PAT, SEA
la souffrance que crée cette désharmonie qui, étant donnée l’impénétrabilité mutuelle des êtres (« chaque être est bien seul »), est première, est originelle, que c’est cette souffrance qui est la cause, le ferment et le levain de l’amour.
Je pourrais apporter ici d'innombrables textes où cette idée est exprimée avec une force variable, mais avec un entêtement significatif.
Tout ce que l’amour donne de plaisir ou de bonheur, Proust n’en voit la cause que dans une suspension provisoire, que dans un apaisement, par quelque geste fortuit de l’objet aimé, de la souffrance latente qui le constitue.
En réalité dans l'amour il y a une souffrance permanente, que la joie neutrahse, rend virtuelle, ajourne, mais qui peut à tout moment devenir, ce qu’elle serait depms longtemps si l’on n'avait pas obtenu ce qu’on souhaitait, atroce.
Que l’angoisse diminue, qu’une certitude sur les faits et gestes de l’être aimé s’établisse dans l'esprit, et l’amour s’en ira : Sa douleur aurait finit par s'apaiser et peut-être son amour par s’éteindre?. Et plus loin : Le sentiment qu'il éprouvait.. n'étant plus mélé de douleur, n'était plus de l'amour. |
Dans la Pnisonnière cette conception pessimiste de l’amour atteint une intensité effroyable. L’on y trouve des cris comme celui-ci : J'appelle 1c1 amour une torture réciproque*. Êt ceci qui touche au désespoir : Comment a-t-on le courage de souhaiter vivre, comment peut-on faire un mouvement pour se préserver de la mort dans un monde où l'amour n’est provoqué que par le mensonge et consiste seulement dans notre besoin de voir nos souffrances apaisées par l'être qui nous a fait souffrirs.
Si j'insiste si longuement sur l’étroitesse des rapports que Proust dénonce entre l’amour et la douleur (il aurait fallu aussi montrer l’autre aspect de la même idée : la jalousie conçue comme cause, et non comme effet de l’amour), c’est parce que rien ne peut mieux montrer le caractère subjectif qu'il attribue à ce sentiment. C'est
(1) À l'ombre des Jeunes Filles en fleurs, p. 134. (2) Du côté de chez Swann, p. 323.
(3) Tbid., p. 342.
(4) La Prisonnière, 1° volume, p. 149.
(5) Jbid., p. 1a7.
parce que rien ne peut nous servir à mieux souligner le genre de résul-
tats, la sorte de constatations auxquels 1l parvient en appliquant son merveilleux et cruel soupçon aux sentiments.
Il faut se rendre compte de la hardiesse qu’il y avait à aborder l'amour dans cet esprit. E. Jaloux l’a bien marqué : 17 semble que les romanciers aient toujours menti sur ce point, comme s'ils n'osaient pas dire la vérité, comme s'ils poursuivaient dans le roman, la recherche de ces illusions qui plaisent aux femmes et par lesquelles ils ont personnellement l'habitude de leur plaire.
Mais ce n’est pas tout à fait par simple faiblesse, à mon avis, que les romanciers ont recherché jusqu'ici ces illusions, Il faut tenir compte de la force intrinsèque de ces illusions. L’amour est tout naturellement producteur d’absolu ; il a besoin d’absolu ; c’est une puissance si grande qu’elle prend spontanément une sorte de vertu métaphysique et qu’elle transpose le sujet qui l’éprouve dans une autre réalité, plus grande, plus profonde et dont il lui est naturellement impossible de douter qu’elle lui soit extérieure.
Pour vaincre une illusion si forte (est-ce une ‘illusion ?) et si nécessaire à la continuation de la vie sur terre, il fallait une indépendance d’esprit que certains trouveront peut-être diabolique, qui m'apparaît parfois comme telle, mais parfois aussi comme le don le plus extraordinaire dont ait été jamais doué un être humain, comme une des manifestations les plus belles, les plus puissantes du génie humain.
Dénoncer l’amour, le traduire devant le tribunal de l'intelligence
et le renvoyer à la fois démasqué, compris et absous, — Proust était
un être faible et en qui d’aucuns déploreront le manque de volonté ; mais en faisant cela, il a témoigné d’une force et d’une intrépidité intellectuelles qui n’ont L jarhals été atteintes jusqu ’à ce Jour.
(1) Hommage à Marcel Proust, p. 154.
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