‹ Quelques poètesChapitre 34 sur 36 · BON ORDRE PAR LE DIT PAUL · texte numérisé non relu

BON ORDRE PAR LE DIT PAUL

C'est un sérieux ouvrage que ces 225 « chapitres )) ou dissertations, qui commencent par les différents cèdres, pour aboutir aux divers aromates, au naphte et au charbon de terre, en passant par les chênes, saules, bouleaux, ambres, camphre, etc. Chacun des chapitres est un recueil de tous les renseignements que l'on possède alors et forme comme un état de la science contemporaine sur la plante ou l'objet en question, au regard de la médecine et de la pharmacie, et aussi de ce que nous appellerions aujourd'hui la physique et l'histoire naturelle. Ces compilations sont loin d'être faites sans jugement, les opinions sont conférées et discutées d'une manière passablement serrée.

Mais ce qui trahit à plein le contemporain de la Renaissance antique (le père l'était encore plus

que le fils), c'est la profusion des citations et la superstition des « auteurs » dans ces matières où il semble que l'autorité devrait provenir toute de l'expérience. Une érudition considérable fait voisiner partout Galien, Théophraste, Avicenne, Pline l'Ancien, Columelle et la Bible, etc.. ; ces parties forment la trame et souvent encore la chaîne des dissertations, et le dogmatisme livresque est tel que l'auteur en vient à « corroborer » des faits qui lui sont contemporains par l'autorité d'un ancien ; ainsi il est bien vrai que récemment une provision d'ambre gris vint aux mains d'un apothicaire de la Rochelle, puisque « Jean-Léon l'Africain, au second livre de la Chronique d'Afrique, dit, etc. ».

Le pédantisme, qu'il faut sans doute inscrire surtout au compte du père, est un peu égayé par les souvenirs et observations du fils. Celui-ci a vu en Poitou « les villageois se bailler les uns aux autres par risée des graines d'épine noire solutive [c'est-à-dire purgative] en leurs sausses et potages ». — Dans les cérémonies nuptiales de l'antiquité, le mari avait coutume de semer des noix dans sa maison lorsqu'on lui amenait sa femme : Contant écarte en souriant l'interprétation de ceux qui, « voulant blasonner les femmes de noise », expliquent ainsi, grâce à un jeu de mots, l'origine du proverbe : « Qui femme a, noise a. »

Dans les marais de l'Aunis, « ceux du pays » font ce qu'ils nomment des « chandelles de roux » ou chandelles de roseaux, avec des roseaux remplis

de graisse fondue, « et s'en servent pour usage de « chandelle en leurs maisons jusques à les mettre « sur table, tandis qu'en Gâtine et en Mirebalais « les pauvres usent d'une pâte de noix pilées « dont ils couvrent des chaluffes de chanvre, et « s'en servent pour esclairer au lieu de chandelle « de suif ou de résine ».

Non sans malice, Paul Contant « cite les prunes « de Saint- Julien, qui se cuisent en abondance « en nostre pays de Poitou » et qui « estant « cuittes se nomment par la France prunes et pru- « neaux de Tours » . — Quant au jasmin blanc, l'on en voit « un excellent pied » chez un parent poitevin du futur auteur des Fables. « au jardin de « très fameux et éloquent personnage, Messire Jean (( Pidoux, docteur et doyen en la Faculté de « Médecine à Poictiers, lequel lui sert de tapis- « série et verdeur odorante tout le long de l'esté, « environnant un cabinet qu'il a en son spa- « cieux jardin. » C'est surtout le beau jardin de médecine de Padoue qui revient sous la plume du commentateur, ainsi à propos des deux Agnus castus, le noir et le blanc : « Ils se voyent « tous deux dans Padoue, dans le jardin public « de la Médecine, qui est la Seigneurie de Venise, (( comme je l'ay veu en l'an mil cinq cent quatre- « vingt-deux, estant à Padoue avec le fameux et « incomparable en sa profession, le sieur Fran- « çois Carré, maistre apoticaire de ceste ville de « Poictiers,... et se souviendra ledit sieur Carré « que le docte l'Anguillare, pour lors gardien du

« dit jardin, et en grande réputation en la co- ({ gnoissance des simples, nous recueillit avec <( beaucoup de contentement, nous donnant toute « liberté de prendre et cueillir ce que nous vou- « drions de son magnifique jardin..., chose qu'il « ne permettait à tous : mais voyant la cognois- « sance que nous avions des plantes et le désir « d'en sçavoir encores d'avantage, il nous perce mettoit d'en remplir des porte-feuilles (1), dont « j'en ay encore les plantes en mes quinze berce biers, que j'ay avec beaucoup de soing et dili- « gence recueillis de divers endroicts, et qui pa- « roissent et paroistront, malgré mes envieux, « comme un thresor d'inestimable prix et va- « leur... »

