ANECDOTES INÉDITES DE RACAN SUR
Malherbe avait un disciple de 34 ans plus jeune que lui, un orphelin qui devint vite son ami et son fils, et qui, oreilles et bouche bées, l'écouta, l'observa, l'admira quotidiennement, vingt- trois ans durant, depuis ce jour d'automne de l'année 1605 où, petit page de la chambre d'Henri IV, il comparut au Louvre devant le poète officiel, « froissant sa toque à plume » (1), jusqu'au 6 octobre 1628 inclusivement, jour de la mort de Malherbe, à laquelle le disciple manqua, retenu au loin à son poste d'enseigne, mais dont il demanda tous les détails aux autres disciples, ses amis.
(1) Joli mot d'Antoine de la Tour, dans son édition de Racan,
t. I, p. XXVIII.
Racan avait retenu pêle-mêle, avec les principaux articles du code littéraire de Malherbe, toutes les boutades échappées à sa brusquerie naturelle, et, comme il vécut fort âgé et qu'il était très conteur, il les conta pendant quarante ans.
Le poète avait affirmé dans sa superbe :
Ce que Malherbe écrit dure éternellement ; il fut dépassé dans son attente, car il y eut plus, et Ce que Malherbe dit dure éternellement.
Le maître était loin de s'en douter : l'eût-il soupçonné, que sa vanité eût été capable de s'en trouver au fond flattée, mais son bon sens n'eût pas manqué de décocher au trop fidèle disciple l'un de ces mots vifs dont il avait l'habitude et qui emportaient la pièce. Ce mot, il est même permis de le conjecturer, non sans vraisemblance, d'après celui qu'il lança un jour d'impatience au même Racan.
Un grand seigneur, qui se piquait de poésie, reprochait une fois à ce dernier le mauvais emploi d'un adjectif dans un de ses vers : l'auteur des Bergeries invoque aussitôt un vers de Malherbe où le même terme est employé, et Malherbe du coin où il écoutait, s'écrie brusquement : « Eh bien, mort Dieu ! si j e fais un. . . , en voulez-vous faire un autre ? »
Racan savait par cœur tout ce qu'avait lâché son maître, en fait de boutades, durant vingt-trois ans, et il le répétait pieusement.
Vers 1653, quand Ménage vit que Racan était ' décidément trop paresseux pour composer la première édition des poésies de Malherbe, il résolut de s'en charger lui-même, mais il lui demanda du moins quelques notes sur la vie du poète : Racan s'exécuta et rédigea des « Mémoires pour la vie de M. de Malherbe », improvisation naïve où il déverse à sa manière, sans art, sans grand ordre, sans aucun discernement, ce qu'il sait et ce qu'il a coutume de raconter, l'intéressant comme l'insignifiant, le grossier comme le ridicule. C'est vraiment le « Malherbiana » : les trois quarts de cet écrit sont remplis par des « bons mots ». Après en avoir rapporté un certain nombre, Racan est pris de scrupule et se met à songer comme un bon mot se refroidit à distance ; ce sont les lignes où il témoigne de la plus vive intelligence : (( C'estoient, dit-il, les discours ordinaires « qu'il avoit avec ses plus familiers amis ; mais « ils ne se peuvent exprimer avec la grâce qu'il « les prononçoit, parce qu'ils tiroient leur plus « grand ornement de son geste et du ton de sa « voix. »
Et que dire, à trois siècles d'intervalle, quand la langue, les mœurs, les circonstances ont changé ? En vérité, on jugerait plus facilement par un
herbier des merveilles de la nature que du génie d'un homme par une collection de bons mots.
Ménage profita largement des notes manuscrites de Racan, dans son Commentaire sur Malherbe, et Pellisson, au même temps, en use dans son Histoire de r Académie française, tous deux conservant scrupuleusement la façon de conter de Racan, façon longuette, un peu traînante, et qui sent la grâce vieillotte du 16^ siècle et des gens âgés qui ne sont plus pressés.
Le grand médisant de l'époque, Tallemant des Réaux, se jette sur ces historiettes qui sont proprement son gibier. Il en compose le portrait de Malherbe, les resserrant, les accélérant et fouettant, pour ainsi dire, la langueur de Racan de sa piquante vivacité.
La Fontaine, qui s'entend à choisir, y prend l'unique perle : la fable du Meunier^ son Fils et VAne.
Voilà donc le célèbre poète qui commence à être dépeint, ou plutôt déshabillé par son disciple, et cette relation enfantine de Racan qui devient le fondement de la tradition biographique sur Malherbe.
On fit plus. Deux ans après la mort de Racan, en 1672, un certain abbé de Saint-Ussans eut la fâcheuse idée de publier tels quels ces Mémoires de Racan pour la vie de Malherbe dans un recueil de Divers traités d'histoire, de morale et d'éloquence. Cet exemple fit fortune, et depuis deux cents ans on n'a pu donner une édition des poésies de Mal-
herbe, sans se croire obligé de mettre en tête le texte des historiettes de Racan ; au point que le meilleur éditeur moderne les publia, il y a une quarantaine d'années, sous le titre excessif de Vie de Malherbe par Racan, et naguère, à propos de deux thèses de doctorat , à la Sorbonne et dans les revues savantes, Ton a rouvert le feu sur le caractère et sur le génie de Malherbe, en cherchant de part et d'autre des munitions dans les Mémoires de Racan (1).
Une seule note détonne dans ce concert d'approbation vraiment extraordinaire : au milieu du 18*^ siècle l'abbé Jolly, en son Dictionnaire de littérature et dhistoire, se scandalisait de l'ouvrage et, se refusant à douter du tact de Racan, en contestait l'authenticité : « Est-il à présumer, dit- « il, que Racan, le disciple, l'ami, le fils de « Malherbe , pour ainsi dire , se soit plu à « déshonorer de gayeté de cœur la mémoire de « son Maître...? Quelle indiscrétion dans Racan, « pour ne rien dire de plus, s'il est l'auteur de cet « écrit I »
Quelle indiscrétion ! c'est : quelle naïveté ! qu'il convient de dire. Il faut avoir suivi, comme nous l'avons fait, pas à pas, l'invraisemblable naïveté que garda Racan pendant quatre-vingts ans , pour arriver à comprendre comment il la put pousser jusqu'à cette extrémité.
(1) A propos des thèses de MM. Ferdinand Brunot et Gustave Allais (1891).
Non, en vérité, ni Berthelot avec ses parodies, ni Mathurin Régnier avec ses satires, ni Desportes avec sa mauvaise humeur, aucun de ses ennemis enfin n'a réussi à faire à Malherbe un mal aussi sensible que, par ses inconscients bavardages, son disciple chéri. On n'est vraiment trahi que par les siens !
Certes, nous n'aimons pas Malherbe d'amour, mais la justice nous force à récuser un pareil témoignage, quand il s'agit de le juger ; et nous estimons qu'il serait « pourtant temps », comme dit la chanson, de s'apercevoir que c'est par la malice innocente de Racan que la mémoire de Malherbe nous arrive escortée, encombrée, étouffée, pour ainsi dire, par un monceau d'anecdotes qui n'ont presque rien à voir avec son génie, et que nous avons affaire, avec cette prétendue Vie de Malherbe, à de simples notes sans portée, à un vrai monument de naïveté, à une œuvre de reportage, comme nous dirions aujourd'hui, sincère à coup sûr, mais primitif, dans le genre de celui que pourrait faire sur son père un enfant à l'esprit simple.
Nous en avons extrait le principal pour notre étude précédente sur Malherbe. Quant au reste, contentons-nous de nous amuser de ces détails, quand ils se trouvent encore amusants, et d'en repaître notre curiosité, puisque c'est l'un des goûts de notre siècle indiscret de mettre à nu les grands hommes, et l'un des divertissements de notre époque égalitaire de surprendre à la loupe
les misères humaines chez les favoris de la gloire. Il faut reconnaître que le plaisir en est bien avivé, lorsqu'il s'exerce aux dépens d'un tyran des mots ou des hommes ; il prend alors je ne sais quoi de la saveur exquise de la vengeance.
Lisons donc les Mémoires de Racan et son supplément inédit, après déjeuner (c'est une lecture digestive), tout comme nous lisons notre journal qui nous donne les informations intimes sur un homme illustre, d'après l'interview de son valet de chambre.
