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LES DISCIPLES DE MALHERBE : RACAN ET MAYNARD

Ses deux principaux disciples, et qui furent vraiment originaux, Maynard et Racan, continuèrent, et pendant longtemps, à lui faire honneur. Malherbe en avait fait des versificateurs corrects et clairs. Leurs propres sentiments leur fournirent à chacun une admirable inspiration.

Nous ne parlerons pas de Racan et de ses immortelles Stances sur la Retraite^ dont il sera question plus loin. Nous nous contentons de citer les derniers traits d'une délicate esquisse qui lui a été consacrée, dans un compte rendu de notre étude : « La poésie de Racan coule de « source, comme un ruisseau des champs : elle (( est née, elle a jailli du sol natal à l'endroit « même où le poète a pris naissance. Les beaux « esprits se moquaient de lui, de son vivant ; il a « laissé dire, il a laissé écrire les beaux esprits ; « il a rêvé, il a écrit, loin d'eux, quelques vers « qui ne périront plus, dans le doux parler de « notre pays (l. »

Malherbe lui reconnaissait « de la force », c'està-dire du souffle, mais trouvait « qu'il ne travail-

(1) Henri Chantavoine, Correspondant du 10 février 1899, p. 630.

lait pas assez ses vers » et lui reprochait ses trop grandes licences. Dans les conférences littéraires, il se montra toujours le plus indépendant de tous et eut l'honneur d'être traité d' « hérétique en poésie » par le grand pontife de l'orthodoxie.

François de Maynard, au contraire, à qui l'on commence seulement à restituer ses véritables œuvres, avait une parfaite entente métrique avec Malherbe, et, dans les réunions, ils s^unissaient souvent contre Racan, leur commun ami. Malherbe le jugeait ainsi : « Vous êtes celui de tous « qui fait le mieux des vers [c'est-à-dire évidem- <( ment, étant donné le faible du maître, qui com- « bine le mieux des rythmes], mais vous n'avez « point de force. »

Originaire du Quercy et arrivé à Paris la même année que Malherbe, Maynard avait d'abord fait partie de la petite Académie de Marguerite de Valois, au Pré-aux-Clercs, s'y était lié intimement avec Régnier, près de qui il aiguisa son goût assez heureux pour les épigrammes, et aussi avec Desportes. Il avait passé ensuite dans le camp adverse, où il se montra un bon disciple de Malherbe, mais en y joignant un sens fin du pittoresque, qui se donne carrière entre autres dans son Manifeste aux « Petits Gentilshommes à lièvres » de sa province :

....Vous voilà soudain en campagne sur quelque rosse d'Allemagne lasse de servir au charroi.

Sans craindre échafaud ni galère, les fougues de votre colère font la figue aux édits du roi.

— Les soldats et les capitaines, vous les égorgez à centaines, comme s'ils étaient des poulets. Que vos menaces étourdies sont de plaisantes comédies à faire rire vos valets !

Votre dépit éclaire et tonne, et jure que s'il s'abandonne il détruira le genre humain.

Miracle de l'âge où nous sommes :

vous tuez aujourd'hui des hommes qui vous souffletteront demain.

Fidèle aux traditions parlementaires de sa race, l'auteur du Manifeste se fit nommer président au siège présidial d'Aurillac; mais la vie de province lui coûta singulièrement, et il fut atteint de ce mal qui n'est rare à aucune époque, chez les provinciaux, et qui consiste à se croire et surtout à se dire provincial en tout, et arriéré dans les manières et le langage. Il échappait souvent à sa charge, gagnait Paris en hâte, venait se loger tout près de Malherbe... et du Louvre, reprenait avec délices sa place aux réunions littéraires de l'auberge Notre-Dame, et dans les intervalles intriguait à la Cour pour obtenir une situation à Paris... Mais il n'y réussissait point; malgré les odes qu'il lui dédiait, il ne plaisait pas à Richelieu et il retournait dépité dans son Auvergne. En 1634 il partit pour l'Italie où il s'étourdit trois

ans, à la suite de l'ambassadeur de France comte deNoailles,à voir, à boire, à écrire des lettres charmantes à Racan et à ses amis de Paris, « de la Cour des bas de soie à la Cour des bottes », et, brouillé définitivement avec Richelieu, il inscrivit sur sa porte ce quatrain mélancolique :