Là éclate une vertueuse indignation contre les femmes qui se peignent : « Pour le jourd'hui, (( dit-il, la plus grand part des dames usent pour (( se farder de vermillon d'Espagne en escuelle de « terre, en toile et en papier, lequel fard se fait (( d'une certaine graine qui croist sur les chesnes (( verds nommés Cervach ou Chervacb, lequel fard « n'est que trop en usage à la chrestienté au des- « honneur de la gloire de Dieu, et ce par des « vieilles coûanes regrattées, pour paroir de loing « estre toutes fresches et neufves. »

Ici perce la séculaire animosité des apothicaires contre les médecins, dont il ne serait point impossible de retrouver quelques vestiges encore

(1) C'est vraiment ici le mot propre !

aujourd'hui. Visiblement, il se réjouit toutes les fois qu'il peut prendre les médecins en fraude. N'y en a-t-il pas qui confondent le glaïeul à fleur jaune, qui est astringent, avec VAcoruiriy qui est « pectoral, chaud et apéritif » ? et il déclare que les apothicaires sont plus excusables de se tromper « que les médecins, lesquels ayant ordinairement « les livres des bons et approuvez autheurs entre « leurs mains, et la connoissance des substances, « qualitez, tempérament et facultez des simples (( médicaments, ont laissé toutesfois (je dis aucuns) « à y faillir lourdement. »

Notre apothicaire s'acharne entre autres sur un certain médecin, « si pervers, ignorant et imprudent, >■) qu'après avoir fait jeûner un malade « par plusieurs jours » il accusa « de la débilité de cer- « veau qui survint une potion cordiale, laquelle, « disoit-il, avoit été faicte par l'apoticaire avec « eau distillée... et disoit toutesfois qu'il l'avoit « ordonnée avec eau de fontaine, et, pour mieux « jouer son Patelin, print la fiole de verre et détes- « tant [jurant] la jeta contre la muraille... Mais « il est aisé de juger que son dire ne procédait que « d'un jeune jugement... comme n'estant trop « subtil à sylogiser, ny donner d'autres raisons « naturelles qui sont nécessaires à un Vray « médecin... »

« Ce mesme, estant appelé avec d'autres méde- « cins pour voir la femme d'un apothicaire, ma (( proche parente, et en mesme heure de la visite « entra la malade en agonie de la mort, ce que les

« autres cognurent bien, et se voulurent retirer : (( nonobstant ce nouveau médecin peu expert, et « du tout ignorant en ceste maladie et autres, allé- (( guant certaines expériences, par luy faictes sur (( mesmes maladies, fit tant par son babil qu'il « demeura maistre en son opinion, qui estait de « luy appliquer des ventouses sur les hippocon- « dres, contre tout advis et mesme contre le « vouloir du chirurgien ; de faict advint que la pai( tiente endurant cette horrible chair-cuterie, et '< les ventouses encore adhérentes, rendit l'âme à « Dieu, dont il fut de tout blasmé, et sa réputa- « tion peu grande du tout perdue. Si Antonius « Musa, médecin grec, qui fit tant de belles cures v( à Rome... n'a esté épargné des Romains qu'il « n'ait esté lapidé et traîné par toute la ville de « Rome, qu'adviendrait-il à faire à ce ventouseur « et carnifère médecin, exerçant sa tyrannie et « ignorance sur un corps mort, qui est, selon le « jurisconsulte, un acte d'infamie et crime capital? « Occasion pourquoi je ne puis moins faire que « d'advertir un chascun, qu'entre les mains d'un ; « meusnier on n'y perd que sa farine, en celle du <( mareschal sa mule, en celle de Tadvocat son « bien, en celle du tailleur son drap, mais en celle « d'un tel médecin on y perd sa bourse et sa vie. » En dépit de ses embarras, de ses incorrections, de ses archaïsmes du moyen âge, on voit que la prose des Commentaires ne manque point de saveur pittoresque. Les vers dont elle est semée ne la valent point : ils forment, la plupart du temps, les

traductions verbeuses et remplies d'épithètes, des vers nerveux ou élégants de Virgile, de Martial ou d'Ovide.

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