Racan n'avait pas absolument tout écrit à Ménage, il n'avait pas vidé jusqu'au fond son sac à souvenirs. C'était le plus souvent pudeur ou prudence: il avait en effet jugé certains mots de Malherbe vraiment trop lestes pour souffrir l'écriture, bien qu'il se fût déjà montré dans les Mémoires singulièrement large en ce sens; d'autres mots lui semblaient trop libres en politique ou en religion, à présent que Richelieu, continué par Mazarin, avait appris à tous qu'il était perdu sans retour, ce franc-parler de la cour d'Henri IV et de la Régence de Marie de Médicis. Dans la série des « bons mots » de Malherbe, la partie réservée était donc la plus piquante. Racan, s'il n'avait point osé l'écrire, continua plus que jamais à la conter, mais avec quelque mystère sans doute, et
seulement aux amis sûrs, tels que Ménage ou Valentin Conrart, le premier secrétaire de l'Académie. Il y ajoutait d'autres détails, indifférents ceux-là, qu'il avait omis par simple oubli dans ses notes à Ménage.
Conrart, le jour où il recopia pour lui-même les Mémoires de Racan, se souvint de toutes ces anecdotes supplémentaires, oubliées ou réservées, qu'il tenait oralement de son ami, et il prit soin de les intercaler dans son manuscrit à leur place respective.
C'est ce manuscrit de Conrart, complété d'une façon si précieuse, sur lequel nous avons eu la bonne fortune de mettre la main, grâce au désintéressement d'un aimable savant qui a bien voulu nous céder sa petite découverte (1). Nous ne croyons plus avoir le droit de tenir sous clei ce petit trésor, et il est temps d'en livrer au public les principales pièces. L'on n'est plus aujourd'hui, grâce à Dieu, de l'humeur de Fontenelle, et quand on a la chance d'avoir la main pleine d'idées ou, plus modestement, de documents inédits, l'on s'empresse de l'ouvrir toute grande.
Nous ne revendiquons nullement Racan comme un tenant de la méthode biographique de critique littéraire, parce qu'il est aux antipodes mêmes de l'esprit critique, et qu'il fournit les renseigne-
(1) Noire maître M. Auguste Bourgoin, le biographe de Conrart. Il a idonné depuis les Maîtres de la critique au xvii^ siècle, et les Récits de nos élèves, si poétiquement illustrés par Fraipont.
ments biographiques sans aucun choix. C'est à nous à nous servir de ces informations naïves en les triant, ainsi que nous avons essayé de le faire dans l'étude précédente, et si nous nous aventurons ici même à quelque conclusion partielle, ce ne sera qu'après nous être entouré de beaucoup d'autres documents, notamment delà correspondance de Malherbe.
Enfin, puissent-ils nous pardonner tous les trois, et Malherbe de le trahir, et Racan de le citer, et Gonrart... de le faire parler !
Vous saviez, n'est-ce pas ? que Malherbe était frileux : Racan, vous vous en souvenez, avait ses entrées franches dans la modeste chambre garnie de son maître, située en la rue des Petits-Champs. Il y grimpait à toute heure, et il nous a déjà conté dans les Mémoires qu'un matin de grand hiver, il surprit Malherbe très affairé à enfiler les unes sur les autres un certain nombre de paires de bas presque toutes noires. Craignant de favoriser une jambe plus que l'autre, le bonhomme faisait deux tas de jetons, et, sitôt qu'un bas était mis, il grossissait d'un jeton le tas correspondant. Racan, pour une fois, la seule sans doute, plus pratique que son maître, lui conseilla d'attacher à chacun
de ses bas un ruban de couleur par ordre alphabétique « amarante, bleu, cramoisi », etc.. Malherbe approuve le conseil et l'exécute sur l'heure. Le lendemain, rencontrant son disciple, comme à l'ordinaire, à la table du duc de Bellegarde, au lieu de bonjour, il lui dit : « J'en ai jusqu'à L. » Tout le monde fut fort surpris, et Racan, qui n'avait jamais l'esprit très présent, eut de la peine à comprendre que le poète voulait dire qu'il avait douze bas.
Les bas de Malherbe sont pour nous une vieille connaissance. Mais voici que Conrart nous renseigne sur le haut du vêtement :
« Estant un jour... en hiver... chez M'"^ Desloges... », — dans ce salon littéraire et protestant qu'il fréquentait si volontiers, — « il fit voir que les camisolles et les doublures qu'il portoit alloyent jusques au nombre de quatorze. »
Etes-vous plus curieux encore, et tenez- vous à savoir en quoi étaient faites ces camisoles? Sachez qu'il y en avait un certain nombre en frise, et en frise verte, l'étoffe dont il étendait, nous l'avons vu, plusieurs pièces à sa fenêtre, un jour de grand froid.
Quatorze camisoles vertes en haut, douze bas noirs... en bas, voilà qui va bien. Mais nous avons une lacune, hélas I dans l'habillement de Malherbe, et nous ignorons jusqu'à ce jour le nombre, la nature et la couleur de... ses hautde-chausses. Nous ne désespérons point qu'on exhume quelque jour des documents sur ce...
grave sujet, comme on l'a fait pour Napoléon P'' : Malherbe, avec son sans-gêne habituel, ne devait pas faire difficulté d'en entretenir la compagnie.
Vous savez encore que Malherbe était un conservateur intransigeant en politique comme en tout le reste : en littérature, c'est à force d'être conservateur qu'il fut révolutionnaire, au nom de la modération, de la correction, de la prudence et même de la timidité. En politique, sa passion de l'ordre le rendait impuissant à comprendre les guerres civiles de son temps. Ce royalisme aveuglément dévoué fut même, croyons-nous, un des seuls sentiments profonds de sa nature, en même temps qu'une des sources les plus pures de son inspiration poétique.
Au mois de janvier 1614, rapporte Gonrart, quand éclata, avec la révolte de Condé, la première guerre civile, « on parloit dans une grande « Compagnie des désordres que causeroit cette « guerre, et du tort qu'avoyent les mal-contens « qui se joignoyent à M. le Prince ; M. de Mal- « herbe, qui estoit présent, levant les yeux au « Ciel, s'écria tout à coup : « 0 bon Dieu ! où « est ta fièvre, ta peste, ton mal caduc [l'épi- « lepsie] ? qu'en fays tu que tu ne les envoyés à « ces gens qui troublent l'Estat I »
Racan, qui avait entendu ce mot, jugea prudent
de ne pas l'écrire (et cela se comprend), vers 1650, au temps de la splendeur du grand Gondé, le glorieux fils du révolté de 1614.
A la fin de la guerre, la même indignation profonde inspira à Malherbe de belles et fougueuses strophes paraphrasées d'un psaume, entre autres, celle que nous avons citée :
La gloire des méchants est pareille à cette herbe...
Après en avoir entendu la lecture, la régente soufflait à l'oreille du poète : « Malherbe, prenez un casque. »
Quand il montrait ces paraphrases de psaumes, il lui arrivait souvent, nous apprend Conrart, que des érudits lui reprochaient de « n'avoir pas suivy « le sens de David. — Je ne m'arreste pas à cela, « répondoit-il, j'ay bien fait parler le bonhomme « David autrement qu'il n'avoitfait. » — « Bien... autrement », c'est-à-dire bien mieux, par rapport au temps de Louis Xïll: c'est incontestable. David donnait à Malherbe le cadre, le ton, une provision d'images (ce qui n'était point superflu), et Malherbe animait tout cela d'une passion personnelle et présente, et le revêtait de sa musicale harmonie.
Il ne comprenait pas mieux les guerres religieuses que les guerres civiles, comme on le voit
par la boutade inédite que nous avons citée de lui, et qui lui échappa au siège de la Rochelle (1).
Nous savons, d'ailleurs, que Malherbe ne pouvait être rangé parmi les chauds catholiques de son temps, quoiqu'il prétendît avoir fait comme ligueur, dans sa jeunesse, le coup de feu contre Sully. Il s'acquittait strictement de ses devoirs religieux, car il allait à la messe, et même à la grand'messe, ainsi que le témoigne une autre anecdote de Conrart. Un dimanche, Racan arrive à l'église après lui et le trouve à la porte.
« Ne voulez-vous pas entrer plus avant, lui dit- « il, pour entendre la messe ?» A quoy M. de « Malherbe répondit brusquement, selon sa couce tume : « Pensez-vous qu'une grande messe ne (( porte pas plus loin qu'une petite? »
Son cœur n'était point engagé dans sa religion, mais plutôt son bon sens et surtout son goût de la bienséance. Il aimait à répéter que « la religion des honnêtes gens est celle de leur prince ». Il était catholique parce qu'il était royaliste, et l'un et l'autre par esprit d'ordre. Nul doute que, venu à une autre époque plus sceptique, il n'eût grossi le nombre des incroyants, ou tout au moins des indifférents.
