond qui anime plu-
sieurs strophes de son œuvre, et comme la facture en est toujours Tort soignée, il avait là d'excellents modèles de netteté réalisée à offrir à son école de la rue des Petits-Champs, s'il savait du moins choisir dans ses pièces de cent à deux cents vers, où bien des parties sont froides et prosaïques.
Maintes fois, en ses odes politiques à Henri IV, il invoque avec bonheur « le grand démon » de la France en faveur de la prospérité du couple royal, comme il le fait en décembre 1605 :
Garde sa compagne fidèle, cette reine, dont les bontés de notre faiblesse mortelle tous les défauts ont surmontés .
Fais que jamais rien ne l'ennuie ; que toute infortune la fuie ; et qu'aux roses de sa beauté l'âge, par qui tout se consume, redonne contre sa coutume la grâce de leur nouveauté .
Serre d'une étreinte si ferme le nœud de leurs chastes amours, que la seule mort soit le terme qui puisse en arrêter le cours.
Bénis les plaisirs de leur couche et fais renaître de leur souche des scions si beaux et si verts, que de leur feuillage sans nombre à jamais ils puissent faire ombre aux peuples de tout l'univers...
Après l'assassinat du roi, la régente hérite des hommages magnifiques du poète. Ainsi, au début
d'une de ses odes les plus animées, la Renommée reçoit cette noble apostrophe :
Nymphe qui jamais ne sommeilles, et dont les messages divers en un moment sont aux oreilles des peuples de tout l'univers, vole vite, et de la contrée par où le jour fait son entrée jusqu'au rivage de Calis [Cadix], conte, sur la terre et sur l'onde, que l'honneur unique du monde, c'est la reine des fleurs de lis.
Il termine fièrement la pièce en défiant les artistes, qui, comme Rubens, célèbrent par le pinceau la gloire de Marie :
Apollon, à portes ouvertes, laisse indififéremment cueillir les belles feuilles toujours vertes qui gardent les noms de vieillir ; mais l'art d'en faire des couronnes n'est pas su de toutes personnes ; et trois ou quatre seulement, au nombre desquels on me range, peuvent donner une louange qui demeure éternellement.
L'un des grands soucis de Malherbe est de réagir contre la surabondance et incohérence des images, défauts, aimables d'ailleurs, si fréquents au 16^ siècle. Lui use, et pour cause, d'un petit nombre de métaphores, qu'il suit consciencieusement jusqu'au bout dans une même strophe. Voici une comparaison entre les princes révoltés de 1614 et
l'eau qui coule dans de vieux tuyaux : un plombier ne dirait pas mieux :
Qui ne voit encore à cette heure tous les infidèles cerveaux, dont la fortune est la meilleure, ne chercher que troubles nouveaux, — et ressembler à ces fontaines dont les conduites souterraines passent par un plomb si gâté que, toujours ayant quelque tare, au même temps qu'on les répare, l'eau s'enfuit d'un autre côté ?
Malherbe, nous n'en serons pas surpris, était un amoureux peu délicat : il battit la dame de ses pensées, la vicomtesse d'Auchy, une fois qu'il la rencontra seule à l'hôtel de Rambouillet. Il n'était guère plus galant quand il se vantait d'avoir dit « en toutes les bonnes compagnies de la Cour <( qu'il ne trouvait que deux belles choses au « monde, les femmes et les roses, et deux bons morceaux, les femmes et les melons ». Nous~*^ ne nous étonnerons donc pas de voir qu'il fut i un chantre d'amour très inférieur à Desportes ; t cependant le jour où, dans un rôle douteux, il j prêta sa muse élégiaque à son roi, qui voulait séduire la jeune princesse de Condé, il montra une fermeté de touche qui n'excluait point la grâce, témoin sa meilleure pièce en ce genre, la Plainte dAlcandre, qui s'ouvre par cette strophe :
Que d'épines. Amour, accompagnent tes roses ! Que d'une aveugle erreur tu laisses toutes choses à la merci du sort I
Qu'en tes prospérités à bon droit on soupire, et qu'il est malaisé de vivre en ton empire sans désirer la mort !
