LES ENNEMIS DE MALHERBE. REGNIER
THÉOPHILE. — d'aUBIGNÉ. — m"*" DE GOURNAY.
Malherbe eut des ennemis, comme tous les chefs d'école, surtout quand ils sont bourrus : il faut qu'ils le soient tous un peu, et Malherbe l'était beaucoup. Contre lui il vit se lever tous les partisans de la libre fantaisie en poésie, soit pour les idées, soit surtout pour la langue : ils appartenaient à deux classes distinctes, les vieux qui se rappelaient leur jeune temps du 16® siècle, ses
libertés, ses langueurs aimables et ses nonchalances pleines de charme ; les jeunes satiriques, qui combattaient pour les privilèges de la verve et les droits de l'inspiration, et se refusaient à peser indéfiniment les idées, à « gratter » et « regratter » les mots (ils ont tous cette méprisante expression à la bouche). Il est même plaisant de voir cette impertinente jeunesse qui n'a de respect pour rien, défendre, avec de grands airs scandalisés, les vieux poètes attaqués par le législateur.
Les jeunes, ainsi qu'il arrive, tirèrent avant les autres. Ce fut le déjeuner de Vanves qui déclencha les mousquets : le jeune Mathiirin Régnier, qui avait été très lié avec le maître et était déjà fort connu par ses premières satires lancées entre deux voyages d'Italie, voulut venger De ::portes, son cher oncle... à succession, et l'art libre tel qu'il le concevait. Sous le coup de l'indignation, il décocha au législateur la IX^ satire, sa meilleure, où il expose avec une verve pénétrante, qui lui sert à la fois et d'arme et d'exemple, les principaux griefs qui retentissent chez les mécontents contre la nouvelle école... Les successeurs ne diront pas mieux. S'adressant à son ami poitevin Nicolas Rapin, l'un des auteurs de la Ménippée, il fait un tableau, assez exact et pris sur place, des occupations intérieures et discours ordinaires de l'école :
Ronsard en son métier n'était qu'un apprentif, il avait le cerveau fantastique et rétif,
Desportes n'est pas net, du Bellaj^ trop facille, Belleau ne parle pas comme on parle à la viîle, il a des mots hargneux, bouffis et relevés qui du peuple aujourd'hui ne sont pas approuvés. Comment ! il nous faut donc, pour faire une œuvre qui de la calomnie et du temps se défende, [grande qui trouve quelque place entre les bons auteurs, parler comme à Saint- Jean parlent les crocheteurs ?
Encore je le veux, pourvu qu'ils puissent faire que ce beau savoir entre en l'esprit du vulgaire, et quand les crocheteurs seront poètes fameux, alors, sans me fâcher, je parlerai comme eux.
Pensent-ils, des plus vieux offensant la mémoire, par le mépris d'autrui s'acquérir de la gloire, et pour quelque vieux mot, étrange ou de travers, prouver qu'ils ont raison de censurer leurs vers ? (Alors qu'une œuvre brille et d'art et de science, la verve quelquefois s'égaye en la licence.) ... Cependant leur savoir ne s'étend seulement qu'à regratter un mot douteux au jugement, prendre garde qu'un qui ne heurte une diphtongue, épier si des vers la rime est brève ou longue, ou bien si la voyelle à l'autre s'unissant ne rend point à l'oreille un vers trop languissant, et laissent sur le vert le noble de l'ouvrage : nul aiguillon divin n'élève leur courage, ils rampent bassement, faibles d'inventions, et n'osent, peu hardis, tenter les fictions, froids à l'imaginer, car s'ils font quelque chose, c'est proser de la rime et rimer de la prose, que l'art lime et relime et polit de façon qu'elle rend à l'oreille un agréable son...
L'attaque était vive, et l'adversaire redoutable, mais il disparut vite. Desportes s'était éteint en 1606, quelques mois après le déjeuner de Vanves. Son neveu, usé par tous les excès, succomba, à 40 ans, dans une auberge de Rouen, en 1613.