Le sentiment le plus vif de Malherbe paraît avoir été l'horreur de Ronsard. Il le détestait, il
le méprisait, il l'injuriail. Il déclarait qu'il donnerait toutes les œuvres de Ronsard pour une chanson du Pont-Neuf. Il « effaçoit son Ronsard » d'un bout à l'autre « et en cottoit à la marge les raisons », qui ne devaient pas être tendres . Quel dommage qu'on ne puisse retrouver son Ronsard comme on a retrouvé son Desportes I et s'il a criblé celui-ci de : « Excellente sottise, Bourre, Galimatias royal, Pâté de chevilles », etc., etc.. que fût-ce donc de l'autre ? Quel monument perdu de vigoureuse haine littéraire ! Racan, du moins, qui avait feuilleté ce volume, put rapporter à Conrart que son maître « mettoit à (( la marge de tout ce qui ne lui plaisoit pas, dans « Ronsard, Moilon, moilon : comme s'il eust « voulu dire, — expliquait Racan, — que ces « endroits-là ressembloyent au moilon, dont on « ne se sert, dans les bastimens, que pour rem- « plir les fondemens et pour faire des murs ; au « lieu que la pierre de taille est ce qui les rend « solides et beaux ».
Alors, quelle grêle de moilons il avait dû jeter en marge dans le jardin fleuri de Ronsard I
Voilà bien le genre d'imagination de mots dont Malherbe usait dans son enseignement, je veux dire dans ses corrections de vers imprimés ou manuscrits, méthode excellente parce qu'elle fait entendre clairement des idées abstraites et force parfois à rire les victimes mêmes de la correction.
Ainsi, Racan avait oublié de le dire dans ses
Mémoires, « les vers qui n'estoyent ni bons ni mauvais desplaisoient extrêmement à Malherbe, et il les appeloitdes Pois-pilés ». Nous dirions aujourd'hui, si je ne me trompe, de la purée.
Le disciple ne partageait nullement la farouche prévention de son maître contre le chef de la Pléiade, il ne se faisait même pas faute de le lire à sa barbe. Un jour que cela lui arrivait, dit notre manuscrit, il rencontre la chanson de Ronsard qui commence d'une façon peu harmonieuse :
D'un gosier mâche-laurier
j'oy crier dans Lycophron ma Cassandre-
Et il demande imprudemment à Malherbe si Lycophron est la ville où demeurait Cassandre. Silence obstiné de Malherbe. Racan insiste ; l'autre s'emporte alors en gronderies, « le traittant d'ignorant ; de sorte que Racan demeura dans son erreur » : il n'était guère pressé d'en sortir. Il prenait un homme pour le Pirée.
« Un jour qui fut fort longtemps après, comme il estoit chez M. de la Varenne », avec un helléniste, celui-ci « le pria de faire apporter de sa « bibliothèque un Licophron pour justifier un (( passage qu'il avoit allégué ; Racan reconnut « par là que Licophron estoit un auteui* et non « pas une ville ».
Cinquante ans s'étaient écoulés que, dans une lettre à Ménage, il parlait encore avec une plaisante terreur du « silence grondeur et impitoya-
ble de Malherbe » en cette mémorable journée. Ne pensez-vous pas qu'au fond la mauvaise humeur de Malherbe fut bien moins amenée par l'ignorance de Racan (en est-il encore beaucoup parmi nous qui ne la partagent point ?) que par le goût déclaré de celui-ci pour la lecture de Ronsard ?
On sait que notre poète travaillait lentement, ce qui est grave pour un auteur d a-propos. En 1614, quand la duchesse de Conty perdit son frère, le chevalier de Guise, Malherbe se mit en devoir de composer à son intention une lettre de consolation. Il fait allusion, dans la première page, au voyage de la duchesse à Saint-Germain où elle avait été réfugier sa douleur. Mais il travailla longtemps sa lettre, il lui donna des dimensions considérables, il voulut « la mettre en sa perfection », c'est même « presque le seul ouvrage de prose qu'il ait achevé », au dire de Racan. Lorsque la lettre fut enfin construite, la duchesse était revenue à Paris.
« Il l'obligea, nous dit Conrart, à retourner « exprès à Saint-Germain-en-Laye, aymant mieux « luy donner la peine de faire ce voyage, que de « prendre celle de changer peut estre une période « ou deux de cet ouvrage. »
Racan nous avait déjà conté l'histoire de ce président qui perdit sa femme ; la pièce de con-
solation de Malherbe arriva trop tard : le veuf était remarié. La chose était cette fois irréparable ; le poète ne pouvait vraiment pas obliger le conseiller à perdre sa seconde femme pour rendre la vérité à ses vers. Décidément, Malherbe ne consolait pas vite.
On l'appelait le Père Luxure chez M. de Bellegarde, où pourtant l'on n'était pas prude ; l'une des deux raisons de ce surnom est qu'il avait le mot fort cru. Racan en cita bonnement, sans y entendre malice, quelques échantillons dans les « Mémoires » ; il recula devant d'autres dont il se borna à égayer maintes fois ses familiers. Conrart a le mauvais goût de les rapporter. Mais nous ferons grâce à nos lecteurs, tant ces mots sont grossiers.
Nous retrouvons la gaillardise toute gauloise du bonhomme dans la plus longue historiette de notre manuscrit. Elle nous présente la silhouette d'un singulier personnage , un peu détraqué, semble-t-il, un de ces hommes comme en produit chaque époque, qui, ne pouvant se ranger dans un des innombrables cadres sociaux de leur temps, ont la manie d'en fonder un personnel pour eux et leurs amis.
« Un nommé Chaperonnaye qui sefaisoit appelce 1er le chevalier de la Madelaine, parce qu'il avoit
« obtenu permission du Roy Louis XIII d'insti- « tuer un ordre de ce nom-là, eust d'abord le « dessein de bastir une Maison dans la forest de « Fontainebleau, pour ceux qui voudroyent estre « de cet ordre. Mais, ayant changé d'avis , il « demanda permission au Roy de faire dresser « une espèce d'oratoire dans la Galerie du Louvre « où sont les portraits des Roy s. S. M. la lui ayant « accordée, il fit dresser un grand Pavillon dans « cette galerie, en forme de petit hermitage, de « velours Supraris, doublé de toile d'argent. Il « passoit là les jours et les nuits, sans sortir à ce « qu'il disoit, avec un sien compagnon, tous deux « vestus d'une robbe d'hermite de Drap gris, en « broderie de laine rouge (1). »
Un jour, le roi va dans la galerie avec beaucoup de noblesse : Malherbe suit. On devine la solennité de cette visite royale, les propos des nobles, l'admiration des uns pour Vhermitage, la curiosité des autres pour Vhermite. Malherbe s'approche de lui et lui demande : « Puisqu'il ne sort point de « ce lieu-là, où fait-il donc ses nécessitez natu- « relies ? — A quoy n'ayant pas répondu nette- « ment, le Roy », craignant... pour sa galerie, lui commanda de la quitter.
« M. de Racan le vit depuis avec son camarade, « qui avoyent quitté l'habit d'hermite, et estoyent « vestus de deux habits qu'ils s'estoyent fait faire
(1) Nous n'avons pu retrouver nulle part ce qu'était le velours « Supraris ».
« du velours du Pavillon, avec les manches et la « doublure de toile d'argent. Et il ouït dire, au « bout de quelque temps, qu'il estoit allé à Rome, « où il tenoit une table qui estoit quelquefois de « 50 couverts, et toujours la meilleure et la plus « délicate de la Cour. Cela dura longtemps, sans « qu'on seût où il prenoit de quoy fournir à cette « dépence, et à toutes les autres qu'il faisoit à « l'avenant de celle-là. Puis, tout d'un coup, il « disparut, sans qu'on ayt jamais appris ce qu'il « estoit devenu. »
L'ermite s'était fait diable !
