LA MORT DE MALHERBE
Malherbe voyait donc les obstacles s'aplanir peu à peu devant son influence grandissante et il le devait sans doute à la faveur des circonstances, au fait que son action s'exerçait dans le sens du courant général de la nation, mais aussi incontestablement à son étonnant esprit de suite et à sa vigoureuse opiniâtreté.
Enfin, s'il ne produisit des œuvres ni nombreuses, ni longues, il produisit jusqu'au bout, contribuant largement par son exemple à prouver que sa nouvelle formule d'art, qui convenait si peu à la jeunesse, s'accommodait à merveille à la maturité et à la vieillesse.
En 1627, lorsque les ducs de Soubise et de Rohan s'entendirent avec l'Anglais Buckingham, le cardinal de Richelieu se décida à frapper contre les protestants un grand coup à la Rochelle : alors Malherbe, avec son profond instinct de l'ordre, s'anima contre les réformés ainsi qu'il avait fait jadis contre les princes révoltés, et il lança le roi Louis XIII à la guerre, dans une ode pleine
de légèreté, qui témoigne chez le vieillard de soixante-douze ans d'une vivacité à la fois juvénile et mûre :
Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête ; prends ta foudre, Louis, et va, comme un lion, donner le dernier coup à la dernière tête de la rébellion (1),
Fais choir en sacrifice au démon de la France les fronts trop élevés de ces âmes d'enfer, et n'épargne contre eux, pour notre délivrance, ni le feu ni le fer.
Marche, va les détruire, éteins-en la semence. ..
Il termine en proclamant hautement sa foi dans la fécondité de sa verte vieillesse :
Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages ; mon esprit seulement, exempt de sa rigueur, a de quoi témoigner en ses derniers ouvrages sa première vigueur. . .
Le vieux poète tient tête à l'âge : il avait pourtant, à cette heure, l'âme bien endolorie. Il venait de perdre le dernier enfant qui lui restait, son fils, le grand duelliste, qui avait fini par périr lui-même dans une querelle aux environs d'Aix : ce fut, à coup sûr, la plus grande douleur de sa vie, et avec sa ténacité coutumière, il employa ses dernières forces à obtenir la punition des meurtriers. En 1628, il adressa donc au roi sa
(1) Il est bien rare que Malherbe tombe, comme en cette strophe, dans l'incohérence des images : le roi y est à la fois Jupiter, un lion et Hercule abattant l'hydre.
belle ode, accompagnée d'une requête contre les coupables ; à la fin de sa lettre, il donnait une strophe anticipée sur la future reddition des Rochelois.
Au mois de juillet il n'y tient plus, et, en dépit de son grand âge, fait le voyage de la Rochelle, où il est reçu et guidé par Racan, qui sert comme enseigne dans la compagnie d'Elïiat. Dans la cour même du château du roi, le vieux poète fait sourire les gens de guerre, en disant tout haut qu'il entend aller sur le pré et demander le combat contre M. de Piles, un des jeunes officiers qui ont tué son fils. Racan le tire à part pour lui montrer qu'il est ridicule, avec ses soixantetreize ans, de se battre contre un homme de vingt-cinq. « C'est pour cela que je le fais, réplique brusquement Malherbe, je hasarde un sol contre une pistole. »
Un autre jour, désignant à son jeune ami la sentinelle la plus avancée sur un bastion de la ville : « Voyez-vous cet homme-là ? dit-il, il souffre (( la faim et mille autres incommodités, et s'expose, « à tous moments, à perdre la vie, parce qu'il veut « communier sous les deux espèces, et les autres « l'en veulent empêcher ; n'est-ce pas un beau sujet « pour troubler toute la France ? » Curieuse boutade qui forme comme l'envers de l'ode précédente ; mais en vertu des disparates si accentuées dans la nature de Malherbe, l'on peut croire qu'il n'est pas moins sincère dans ses envolées lyriques que dans ses saillies gauloises, quand il
excite Louis XIII que lorsqu'il le prend en pitié.
Le septuagénaire partit mécontent du peu de succès qu'avaient obtenu ses démarches et fatigué par les grandes chaleurs qu'il avait eu à supporter dans le camp. Il emportait de cette région fiévreuse le germe du mal auquel sa robuste constitution devait succomber.
Il tomba malade, au retour, dans sa chambre d'auberge, où il était soigné par son hôtesse, visité par son cousin Porchères d'Arbaud et son disciple Yvrande, et, sans avoir pu faire l'ode qu'il projetait sur la prise de la Rochelle, il expira douze jours avant la reddition de la place, le 6 octobre 1628. Chacun de nous n'aura-t-il pas son ode à finir au moment où la mort viendra le surprendre ?...