Deux de ses compagnons de débauche et de satire firent aussi le coup de feu contre Malherbe, se servant de l'arme, si puissante en France, de la parodie. Le maître avait t'ait, en collaboration avec Racan et M""^ de Bellegarde, une chanson, à double refrain, qui commence ainsi :
Qu'autres que vous soient désirées, qu'autres que vous soient adorées,
cela se peut facilement ; mais qu il soit des beautés pareilles à vous, merveille des merveilles,
cela ne se peut nullement
Berthelot fit imprimer sept couplets très mordants, dont chacun était d'une malice singulièrement précise, témoin celui-ci :
Etre six ans à faire une ode, et donner des lois à sa mode,
cela se peut facilement ; mais de nous charmer les oreilles, par sa merveille des merveilles,
cela ne se peut nullement.
Berthelot était très petit : Malherbe chargea un hercule de Caen de lui administrer une volée de bois vert, et l'on sait que le maître parlait coutumièrement sans figure. Ce trait, rapporté par Ménage, a été faussement attribué à Régnier par Alfred de Musset, dans sa pièce, d'une actualité toujours saisissante, Sar la Paresse, -— lorsqu'il dit de Mathurin :
// poussa l'oubli de tout respect humain jusqu'à daigner rosser Berthelot de sa main.
Théophile de Viau, connu familièrement sous le nom de Théophile, paya moins cher sa parodie. L'année du mariage de Louis XIII, Malherbe avait rimé sur la future reine une malheureuse chanson de ballet, qui commence :
Cette Anne si belle, qu'on vante si fort, pourquoi ne vient- elle ?
Vraiement elle a tort.
Et Théophile de lancer aussitôt ce couplet :
Ce brave Malherbe, qu'on tient si parfait, donnez-lui de l'herbe, car il a bien fait.
En d'autres circonstances l'auteur facile et élégant de Pyrame et Thishé s'applique à rendre quelque justice à Malherbe en distinguant le poète qu'il tolère, du maître qu'il ne souffre pas ; ainsi dans la satire : u Si notre doux accueil... » de 1620 :
... Imite qui voudra les merveilles d'autrui, Malherbe a très bien fait, mais il a fait pour lui ; mille petits voleurs l'écorchent tout en vie. Quant à moi, ces larcins ne me font point d'envie ; j'approuve que chacun écrive à sa façon ; j'aime sa renommée, et non pas sa leçon...
Il continue :
J'en connais qui ne font des vers qu'à la moderne, qui cherchent à midi Phébusàla lanterne, grattent tant le français qu'ils le déchirent tout,
blâmant tout ce qui n'est facile qu'à leur goût ; sont un mois à connaître, en tâtant la parole, lorsque l'accent est rude ou que la rime est mole, veulent persuader que ce qu'ils font est beau et que leur renommée est franche du tombeau, sans autre fondement sinon que tout leur âge s'est laissé consommer en un petit ouvrage, que leurs vers dureront au monde précieux pour ce qu'en les faisant ils sont devenus vieux...
Et il termine en retraçant sa propre manière de composer, toute primesautière et capricieuse, qu'il règle sur cette maxime, entièrement opposée à celles de la nouvelle école :
Jamais un bon esprit ne fait rien qu'aisément.
Bientôt poursuivi pour athéisme et autres dérèglements, Théophile fut emprisonné, et Malherbe s'en entretient avec Racan dans une lettre où il ajoute cette appréciation sans doute partiale :
« Pour moi, je pense vous avoir déjà écrit que « je ne le tiens coupable de rien, que de n'avoir « rien fait qui vaille au métier dont il se mêlait. »
Le pauvre poète finit par sortir en 1625 de la tour de Montgommery, où il avait beaucoup souffert, et il expirait peu de temps après, n'ayant pas plus de 36 ans. Malherbe enterrait ses jeunes ennemis les uns après les autres.
