STANCES DE RACAN SUR LA RETRAITE
(vers 1618)
Nous achevons les extraits de nos études sur Racan en examinant aussi complètement que possible sa principale œuvre, envisagée d'abord dans ses sources biographiques et littéraires, puis jugée dans son ensemble.
Peines de cœur, tracas d'argent, délicatesse de santé, impuissance politique, écœurement patriotique et par-dessus tout déception militaire, rien ne manqua à notre jeune enseigne pour attrister le temps qui s'écoula de sa vingtième à sa trentième année, la plus belle saison d'ordinaire de la vie humaine.
A quoi bon désormais prolonger la lutte iné-
gale contre les événements et les hommes ? La défaite semble assurée, et il lui prend des velléités de se retirer de l'action comme un vaincu.
Chez notre gentilhomme cette désespérance ne se tournera pas, comme on en verra plus tard des exemples, en désespoir et en suicide ; son âme est profonde, mais en même temps douce, sensée et chrétienne. Il se souvient qu'il n'a pas toujours habité ce pays de mensonges et de déceptions, qui s'appelle la cour, mais qu'il y a débarqué un jour de sa province, et que là-bas, dans un doux vallon, non loin d'un village aux paisibles habitants, dort le manoir paternel avec ses tours un peu délabrées, ses belles futaies et ses terres bien cultivées ; et du fond du Louvre où il pâtit, l'enfant transplanté de la Touraine aspire quelquefois, comme un parfum qui le réconforte, une bouffée d'air frais du pays natal. C'est là sans aucun doute qu'est marqué le refuge de son existence désemparée. Déjà, il y a dix ans, au retour de Calais, il a eu la pensée « de se retirer aux champs à faire petit pot », et il Fa écartée, imprudent qu'il était, jugeant que « ce n'était pas séant à un homme de son âge et... de sa condition », comme s'il était plus séant à un homme de sa condition et de son âge de languir à la ville, enseveli dans toutes les médiocrités. Bien des fois depuis, il est retourné passer quelque temps à la Roche pour ses affaires ou son délassement, pour soupirer en paix ses amours du Louvre, pour se retrouver. Et chaque fois, quel agrément
et quel repos « Daphnis » a rencontrés dans les grands bois paternels et dans les prairies de son enfance? nous en avons au passage noté l'expression dans son œuvre élégiaque. Mais chaque fois aussi, il est retourné à ce foyer de la cour qui lui fait mal et qui l'attire, vers les courtisans etles coquettes, vers l'attente découragée de la guerre éternellement fuyante . C'en est fait à présent. Jamais la campagne ne lui est apparue avec une aussi lumineuse clarté, comme le terme désiré, le port où va se ranger sa barque ballottée, le lieu béni où s'épanouiront à l'aise son esprit et son cœur. Là enfin, plus d'intrigues, plus de complots criminels, plus de révolutions de la faveur, de servitude ni d'insolence, plus d'orgueilleux ni d'hypocrites, mais le calme, la sérénité, les plaisirs simples des champs, la vue de la moisson et de la vendange et du changement des saisons, la chasse, la rêverie au bord de l'eau, et, par-dessus tout, le doux sentiment du retour à la tradition de famille, à la terre qui a nourri les ancêtres et qui contient leurs cendres : le gentilhomme d'armes aspire avec force à se faire gentilhomme campagnard. Certes le parti lui coûte, et l'on devine qu'il a longuement lutté avant d'avoir étouiié son ambition, avant d'avoir écrasé tout à fait l'espérance si vivace au cœur de l'homme, et de s'être avoué définitivement vaincu.
Tel est l'état d'âme où est parvenu notre jeune héros aux environs de Tannée 1618. C'est dans ces sentiments que, s'adressant, comme il est pro-
bable, à son voisin de campagne et ami de cœur René d'Armilly, il soupire ses admirables Stances sur la Retraite avec une plénitude forte de mélancolique harmonie. C'est le chef-d'œuvre du poète, parce qu'il y met, sans s'en douter, son âme tout entière, sa lassitude de la lutte, son ambition déçue, son besoin de repos, et en même temps son amour sincère de la campagne et sa soif sensée d'honnêteté rustique.