Malherbe mourut en grammairien, comme il avait vécu. Porchères avait tâché de le résoudre à se confesser, le malade répondit qu'il irait à Pâques. Yvrande lui adressa alors l'une de ses pieuses énigmes, qui sont d'usage auprès des mourants ' « Ayant toujours fait profession de vivre comme les autres hommes, lui dit-il, il faut mourir aussi comme les autres. » Malherbe n'était pas l'homme des énigmes : « Qu'est-ce que cela veut dire ? » avait-il repris, et Yvrande avait répondu avec netteté^ cette fois : « Quand « les autres meurent, ils se confessent, commu- « nient et reçoivent les autres sacrements de l'E- « glise. — - Vous avez raison, » lui dit simplement Malherbe, et il envoya quérir le vicaire de
sa paroisse Saint-Germain-rAuxerrois, qui l'assista jusqu'à la mort.
Une heure avant de mourir et après deux heures d'agonie, il se réveilla comme en sursaut pour reprendre sa garde d'un mot qui n'était pas bien français à son gré, et le vicaire lui en faisant réprimande : « Je ne peux m'en empêcher, répondit-il, et je veux jusques à la mort maintenir la pureté de la langue française. »
Une leçon de clarté et une autre de correction, telles auraient été les dernières paroles de Malherbe, si, entre les deux, il n'avait chargé son valet de donner ses vieux souliers... à un Carme déchaussé.
Malherbe pouvait mourir : l'école classique française était, grâce à lui, définitivement constituée, cette école qui n'est que l'harmonieuse fusion de deux éléments, contradictoires en apparence, l'imitation et le naturel. Mais cette fusion ne se fit pas en un jour, ni même en une fois : elle fut le résultat de deux opérations, auxquelles présidèrent, à cinquante ans de distance, Ronsard et Malherbe. Le premier retrempa fortement notre pensée et notre langue dans leurs origines grécolatines, le second naturalisa français ces emprunts étrangers. La formule de la littérature moderne était désormais trouvée en France : les hommes de génie peuvent venir, et peu importe que, pour
des causes générales, ils ne cultivent pas le genre lyrique auquel s'est adonné Malherbe, et qu'ils le remplacent de préférence par le genre dramatique; notre poète n'a pas tant servi à la poésie lyrique qu'à la littérature française en général, et Corneille, Molière, aussi bien que Racine, lui devront beaucoup, et par la suite Voltaire, qui ren- i chérira encore sur sa netteté. On comprend donc l'enthousiasme de Boileau, le théoricien de Técole de 1660, et sur Malherbe son mot fameux, moins souvent compris que répété avec ironie. Dans ^ l'énumération qu'il fait des qualités essentielles 1 au poète français, lorsqu'il en vient à Vharmonie I et à la clarté^ il affirme que l'inventeur en France en a été Malherbe, et, pour appuyer son dire, il donne une esquisse sommaire et assez erronée, i d'ailleurs, de l'histoire de notre poésie, qui a été, selon lui, plus ou moins « confuse » et« brouillée » depuis ses origines jusqu'à Desportes et Bertaut inclusivement :
Enfin Malherbe vint et, le premier en France, fit sentir dans les vers une juste cadence, d'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir^ et réduisit la Muse aux régies du devoir... mai'chez donc sur ses pas ; aimez sa pureté, et de son tour heureux imitez la clarté.
Boileau, à son tour, tranche le mot. Clarté, netteté, tel est bien l'élément que Malherbe a dégagé de notre tempérament national ; entreprise un peu bourgeoise peut-être, mais qui ne lui fait pas un mince honneur, et la postérité.
qui au fond ne se trompe guère, a égalé ce service, qui n'a rien de reluisant, au mérite des grands poètes créateurs, en lui accordant la gloire, à ce titre, tout comme à eux.
Les séduisantes imaginations et les éclatantes obscurités du romantisme n'ont pas réussi à détruire l'œuvre de Malherbe, quoi qu'il semble à première vue. Lorsque les feux d'artifice de 1830 se sont trouvés la plupart éteints, l'on a vu nombre d'écrivains français, et parmi les meilleurs, depuis les Musset et les Veuillot jusqu'aux Maupassant, aux Goppée, aux Anatole France et aux Jules Lemaître, reprendre le vieux sillon de la tradition française, déchargés sans doute du fardeau jadis obligatoire de l'imitation, allégés des entraves de règles trop multiples et plus libres de laisser leur imagination agiter en frémissant ses ailes, mais gardant jalousement le naturel préconisé depuis trois cents ans par Malherbe et comprenant, — pour finir par le vers de l'un d'eux, romantique pénitent, — que, chez nous, sauf d'infiniment rares exceptions, l'on ne peut, expérience faite, fonder de littérature durable comme de stable conduite que
sur l'éternel bon sens, lequel est né français.
15 juillet 1903.