Cependant l'arrière-garde des vieux partisans du dernier siècle se décidait à donner. A la tête se trouvait celui qui fut assurément le plus grand poète de cette époque, sorte de Michel-Ange de
la poésie d'alors, qui, pour rendre ses grandioses visions, brossa de vastes fresques bibliques, où le fini du détail était le moindre de ses soucis.
L'on ne peut d'ailleurs mieux s'arranger qu'il ne fit pour manquer sa carrière littéraire. Plus âgé que Malherbe, le protestant Agrippa dAubigné^ après avoir fait la guerre pendant plus de vingt années, avec le grade de maréchal de camp, ne publia ses Tragiques qu'en 1616, et alors cette grande oeuvre, d'une langue archaïque, passa inaperçue. Nous ne connaissons point d'exemple plus frappant pour prouver qu en littérature il ne suffit pas d'avoir du mérite, il faut encore arriver à son heure. Dans sa préface des Tragiques^ il fait dire assez fièrement au « Laron » qui aurait volé son manuscrit : « Les plus gentilles de ses pièces « [les plus heureuses] sortaient de sa main, ou « à cheval ou dans les tranchées, se délectant « non seulement de la diversion, mais encore de (( repaître son esprit de viandes hors de temps et « saison. .. Ce qui nous fâchait le plus, c'était la « difficulté de lui faire relire. Quelqu'un dira : Il « y paraît en plusieurs endroits, mais il me sem- « ble que ce qui a été moins parfait par sa négli- « gence, vaut bien encore la diligence de plu- « sieurs... J'ai pris quelques hardiesses envers « lui, comme sur quelques mots qui sentent le « vulgaire ; avant nous répondre, il fournissait « toujours le vers selon notre désir, mais il « disait que le bonhomme Ronsard, lequel il « estimait par-dessus son siècle en sa profession,
« disait quelquefois à lui et à d'autres : « Mes « enfants, défendez votre mère de ceux qui veu- « lent faire servante une damoiselle de bonne « maison. Il y a des vocables qui sont français « naturels, qui sentent le vieux, mais le libre « français... Je vous recommande par testament « que vous ne laissiez point perdre ces vieux « termes, que vous les employiez et défendiez « hardiment... »
L'on voit bien contre qui il en a, et il enferme son opinion dans une lettre, où il recommande de « lire et relire » Ronsard : « C'est lui qui a coupé « le filet que la France avait sous la langue, « peut-être d'un style moins délicat que celui « d'aujourd'hui, mais avec des avantages aux- « quels je vois céder tout ce qui écrit de ce temps, « où je trouve plus de fluidité, mais je n'y vois « point la fureur poétique y sans laquelle nous ne « lisons que des proses bien rimées... » Malherbe avait coutume de dire que de Maynard et de Racan on ferait un grand poète : d' Agrippa d'Aubigné et de Malherbe quel poète eùt-on donc fait ? Mais, dans la réalité, ils étaient tellement différents qu'ils se sont montrés radicalement incapables de se comprendre l'un l'autre.