Notre poète s'était durement moqué des Psaumes de Desportes ; il fit néanmoins lui-même des Psaumes, sans doute pour se conformer à l'usage courant et montrer là aussi son savoir-faire. Mais en homme avisé il se garda bien de traduire les cent cinquante : il en fit 3, préférant toujours la qualité à la quantité, s'appliquant à rivaliser avec l'énergie biblique, au lieu delà noyer, comme l'on faisait, dans le délayage, et arrivant ainsi à concentrer sa pensée de plus en plus fortement.
Le premier psaume traduit par lui, le 8* de David, ne contient guère qu'un beau vers..., tout comme la tragédie de des Millets dans Le Monde où Von s'ennuie. Sur la perversité des inclinations de l'homme, Malherbe s'écrie avec un réalisme énergique, qui annonce Pascal :
Et nos sens corrompus n'ont goût qu'à des ordures.
Le psaume 128, que le poète met dans la bouche du jeune Louis XIII aux prises avec la révolte de 1614, présente un bel ensemble dans ses cinq strophes : l'on a raison de souvent citer celleci, qui condense deux versets de David :
La gloire des méchants est pareille à cette herbe qui, sans porter jamais ni javelle ni gerbe, croît sur le toit pourri d'une vieille maison : on la voit sèche et morte aussitôt qu'elle e<!t née ; et vivre une journée est réputé pour elle une longue saison.
Vers la fin de sa vie, il « paraphrasa », ou plutôt réduisit le psaume 145 en quatre strophes, qui sont toutes quatre belles, sur l'égalité des hommes devant la mort, sur le nivellement posthume des pauvres et des rois, ce thème qui avait un à-propos bien plus pénétrant sous l'ancien régime, car il contenait comme une revanche future des inégalités monarchiques (1). Voici le milieu de la pièce :
En vain, pour satisfaire à nos lâches envies, nous passons près des rois tout le temps de nos vies à souffrir des mépris et ployer les genoux : [sommes, ce qu'ils peuvent n'est rien ; ils sont comme nous
véritablement hommes
et meurent comme nous.
Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussiète ' que cette majesté si pompeuse et si fiére dont l'éclat orgueilleux étonnait l'univers ; et dans ces grands tombeaux, où leurs âmes hautaines
font encore les vaines,
ils sont mangés des vers .
Dans la bouche du poète officiel de la monarchie française en charge depuis plus de vingt ans, voilà une éloquence singulièrement audacieuse. Nous ne savons sur le même sujet qu'un accent plus vif encore ; il vient aussi de l'école de Malherbe, où le thème devait être familier, et a été proféré par son cousin Patrix. Dans Le Songe
(1) La même idée l'avait déjà bien inspiré dans l'une des Stances célèbres de Vode à du Périer.
il arrive à Patrix de rêver qu'il est inhumé « côte à côte d'un pauvre », à qui il crie :
Va pourrir loin d'ici !
et le pauvre lui répond avec une tragique simplicité :
Ici tous sont égaux ; je ne te dois plus rien : je suis sur mon fumier comme toi sur le tien.
Bossuet, quarante ans plus tard, sera-t-il beaucoup plus éloquent pour enseigner aux grands de ce monde la vanité de la grandeur ? Sur ce point plus que sur tout autre, l'éloquence sacrée a pris la suite de la poésie lyrique.
Il est en somme de plus grands lyriques que Malherbe ; il en est surtout de plus imprévus, de plus imagés, de plus fantaisistes, et son lyrisme n'évoque nullement, comme certains autres, l'allure capricieuse d'un torrent, qui bondit, se brise, écume, et s'arrête pour s'élancer à nouveau ; mais il rappelle plutôt un beau fleuve calme, dont le lit^ loin d'avoir été abandonné aux caprices de la nature, fut diligemment corrigé et canalisé par un laborieux ingénieur, et qui, suivant une pente exacte et comme mathématique, plaît, sans éblouir, par son large mouvement continu.