Tout au bas du même feuillet, Conrart a relaté un incident de voyage, dont le relieur du manuscrit, au 17° siècle, n'a pas respecté la fin, heureusement facile à suppléer. Cela pourrait s'appeler: La poudre de Chypre ou Comment on voloit Malherbe. Le héros, je veux dire le voleur, est son valet, que nous connaissons déjà par la façon plaisante dont son maître le corrigeait :
(( Il lui donnoit dix sous par jour pour sa vie, « ce qui estoit honneste en ce temps-là, et vingt « écus de gages [environ 420 fr . de notre mon- « naie], et quand son valet l'avoit fâché il lui (( faisoit une remontrance en ces termes : Mon « ami, quand on offense son maître on offense « Dieu, et quand on offense Dieu il faut, pour
« avoir l'absolution de son péché, jeûner et donner « l'aumosne ; c'est pourquoy je retiendrai cinq « sous de vostre dépense, que je donnerai aux « pauvres à vostre intention, pour l'expiation de « vos péchés. »
Mais le valet savait se venger et rentrer dans ses cinq sous.
Un jour Malherbe passait à Auxerre ; c'était sans doute dans un de ses voyages à Aix ou à Dijon, chez son protecteur , le duc de Bellegarde, qui était gouverneur de Bourgogne :
« Il luy prit fantaisie d'avoir de la poudre de « Chypre, et envoya son valet dire à un homme qui en vendoit, qu'il lui en apportast ; le Marchand luy en ayant montré, qu'il vouloit vendre 50 sols l'once, M. de Malherbe luy dit qu'il n'en vouloit point, et qu'elle ne devoit pas être bonne à ce prix-là ; si bien que le marchand s'en retourna ! Le valet, qui connaissoit l'humeur de son maître, alla retrouver le marchand, et l'instruisit de ce qu'il devoit faire, à condition qu'il auroit part au gain qu'il feroit de plus qu'il n'eust fait. Le marchand revint donc au logis où estoit logé M. de Malherbe, et luy montrant la même poudre que « celle qu'il luy avoit montrée auparavant », il luy dit qu'elle valoit 100 sols (1) « et que c'estoit de la bonne poudre de Chypre, dont M. de Malherbe voulut bien acheter ».
(1) Tels sont les mots hors guillemets, que nous suppléons sans difficultés.
Bénéfice net pour le valet, 25 sols : de quoi faire face à cinq jours de jeûne.
C'est à ce même valet sans doute que Malherbe, sur son lit de mort, commandait de « donner ses vieux souliers à un carme déchaussé ». Conrart a écrit ce trait inédit immédiatement après celui de Racan nous rapportant l'observation grammaticale faite par le poète moribond à son hôtesse . Ces deux traits ne sont que des on-dit, Racan ayant eu le chagrin de ne point assister aux derniers moments de son maître ; mais n'est-il pas vraisemblable que Malherbe ait conservé jusqu'au bout la fermeté de son caractère, la brusquerie et la liberté de son humeur ?
(( On ne lui trouva, ajoute Conrart en termi- « nant, autre argent que deux quarts d'écus ; ce « qui fit écrire par M. de Malleville à M"''' des « Loges « que s'il ne fust mort de maladie, il « fust mort de faim », et ce qui inspira à M. de Gombaud cet [sic) épitaphe :
L'Apollon de nos jours, Malherbe icy repose, il a vescu longtemps sans beaucoup de support ; en quel siècle, Passant, je n'en dis autre chose, il est mort pauvre, et moy, je vis comme il est mort.
Malherbe ne mourut point pauvre, et si on ne lui trouva que deux quarts d'écus, c'est qu'on ne chercha pas bien. Après avoir vécu toujours
avec une simplicité extrême, il était dans Taisance à la fin de sa vie (1).
D'ailleurs, en y comprenant Corneille luimême, un Normand meurt-il pauvre?
Tels sont les principaux détails inédits que Racan avait coutume de rapporter à Conrart et qui formèrent, au 17° siècle, comme le Supplément oral des Mémoires manuscrits pour la vie de Malherbe. Même avec ce supplément, les Mémoires ne donnent pas encore un portrait en pied du poète : on ne voit au clair ni les grandes lignes de sa réforme, ni le fond de son âme, que nous avons tenté de restituer dans le chapitre précédent. On prend du moins une idée du tour de son humeur, de sa parole et de son esprit ; on est édifié sur ses mots, ses repas, son vêtement, le croiraiton ? jusque sur le goût « agréable de ses sueurs en sa jeunesse » : c'est une promenade au bord plutôt qu'au dedans de cette vie ; c'est son bis-
(1) Il semble le dire lui-même dans une mauvaise strophe d'une de ses dernières pièces : il s'estime au fond content
d avoir bien vécu dans le monde prisé (quoique vieil abattu) des gens de bien et de vertu :
et voilà le bien qui m'abonde.
Et nous pouvons l'en croire, après toutes les lamentations qu'il a envoyées pendant si longtemps sur ce sujet à ses amis Peiresc et Racan. Néanmoins le dernier vers ne prête-t-il pas à une équivoque sur le sens ?
toire, non pas intime, mais détaillée, ce qui est tout autre.
Racan qui, à bien des égards, retardait sur son temps, l'a devancé sans le vouloir par ses informations minutieuses sur un homme illustre. Les biographes ont certes mieux à faire qu'à le prendre pour modèle ; mais les reporters ne pourraientils point le saluer comme leur premier ancêtre (1) ?
3 décembre 1892.
(1) Nous avons publié intégralement ces Anecdotes inédites sur Malherbe, avec une introduction et des notes critiques (87 p. in-8°, chez Alphonse Picard et fils, 1893).
RAGAN
LA NAISSANCE DE RAGAN. — RAGAN MANGEAU-ANGEVIN.
Le l^"" octobre 1899, le Maine et l'Anjou fêtaient spontanément à Aubigné la naissance de Racan, que notre enquête leur avait restitué, tandis que le charmant poète passait jusque-là pour avoir vu le jour à Saint-Paterne en Touraine. Nous nous proposons de raconter les circonstances de cette petite découverte, ce qui jettera peut-être un jour peu connu sur les curieuses aventures de la vie des travailleurs : nous essaierons ensuite de déterminer la portée de cette modeste trouvaille.
Que l'on veuille bien, seulement, nous excuser si nous sommes, par force en un pareil sujet, obligé de parler de nous-même continûment.
Un jour de janvier de l'année 1891, je travaillais, solitaire, à la bibliothèque de l'Arsenal, dans une de ces salles qui furent élégamment lambrissées au 18^ siècle, alors qu'on rajeunit la vieille demeure de Sully, l'ancien dépôt de notre artillerie, qui dort à présent dans le silence du quartier le plus désert de la capitale. Je m'étais plongé dans un des gros volumes de manuscrits de Conrart, car ce premier secrétaire perpétuel de l'Académie française, s'il observa en public « un silence prudent », écrivit pour lui-même, toute sa vie. Il avait la salutaire manie, dont nous sommes aujourd'hui de si nombreux tributaires, de conserver et de classer tout ce qui lui tombait sous la main : idées, faits, lettres, documents de tous genres, si bien que de ses manuscrits et de ses notes il a laissé 48 gros volumes in-4°, qui sont incessamment fouillés depuis un siècle et que l'on retrouve à l'origine de la plupart des découvertes opérées à travers notre histoire littéraire, en commençant par les belles études de Victor Cousin sur la Société du 17^ siècle.
Dans un de ces volumes je lisais les anecdotes inédites de Racan sur Malherbe, que nous
avons analysées plus haut, lorsque, en feuilletant les pages voisines, mes yeux vinrent à apercevoir, par hasard, une notice sur Racan. J'examinai avidement lecriture : elle était notoirement de Conrart lui-même ; c'était son écriture négligée et hâtive, tandis qu'il en avait une autre appliquée, dont il a écrit beaucoup d'autres pièces, telles que les Anecdotes. Alors quelle joie intense! depuis trois ans j'essayais de jalonner la vie de Racan, et voici que je tenais le fil conducteur qui allait me diriger dans la reconstitution de cette existence I
Il n'y avait rien d'étonnant à ce que Conrart eût ainsi écrit un résumé de la vie de Racan. Sans doute il n'avait pu le connaître dans le cercle Malherbe, dont il ne faisait point partie ; mais il était pour lui, avec Chapelain et Ménage, un des amis de la seconde heure. On sait qu'il demeurait, en été, près de Paris, dans cette charmante villa d'Athis qui dominait une gracieuses courbe de la Seine ; il aimait à y recevoir les lettrés des deux sexes : avec eux il devisait dans son jardin disposé à la française, et l'une de ses belles visiteuses, M"*^ de Scudéry, parlait ainsi de ces cabinets de verdure : « Les arbres en sont si beaux, « le vent si frais et l'ombrage si charmant, qu'il « n'est presque pas possible d'être en ce lieu sans « plaisir et sans esprit. » Racan, qui allait tous les ans à Paris pour ses interminables procès, ne manquait point de se rendre à Athis, et là, les amis discutaient des questions qui nous laissent
assez froids aujourd'hui : la supériorité relative des genres littéraires, par exemple, de la poésie épique, dramatique ou lyrique.