Toutes les fois que sous Louis XIII on s'attaque ou l'on paraît s'attaquer au 16^ siècle, à sa langue et à ses modes, il faut s'attendre à distinguer dans la mêlée cette Amazone déjà mûre, qui
vole avec ardeur sur les divers points d'attaqu^
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touchante et un peu ridicule dans son attitude chevaleresque de pieuse admiratrice du passé. S'étant vouée dans sa jeunesse au culte de Montaigne et ayant été déclarée par lui sa « fille d'alliance», M^^^ de Gournay emploie dans sa vieillesse sa vive humeur gasconne et sa chaleur communicative à défendre tout ce qui fut contemporain de son père adoptif. En 1626 elle publie VOmbre de la demoiselle de Gournay : ce titre plutôt obscur réunissait la plupart des petits traités qu'elle avait publiés auparavant et dont certains avaient eu du succès : Du langage français, La Version des poètes antiques ou les Métaphores^ Sur les Rimes, Sur les diminutifs françois, Défense de la Poésie et du langage des Poètes, etc., autant d'apologies des vieux auteurs de l'âge précédent et d'escarmouches souvent pénétrantes sur le terrain de la nouvelle école ; elle entendait protéger, à la barbe des novateurs, la grâce, l'abondance et, comme elle disait, « l'uberté » de la langue contre « leurs regratteries » perpétuelles, qui l'appauvrissaient, et, poussant les choses à l'absurde, elle déclarait plaisamment : « Bientôt, à « en juger d'après ces écrivains décharnés, il eût « fallu croire que c'était ce qu'on retranchait des « vers, et non pas ce qu'on y mettait, qui leur « donnait du prix, en sorte que le nom d'excellent « poète eût de préférence été dû à qui n'y disait « rien ou même à qui n'en fait point du tout. »
L'Ombre eut un assez vif succès de ridicule. Boisrobert, le grand amuseur de Richelieu, voulut
présenter la « docte pucelle » au ministre, qui s'amusa à lui adresser un compliment tout composé de vieux mots empruntés à l'ouvrage, et elle, sans se décontenancer : « Vous riez de la « pauvre vieille, dit-elle ; mais riez, grand génie ; « riez ; il faut que tout le monde contribue à votre « divertissement. » Le cardinal racheta son manque de galanterie en lui accordant une pension pour elle, pour sa servante, pour sa chatte et ses chatons.
Par un nouveau trait de hardiesse chevaleresque, Marie de Gournay adressa un exemplaire de son Ombre à Malherbe, qui était visé tout du long de l'ouvrage, ainsi qu'à Racan, que, en conversation, elle n'appelait jamais autrement, bien à tort, que le singe de Malherbe. Racan, qui ne la connaissait pas encore, se met en devoir de l'aller remercier de son ouvrage, un beau jour, sur les trois heures. Le chevalier de Rueil, cousin du poète, se rend chez elle à une heure, monte à son 3^ étage de la rue Saint-Honoré, se fait passer pour Racan, et reçoit de la vieille pucelle mille civilités à l'ancienne mode.
A peine est-il dehors, qu'Yvrande se présente à son tour, dit qu'il est Racan, et comme elle en doute, il fait fort le fâché de la pièce qui lui a été jouée et jure de s'en venger. Bref elle est encore plus contente de celui-ci qu'elle ne l'avait été de l'autre, qu'elle prend alors pour un Racan de contrebande.
U ne faisait que de sortir lorsque M. de Racan
en chair et en os, c'est-à-dire bègue et essoufflé, arrive : « 0 la ridicule figure ! » s'écrie M"^ de Gournay II prend un siège sans cérémonie, tout en bégayant : « Mademoiselle, je vous dirai tout à l'heure pourquoi je suis venu ici, quand j'aurai repris mon haleine... ». Use nomme, elle se fâche : « Je ne sais pas qui vous êtes, mais vous êtes le plus sot des trois. Merdieu ! [Mère de Dieu !] je n'entends pas qu'on me raille I » La voilà en fureur, elle défait sa pantoufle et charge le vrai Racan à grands coups de mule ; des gens montent, le poète se pend à la corde de la montée et se laisse couler en bas.
Détrompée le jour même, elle dut emprunter, le lendemain, un carrosse et aller faire amende honorable. L'aventure des Trois Racans défraya tout le 17^ siècle et se joue encore aujourd'hui en comédie de société.
Malherbe était vraiment chanceux : ses ennemis mouraient ou étaient ridicules, ce qui en France, comme on sait, revient au même. De plus, les deux corps de troupes constitués par eux tinrent campagne séparément, firent la maladresse de ne se joindre jamais, et de ne pas franchir la distance qui les séparait, venant de Tâge et plus encore peut-être des principes ; les vieux adversaires, doués d'une vertu austère, ne voulurent point frayer avec la jeune école satirique, suspecte d'athéisme et d'immoralité et habituée de
l'auberge de la Pomme de pin. Et cette opposition, comme tant d'autres, demeura impuissante par défaut d'union.