Las d'espérer et de me plaindre des Muses, des grands et du sort, c'est ici que j'attends la mort, sans la désirer ni la craindre.

A la mort de Richelieu, Maynard, « tout chenu qu'il était », reprit plusieurs fois le chemin de Paris, où il était accueilli avec déférence par les uns, avec raillerie par les autres, comme un revenant de la cour d'Henri IV, et toujours il devait reprendre, les mains vides, le chemin des montagnes du Quercy.

Les longues déceptions de son cœur et de son ambition lui inspirèrent à la fin deux pièces, qui sont les joyaux de sa couronne poétique. Il faut lire en entier son ode à La Belle Vieille, à qui son ami Balzac avait en vain essayé de le marier :

....Ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis ta conquête :

huit lustres ont suivi le jour que tu me pris,

et j'ai fidèlement aimé ta belle tête

sous des cheveux châtains et sous des cheveux gris.

C'est de tes jeunes yeux que mon ardeur est née; c'est de leurs premiers traits que je fus abattu : mais, tant que tu brûlas du flambeau d'Hyménée, mon amour se cacha pour plaire à ta vertu.

.... L'âme pleine d'amour et de mélancolie, et couché sur des fleurs et sous des orangers,

j'ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie, et fait dire ton nom aux échos étrangers —

Cette dernière strophe est-elle de François de Maynard ou d'Alfred de Musset ? Il ne serait vraiment guère possible, à qui ne le saurait point, de le décider.

Le candidat perpétuel à la Cour, qui se croyait revenu de toutes les ambitions, reprit à son tour le thème d'Horace, qui avait déjà si heureusement inspiré et Malherbe et Racan, et il prêcha au courtisan Alcippe le retour dans les bois paternels et le dédain des grandeurs :

.... La cour méprise ton encens ; ton rival monte et tu descends, et dans le cabinet le favori te joue.

Que t'a servi de fléchir le genous devant un dieu fragile et fait d'un peu de boue, qui souffre et qui vieillit pour mourir comme nous ?

... On n'est guère loin du matin

qui doit terminer le destin des superbes tyrans du Danube et du Tage. Ils sont les dieux dans le monde chrétien, mais ils n'auront sur toi que le triste avantage d'infecter un tombeau plus riche que le tien.

..Xe Temps amènera la fin de toutes choses ;

et ce beau ciel, ce lambris azuré, ce théâtre où l'Aurore épanche tant de roses, sera brûlé des feux dont il est éclairé.

Le grand astre qui l'embellit fera sa tombe de son lit :

l'air ne formera plus ni grêles ni tonnerres ; et l'univers, qui dans son large tour voit courir tant de mers et fleurir tant de terres sans savoir où tomber, tombera quelque jour.

Il est remarquable à quel point l'école de Malherbe est propice à la vieillesse, autant qu'elle est peu favorable à la jeunesse. C'est décidément une Ecole des Vieillards. Maynard se surpassait dans ces belles pièces à 64 ans ; Racan fera les 8.000 derniers vers de ses Poésies chrétiennes à 70. Tel était l'âge du maître lui-même lorsqu'il composait le troisième de ses Psaumes, le meilleur, et aussi l'une de ses plus belles odes.

Celui qui exhortait si bien Alcippe ne put s'empêcher de faire encore un voyage à Paris en 1646 ; à peine revenu, il mourait, le 28 décembre, partant cette fois pour le voyage suprême qui ne connaît point de retour.

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