Mais, un jour, il arriva malheur à cette amitié. C'était à la fin de Tété de 1659, en un temps d'âpres cabales académiques. Racan voyait beaucoup Ménage, qui préparait une édition des œuvres de Malherbe ; or Ménage était d'un parti opposé à celui de Conrart et de Chapelain. Toutefois Racan avait promis à ce dernier (qui, apparemment, le lui avait demandé) d'aller, avant de quitter Paris, faire une dernière visite à Conrart, d'ailleurs malade. Mais Racan était un parfait étourdi, et il a traversé tout le 17® siècle, formant avec La Fontaine un couple fraternel, uni, non seulement par l'amour des champs, mais encore par la distraction. Le septuagénaire part donc, va faire ses vendanges en Touraine, tombe lui-même malade et perd totalement de vue Chapelain, Conrart et Athis. Mais il est rappelé à Tordre par une lettre pincée de Chapelain, qui lui déclare entre autres choses : « M. Conrart a « trouvé que vous aviez un peu péché d'être part « de Paris sans lui avoir dit adieu... Il a senti « avec quelque douleur que vous n'ayez pas jugé « à propos de lui en donner au moins du regret « ou par un valet ou par une lettre, dans le temps « qu'on lui mandait que vous ne bougiez de chez « une personne qui s'était déclarée notre enne- « mie. » On reconnaît à ce portrait Ménage. Et dans ses protestations de modération, Chapelain
ajoute cette phrase étonnante : « Et n'allez pas (( vous imaginer, de grâce, que nous souhaitassions « que vous ne la vissiez point y et que vous rompissiez « avec elle en notre faveur. »
Les explications envoyées par le pauvre Racan ne purent rien. Sa double amitié avec Gonrart et avec Chapelain sombra dans cette sotte aventure. N'est-ce point la comédie humaine que nous voyons encore se jouer chaque jour sous nos yeux : le collègue ou l'ami se brouillant avec vous parce que vous n'êtes pas venu le voir, l'électeur votant contre le candidat qui l'a négligé, éternelle et lamentable comédie à laquelle on peut donner pour titre : L'Omission dune visite ?
C'est une dizaine d'années auparavant, dans la lune de miel de cette amitié, vers 1650 ou 1651, que Conrart eut l'idée d'inscrire ce qu'il savait par lui-même de la vie de son ami Racan : le poète avait passé la soixantaine et était d'une santé débile ; il était donc naturel et prudent au secrétaire de l'Académie de prendre quelques notes sur son confrère. Or il se trouve que nul document ne contient sur cette existence plus de renseignements sûrs et précis que la courte Notice rédigée à la hâte par Conrart. Aussi l'avons-nous eue perpétuellement sous les yeux en écrivant la vie de notre héros.
La première phrase en est celle-ci : « M. de « Racan est né en une Maison nommée Champ- « marin, qui est moitié dans le Maine et l'autre « moitié dans l'Anjou », et Conrart ajoute grave-
ment : « de sorte que si 7 villes ont disputé pour la naissance d'Homère, 2 provinces peuvent disputer pour la naissance de Racan ». En ceci le secrétaire de l'Académie s'est montré mauvais prophète, et nous avons vu en 1899 les deux provinces du Maine et de l'Anjou couronner, en se tenant la main, le nouveau berceau du poète. Renseignements pris, la frontière du Maine et de l'Anjou passe exactement en cet endroit, et, d'ailleurs, il n'est pas surprenant que des maisons se trouvent parfois construites à cheval, en quelque sorte, sur deux circonscriptions administratives. Qu'il me soit permis d'en rapporter un exemple quasi personnel, qui souleva, il y a quelques années, un curieux cas de conscience paroissial et communal. L'un de mes parents possédait naguère, dans le Rémois, la propriété du Rois-del'Arbre, partagée entre les trois communes d'Hermonville, Pévy et Rouvancourt. Une naissance s'étant produite dans la cuisine des communs, l'on fut bien embarrassé pour savoir dans quel village l'on devait déclarer l'enfant. On apprit que le problème devait se résoudre d'après la place du foyer principal : or, la ligne de partage entre deux des communes tombait juste au faîte de la cheminée I Alors on se décida d'après la plus grande partie de la pièce, et, bien que le lit où était né l'enfant fût sur le territoire de Rouvancourt, la majeure partie de la chambre étant sur celui de Pévy, le jeune citoyen si disputé fut enfin acquis à cette dernière commune.
En sortant de l'Arsenal, tout à la joie de ma trouvaille, j'entrai en hâte dans un bureau de poste pour demander où se trouvait le vieux manoir. UAnnuaire général des Postes nous rend, en effet, de précieux services en nous indiquant la situation exacte de tous les vieux châteaux, manoirs, maisons isolées, lieux-dits, pourvu qu'ils comptent encore un habitant. Mais la fatigue de ma séance de travail ou quelque mauvais génie voulant me faire expier mon contentement, me troubla sans doute la mémoire, et j'eus le malheur de demander, en place de Champmarin, Montmarin ! — « Château de Montmarin, desservi par la station de Sargé (Loir-et-Cher). » — Ma valise faite, je prends, sans perdre de temps, la grande ligne de l'Etat et débarque, une belle après-midi, plein d'espoir, à la gare de Sargé. Je monte au vieux château construit, au 17^ siècle, sur le coteau de la rive droite du Loir et qui domine, continué par une antique avenue en terrasse, toute la vallée. Je suis reçu par M. de Montmarin, un diplomate en congé, très galant homme, qui m'avoue n'avoir jamais entendu parler d'aucun souvenir de Racan touchant son château: avec lui je me rends compte de mon erreur.
Une nouvelle consultation de YAnnuaire des Postes m'indique le précieux Champmarin, « ferme à 1 kilomètre d'Aubigné (Sarthe) ». J'écrivis alors au curé ou à l'instituteur ou au maire, je ne sais plus bien auquel des trois, car ces trois personnages qui, dans certaines communes,
dit-on, ne vivent pas toujours en parfaite harmonie, s'entendent du moins, sans le savoir, pour nous apporter d'utiles secours : ce sont nos correspondants naturels dans les 36.000 communes de France. Soit laïque, soit ecclésiastique, mon correspondant me confirma l'existence de la vieille ferme à 1.200 mètres du bourg et m'apprit qu'elle appartenait à M. le duc de Grammont. J'écrivis au propriétaire, qui m'octroya gracieusement l'autorisation de visiter sa ferme, et, un matin ensoleillé, j'aboutis enfin à Champmarin, un peu ému à la pensée de tous les vieux souvenirs que j'allais remuer et dont je me sentais encore seul à détenir le secret.
Une vieille avenue de noyers conduit de la sortie du bourg au manoir. Devant la porte, un puits arrondit son bonnet de coton sarthois de vieilles pierres. Derrière, un haut mur percé de trois larges baies en arcades, dont deux sont maintenant aveuglées, faisait par une entrée large et loyale pénétrer dans la vaste cour d'honneur. Là, se présentent à gauche les caves et communs, en partie creusés dans le roc, et jadis surmontés d'un pignon (j'aA^ais à la main, pour aider ma reconstitution, un Aveu de Ghampmarin, daté de 1607, et copié aux Archives nationales). A droite, c'étaient les quatre arpents des jardins clos de murs et coupés par les anciens fossés ; ce sont aujourd'hui des champs qui dévalent en pente douce vers la plaine du Loir, large et fertile, terminée, à distance, par un horizon de
coteaux bleutés. Devant soi se dresse la façade, percée de fenêtres à meneaux, qui montrent le rajeunissement Renaissance pratiqué, au 16^ siècle, sur la vieille maison féodale. A gauche du logis s'élancent, comme de légères fusées de pierre, quelques nervures gothiques , derniers restes intérieurs de la chapelle qui a été par degrés détruite. Par derrière s'élève une vigne, puis une garenne de chênes, de pins et de châtaigniers, où est adossée la maison : de là, la vue est charmante, particulièrement en été, sur tout le val, et, en distinguant les diverses lignes de saules et de peupliers, parallèles à la rivière, qui semblent s'avancer vers vous comme des vagues de verdure, on se demande si ce spectacle n'a pas éveillé dans l'esprit de nos lointains ancêtres l'idée d'un large bras de mer : Champmarin ^ Montmarm (1).
En descendant de ce bel observatoire, j'entrai dans la maison, qui est principalement composée, à chaque étage, de deux vastes salles à poutrelles, chacune ornée d'une haute cheminée fortement taillée. Au rez-de-chaussée, l'une de ces pièces spacieuses servait de cuisine aux fermiers : une antique Vierge la préside, sculptée naïvement et encastrée dans le mur ; l'autre pièce avait été divisée en deux chambres à coucher. Les deux
(1) Mon savant collègue, M. Ernault, m'apprend qu' (( il est possible que marin se rapporte, dans les deux noms de lieu, non à la mer, mais à une mare, un terrain marécageux ». Cette étymologie se justifierait pour Ghampmarin par des prairies marécageuses, qui s'étendent un peu plus bas.
salles du haut étaient consacrées à serrer les fruits et les graines ; dans un coin, un appentis garni de paille, où les pommes mûrissent. Plus loin, une porte, maintenant bouchée, conduisait manifestement à la tribune de la chapelle. Ces murailles plusieurs fois séculaires ont été récemment lézardées par la foudre, qui n'a pas encore réussi à les jeter à bas.
Je me pris à songer que ce fut évidemment dans l'une de ces quatre pièces que, le 5 février 1589, il y a plus de trois cents ans, résonna le premier cri du jeune Honorât de Bueil, qui devait être le poète Racan.
Il [naissait dans une grande famille, j'entends^ par là une famille de haute noblesse, qui, pendant plusieurs siècles, prodigua son sang aux côtés du roi, en luttant contre tous les ennemis de la patrie, et la race des Bueil, qui malheureusement n'a plus de descendants mâles, mériterait par ses glorieux états de service d'être aujourd'hui plus connue et honorée : j'avoue que l'étude de cette noble maison fut pour moi l'un des principaux attraits d'un travail sur Racan. Pendant la lutte séculaire que l'Angleterre soutint contre nous, lorsque, ne pouvant encore convoiter nos colonies, elle enviait notre pays même, les Bueil donnèrent leur vie sans compter: ainsi, au désastre d'Azincourt, périrent seize chevaliers de
Bueil, tout ce qui avait pu figurer sur le champ de bataille. Il ne resta que le vieil évêque d'Angers, Hardouin de Bueil, et deux de ses neveux en bas âge, devenus par là orphelins.
Ces deux enfants devaient donner naissance à deux branches de la maison de Bueil : la branche aînée, qui détint le comté de Sancerre, les Bueil-Sancerre ; la branche cadette, qui s'allia à la famille angevine de Fontaines, les Bueil- Fontaines. Racan appartenait à cette branche cadette. Ses ancêtres, en même temps qu'ils savaient combattre vaillamment, exercèrent des gouvernements de villes et de provinces en Bretagne et dans le Maine. Son père, Louis de Bueil, étant le cadet de sa famille, fut tout naturellement destiné à « être d'église » ; aussi, selon le mot de notre poète parlant en bon gentilhomme, il « passa sa jeunesse dans la pédanterie ». Mais, à vingt ans, il n'y tient plus ; il rejette le Codret et le DespautèreSy les grammaires latines sur lesquelles il a pâli, il ceint l'épée, comme tous ses aïeux, et il court à la guerre. Il se bat sur les pas de Charles IX et d'Henri III, assiste à Jarnac, est blessé à Moncontour, conquiert au feu ses grades d'enseigne, de sous-lieutenant et de lieutenant, et, à quarante ans, ayant regagné le temps perdu, il obtient une commission royale pour entretenir une compagnie de cinquante hommes d'armes en qualité de capitaine, titre à peu près équivalent, comme on sait, à notre grade actuel de colonel.
Plus tard, comme maréchal de camp, il devait prendre une part importante à la bataille de Craon, livrée, dans le Maine, au duc de Mercœur et aux Ligueurs de l'Ouest, et son conseil militaire, s'il eût été bien exécuté, aurait sans doute épargné un désastre aux troupes royales.
Son caractère paraît avoir été généralement peu sympathique : il était entier et altier. Un de ses compagnons d'armes de Craon déclare amèrement que « le sieur de Racan se tenoit pour grand capitaine ». En 1572, au lendemain de la Saint-Barthélémy, il prétendit imposer à la ville de Sancerre le gouverneur choisi par le roi ; mais un furieux assaut des bourgeois s'empare du château, et Louis de Bueil n'a que le temps de se sauver par une poterne ouverte sur les champs, pendant que le complice qui lui avait livré les portes est assommé par la populace. |
En 1577 il suivit à Saint-Malo son frère aîné Honorât, qui venait d'en être nommé gouverneur, et il fit une fâcheuse impression sur les Ligueurs de cette ville, comme le déclare l'un d'eux en un \ journal manuscrit : « Honorât de Bueil estoit « accompagné du sieur de Racan, son frère, qui, (( jeune et fort insolent, se persuada d'estre arrivé « chez quelques sauvages ou comme en un pays « de conqueste auquel tout lui fust permis, tellece ment que de jour et de nuit, il commit plu- « sieurs actions qui nous donnèrent sujet d'en « faire plainte audit gouverneur, lequel ne nous « fit aucune satisfaction, »
Il devait montrer un certain sans-gêne dans sa conduite générale et dans l'exécution de ses caprices. Assez épicurien et bon vivant nous apparaît-il dans la seule lettre qui soit restée de lui et que nous avons retrouvée aux Manuscrits de la Bibliothèque nationale : en octobre 1586, il écrit à son voisin de Touraine , Michel de Castelnau, l'auteur des Mémoires, ancien ambassadeur de France en Angleterre. Il commence par lui donner toutes les nouvelles politiques et militaires de la cour, puis il ajoute ce gaillard post-scriptum :
« Monsieur, si j'eusse pensé que Monsieur de « Mauvissière eustfait un si long séjour en vostre « abbaye, je vous y fusse allé voyr et m'asseure (( qui (szc) n'eust point été si longtemps mallade « avecques tant de bonnes chères que nous y eus- « sions faites . Je vous prie de me mander si les « vins nouveaulx sont aussi bons comme ceux de (( quoy nous fusmes un jour si bien festoyés en (( allant en Flandres. Je fays estât de m'en aller « dans troys sepmaines et vouldrois que vous (( voullussiez estre de la partye. Nous mettrions « peine de bien passer le temps. Mademoiselle de « la Ramée est allée au pays qui m'a dit estre « allée devant pour vous y atendre, acompagnée (( de tout ce qui luy fauct et se souvient encores « des bonnes chères qu'elle eut dans le petit pa- « villon.
« Et en atendant que nous recomansions, je « vous baiseray bien humblement les mains. »
La lettre est signée « Racan ». Pour se distinguer de ses trois frères, suivant le constant usage de la noblesse, Louis de Bueil s'appelait, en effet, seigneur de Racan, du nom d'un moulin et d'une petite ferme qu'il avait achetés en Touraine très tôt dans sa jeunesse (et non point le jour de la naissance de son fils, comme l'a inventé Tallemant des Réaux). Ce modeste vocable devait passer par héritage au poète, qui Fallait illustrer.
En 1588 Louis de Bueil, qui avait quarantetrois ans, songeait à s'établir, non point à quitter la carrière aventureuse de la guerre et à s'enfermer dans une vie sédentaire, mais à fonder un foyer. Il obtint alors la main de Marguerite de Vendômois, fille aînée du lieutenant royal du Maine, et veuve, depuis quatre ans, de son cousin Mathurin de Vendômois, qui lui avait laissé une fille. Nous ne possédons encore que peu de renseignements sur la mère de Racan, qui plus tard supporta de grands malheurs et de durs embarras d'affaires avec douceur, semble-t-il, et résignation.
Le 18 janvier, les parents de la jeune fille envoyèrent aux deux familles des Advis pour parvenir au mariage : c'étaient les billets d'invitation de l'époque, et le 15 février eut lieu la signature du contrat, et probablement aussi la cérémonie religieuse. Les deux époux allèrent s'installer dans leur joli manoir de Champmarin, que Marguerite tenait de son premier mari, et, le 5 février 1589, leur naissait un fils. Ils le firent baptiser le 17 fé-
vrier, par le curé d'Aubigné (1), très probablement dans la chapelle de Champmarin. L'acte de baptême est ainsi libellé : « Le 5® jour de février 1589 « nasquit le filz de noble homme Loys de Bueil, (( chevalier de l'ordre du roy, capitaine de cin- « quante hommes d'armes, et seigneur de Racan, (( et fut baptisé par le curé d'Aubigné, nommé (( Honorât par Cosme, fils de feu Jehan Royer de « Saint-Pater, et par Julian Boussard de Vaas. »
L'acte, on le voit, ne mentionne pas plus la mère de Racan que sa marraine, qui fut peut-être simplement l'une des personnes au service de Marguerite. En revanche, selon la coutume du pays en ce temps, l'enfant était doté, comme fils noble, de deux parrains, de même que les filles recevaient deux marraines : l'un était un homme de Saint-Pater, en Touraine (2) ; Fautre était de Vaas, le principal bourg des environs de Champmarin.
L'on était encore en pleine Ligue, et le mouvement était très puissant dans cette région de l'Ouest. Les hommes d'armes sillonnaient le pays. Louis de Bueil se sentait particulièrement visé par les Ligueurs, lui qui s'était si fort compromis à leurs yeux par son aveugle fidélité aux rois et qui s'était fait en plus tant d'ennemis par son caractère. Alors, comme nous l'apprend
(1) Bibliothèque nationale, Nouveau d'Hozier, dossier Bueil, fo 9 : mention du baptistaire du Bacan.
(2) Nous disons aujourd'hui Saint-Paterne. La modification du nom se fit dans les premières années du 18^ siècle.
Conrart, il eut une de ces idées soudaines et hardies dont il était coutumier : emmener son enfant, qui « lui estoit fort cher », avec la nourrice, en laissant, naturellement, Marguerite à Champmarin, et, les armes à la main, les faire passer dans son château de la Roche-au-Majeur, qui était beaucoup mieux fortifié que le manoir de Champmarin. Car le château de la Roche n'avait point encore le gracieux aspect d'une maison de plaisance, que lui a donné Racan en le reconstruisant et qu'il a conservé depuis ; c'était une vieille forteresse féodale qui s'élevait à pic sur le vallon ; le ruisseau baignait ses tours, lui faisant des douves d'eau vive : il n'avait donc besoin d'être défendu, pour ainsi dire, que d'un seul côté, celui où il s'appuie à la montagne.
Le capitaine assemble en hâte quarante gentilshommes de ses amis et cent vingt mousquetaires, et il se met en route avec son précieux trésor, le 21 ou le 22 février. C'était la rivière du Loir et six lieues de pays à traverser. Il espérait tromper l'attention de ses ennemis. Mais ceux-ci veillaient. Un parti de la Ligue le surprend et l'oblige à livrer combat : il met l'enfant avec la nourrice derrière un chêne, et il s'ouvre un passage, pendant que plusieurs coups de mousquet viennent frapper contre l'arbre... Enfin l'on arriva sain et sauf derrière les bonnes tours du château de la Roche.
Le curé de la paroisse nouvelle mentionna
alors, rapidement, le 23 ou 24 février, la naissance et le baptême du fils de l'un de ses plus notables paroissiens, bien qu'ils n'aient pas eu lieu dans sa paroisse ; l'on a des exemples de faits semblables, et c'est ainsi qu'on peut lire sur les registres paroissiaux de Saint-Pater l'acte de baptême relaté plus haut. Par là s'expliquent aisément quelques anomalies de cette pièce, qui avaient intrigué plusieurs érudits du 19® siècle, tout naturellement convaincus que le jeune Racan avait été baptisé à Saint-Pater.
Il reste pourtant une dernière difficulté. Pourquoi cet acte, inscrit par surérogation sur les registres de Saint-Pater, ne figure-t-il pas en premier lieu sur ceux d'Aubigné ? C'est d'abord que les registres originaux de cette paroisse n'existent plus pour cette époque. Ils ont été remplacés, il est vrai, par un résumé ancien, mais celui-ci rapporte très peu de baptêmes pour 1589 et les années voisines, et donne la raison de cette diminution dans un nota, évidemment copié sur les registres originaux : ce Les séditions causées par « les gens d'armes sont causes qu'il y a eu beau- « coup de baptêmes qui n'ont pas été enregistrés (( depuis le mois de septembre 1589 et au- « delà. »
Racan est donc né dans le Maine, aux confins exacts de cette province avec l'Anjou ; c'est là qu'il a été baptisé, c'est de là qu'il a été emmené en Touraine, où il devait d'ailleurs passer la plus grande partie de sa vie.
Au Maine angevin Racan n'appartient pas seulement par le fait de sa naissance, mais encore par un côté de son talent.
Lorsque j'abordai la lecture de ses œuvres, je partageais l'opinion commune, à savoir qu'il est surtout un disciple et un imitateur de Malherbe ; mais à mesure que j'avançais dans cette étude, je me rendais compte qu'il se rapproche des poètes de la Pléiade, et que manifestement, en dépit de son maître, il lisait en cachette Ronsard et Desportes, et qu'il les goûtait délicieusement.
Les diverses provinces de France, ainsi que le remarque ingénieusement M. Brunetière, ont tour à tour tenu le sceptre littéraire en notre pays : au 16^ siècle ce fut l'Anjou avec Ronsard et Du Bellay ; au commencement du 17® la Normandie avec Malherbe et Corneille ; en 1660, la Champagne et l'Ile-de-France. Tout contemporain qu'il fût des <( Normands », il semble que Racan, par ses tendances, marque une sorte de retour de l'école angevine. Aussi ne fus-je nullement surpris de découvrir que sa naissance avait eu lieu, con- J trairement à ce que l'on avait cru jusqu'alors, sur | la frontière de l'Anjou, dans la vallée même du Loir que l'on devrait appeler le val des poètes : le manoir de Champmarin se trouve seulement à quelques lieues en aval du manoir de la Pois-
sonnière, où est né Ronsard, à quelques lieues en amont du manoir des Pins que se construisit Antoine de Baïf . Je pensai que la coïncidence fournissait un symbole de ses affinités littéraires et en contenait même peut-être une part d'explication.
Il put y avoir, en effet, une influence exer^cée sur lui par l'Anjou, tout d'abord. On m'objectera, ainsi que l'a fait malicieusement l'un de mes juges du doctorat : Comment admettre qu'un enfant qui n'a passé que quinze jours dans un pays, puisse en garder la moindre trace ? — Il n'y a point encore de science précise de ces phénomènes, mais nous nous sommes demandé dans notre étude d'Introduction, pourquoi aussitôt après notre naissance, nos organes, encore tout frêles et impressionnables, ne recevraient pas, de tout ce qui les entoure, de secrètes influences de sol et de climat, qui seront indélébiles? Nous croyons fermement à la liberté humaine, mais nous savons bien aussi que les enfants, nés dans tels pays, sont généralement de tels goûts et de telles tendances déterminés, et la liberté, qui peut toujours résister à ces tendances, est néanmoins fortement stimulée par elles à s'exercer de tel ou tel côté. Combien de temps faut-il pour qu'elles s'implantent? combien d'années, combien de jours? Nul ne le sait, mais il est probable que cette action du milieu s'exerce avec d'autant plus d'efficacité que le sujet est plus jeune.
Aussi bien, pour ce qui est de Racan, et sans
insister même sur sa nourrice qui, vraisemblablement, fut prise dans le pays même, l'influence de l'Anjou et de la vallée duLoir dut lui venir par la voie héréditaire. Nous avons dit qu'il était de la branche angevine des Bueil-Fontaines, et Ton se rappelle que sa mère était d'une famille du Vendômois, dont elle portait même le nom. Les travaux de M. l'abbé Froger ont montré que les fiefs des ancêtres de Racan étaient comme enchevêtrés avec ceux des Ronsard ; une alliance se fît même entre les deux familles, et un neveu de Ronsard épousa, au 16^ siècle, une cousine de Racan (1). Champmarin lui-même fut, pour ainsi dire, à la Pléiade, puisqu'il appartint à la famille de Baïf comme dépendance du château de Mangé (2). Quant à notre poète lui-même, il eut, dans le Bas-Vendômois et l'Anjou, des terres nombreuses, qui l'obligèrent à bien des voyages et des séjours dans ces deux régions. Enfin il dut revenir souvent au manoir de Champmarin, où sa sœur habita jusqu'en 1617, et que son beaufrère posséda jusqu'en 1647. C'est, pour ainsi dire, par toutes ces infiltrations en même temps que par le grand courant de la filiation que Yangevinisme pénétra sûrement en son esprit.
(1) Revue historique et archéologique du Maine, Le Mans, t. XV» 1884, p. 113 et suiv. — La Province du Maine, revue, Laval, mai 1899 : Les Attaches dupoète Racan avec le Maine.
(2) Les de Baïf, par le D>" Charles Guignard, brochure, Laval, Imprimerie moderne, juin 1899. — Au 18' siècle, Champmarin revient au domaine de Mangé, auquel il est demeuré attaché jus • qu'en 1903.
Mais que faut-il entendre au juste par ce mot, et quel est le caractère propre du tempérament angevin ? Serait-ce une certaine joie de vivre et une heureuse disposition à jouir de l'existence ? En cela l'Anjou ne paraît point se distinguer de plusieurs autres provinces, entre autres de sa voisine, la Touraine, la patrie de Rabelais. L'angevinisme, ce serait plus proprement une vision claire et heureuse des choses matérielles ou morales, un certain penchant à se raconter, à répandre devant des amis ou des lecteurs amis sa vie, ses joies, ses souffrances aussi, mais toujours avec une douceur agréable et un optimisme modéré; en résumé, je ne sais quelle aimable élégance de l'esprit et du cœur, qui imprègne la poésie de Ronsard, et qui charme chez tous les poètes de cette région privilégiée (là tous les lettrés sont poètes, même les prosateurs), depuis le chef de la Pléiade jusqu'à M. René Bazin.
C est bien là aussi toute une face du génie poétique de Racan. On le peut observer dans trois stances amoureuses, qui étaient restées inédites, depuis leur apparition dans un vieux recueil de 1620, et que nous rendons pour la première fois à la lumière. Elles s'adressent probablement à la jeune Mancelle Sylvie, pour qui Racan fit aussi l'ode Au fleuve du Loir débordé :
Celle qui possède mon cœur, pour s'excuser de sa rigueur, se veut couvrir de sa jeunesse.
Elle feint d'ignorer ma foi,
mais je connais bien sa finesse, elle n'est enfant que pour moi ?
Lorsque, les yeux baignés de pleurs, je lui dis que de mes douleurs le remède est en sa puissance, la mauvaise, qui le sait bien, d'un petit souris d'innocence veut feindre de n'en savoir rien.
Je vois bien que jamais le temps ne rendra mes désirs contents, la fortune m'est trop contraire, mais d'une si belle prison penser par raison m'en distraire, c'est avoir faute de raison (1).
Ce badinage galant ne dépasse point, dans son ensemble, la moyenne ordinaire du genre. Mais si l'on veut se faire une idée plus complète de la gracieuse et naturelle élégance du poète, l'on peut lire sa belle ode sur la Venue du Printemps. Elle est dédiée à M. de Termes, le frère du protecteur et tuteur de Racan, le duc de Bellegarde ; ce jeune seigneur, cavalier brillant, beau joueur en guerre comme en amour, était le vivant et perpétuel printemps de la cour, aux dernières années d'Henri IV comme aux premières de Louis XIII.
Enfin, Termes, les ombrages reverdissent dans les bois ; l'hiver et tous ses orages sont en prison pour neuf mois ;
(1) Le pléonasme des deux avant-derniers vers {prison et en) est fréquent chez notre poète, comme chez Malherbe et leurs contemporains.
enfin, la neige et la glace font à la verdure place ; enfin, le beau temps reluit, et Philomèle, assurée de la fureur de Térée, chante aux forêts jour et nuit.
Déjà les fleurs qui bourgeonnent rajeunissent ies vergers ; tous les échos ne résonnent que de chansons de bergers ; les jeux, les ris et la danse sont partout en abondance ; les délices ont leur tour, la tristesse se retire, et personne ne soupire, s'il ne soupire d'amour.
Les moissons dorent les plaines, le ciel est tout de saphirs, le murmure des fontaines s'accorde au bruit des zéphirs ; les foudres et les tempêtes ne grondent plus sur nos têtes, ni des vents séditieux les insolentes colères ne poussent plus les galères des abîmes dans les cieux.
Ces belles fleurs que Nature dans les campagnes produit, brillent parmi la verdure comme des astres la nuit.
L'Aurore qui, dans son âme, brûle d'une douce flamme, laissant au lit, endormi, son vieil mari, froid et pâle, désormais est matinale pour aller voir son ami .
Termes, de qui le mérite ne se peut trop estimer,,
la belle saison invite chacun au plaisir d'aimer :
la jeunesse de Tannée soudain se voit terminée; après le chaud véhément revient l'extrême froidure, et rien au monde ne dure qu'un éternel changement.
Leurs courses entresuivies vont comme un flux et reflux ; mais le printemps de nos vies passe et ne retourne plus.
Tout le soin des destinées est de guider nos journées pas à pas vers le tombeau !
Le Temps de sa faux moissonne, et sans respecter personne, ce que l'homme a de plus beau.
Tes louanges immortelles, ni tes aimables appas, qui te font chérir des belles, ne t'en garantiront pas.
Crois-moi, tant que Dieu t'octroie cet âge comblé de joie qui s'enfuit de jour en jour, jouis du temps qu'il te donne, et ne crois pas en automne cueillir les fruits de l'amour.
Dans cette pièce au rythme léger l'on reconnaît tout le gracieux épicurisme de l'école de Ronsard, avec une tenue plus ferme en bien des accents. C'est là ce qu'on peut appeler l'angevinisme de notre poète, en prenant le terme dans un sens très large, pour désigner cette combinaison délicate d'influences qui lui arrivaient, mêlées, du Maine,
du Vendômois et de l'Anjou : c'est bien là, si l'on me permet de forger un mot, le champmarinisme de Racan.
A cette conclusion littéraire doit se joindre enfin une conclusion pratique. L'habitude nous rend le mauvais service de nous accoutumer trop aux personnes et aux lieux qui nous sont familiers, et la routine engendre l'indifférence et presque l'inconscience. Ainsi, chacun dans notre village, nous nous habituons à coudoyer, pour ainsi dire, des maisons, dont les pierres froides ne nous disent plus rien, sans songer à tous les drames qu'elles ont contenus, drames de joie, surtout de douleur, et je veux simplement parler des existences successives qu'elles ont enfermées, car toute existence humaine n'est-elle point une sorte de drame ? Et comment pourrions-nous y penser, comment tirerions-nous de cet élément quotidien de notre vie un degré quelconque d'intérêt, si nous ne savons aucun détail particulier, précis, intime, et si nous sommes réduits à nous intéresser vaguement à « un mur derrière lequel il a dû se passer quelque chose » ? La plupart de nos villages français se composent de quelques maisons qui remontent au moyen âge ou au 16^ siècle, d'un grand nombre du 17^ ou du 18^ : celles que l'on appelle les neuves ont, la plupart, plus d'un demi-siècle d'existence. Eh bien ! nous autres chercheurs, nous ne nous attachons pas assez à retrouver l'histoire, la vie de
ces maisons, à en établir la biographie pour ellesmêmes, indépendamment des grands événements historiques qui n'ont pu illustrer qu'un très petit nombre d'entre elles. Quel service public nous rendrions pourtant si nous réussissions à intéresser les habitants d'un pays à leurs maisons, et comme ce serait un moyen de leur y faire prendre plus de goût et trouver plus de charme, de les y enraciner davantage ! La chose n'est pas très difficile, en se servant des registres paroissiaux, des minutes notariées, des « terriers » ou des titres de propriété. Seulement il y faut de la patience et du temps. Que de fois, pour ma part, j'ai regretté de ne pas avoir assez de l'un, et peut-être de l'autre, pour monographier des maisons dans des villages que j'aime, ceux de l'Est où j'ai vécu, ceux de l'Ouest où j'ai cherché ! A Aubigné, du moins, j'ai pu restituer à une ferme les titres historiques qu'elle avait perdus, car ce fut bien longtemps une simple ferme. Le manoir du 16^ siècle a connu la déchéance, et plusieurs générations de braves métayers se succédèrent là où vécurent les Vendômois et où naquit Racan, et la chambre natale elle-même est peut-être de celles qui si longtemps servirent de greniers de réserve et d'abondance, ce qui, certainement, n'est point pour déplaire à l'ombre du poète des champs.
Afin de perpétuer le souvenir de son véritable berceau, l'on a inauguré solennellement, le l^'' octobre 1899, sur la façade de Champmarin, au-dessus du rosier en treille, une belle plaque de
marbre noir, due à la générosité des propriétaires d'alors, M. le marquis et M""^ la marquise de Clermont-Tonnerre. L'inscription suivante s'y détache en lettres d'or :