‹ Quelques progrès dans l'étude du cŒur humainChapitre 11 sur 27 · UNE NOUVELLE ORIENTATION DE LA PSYCHOLOGIE · texte numérisé non relu

UNE NOUVELLE ORIENTATION DE LA PSYCHOLOGIE

Avant d’en venir aux réflexions générales que je me propose de faire sur l’ensemble de la psychologie de Proust et de Freud, je voudrais appeler votre attention sur une dernière analogie entre nos deux auteurs que le manque de temps ne m’a pas permis de vous signaler la dernière fois. |

Cette conception subjectiviste de l’amour que nous avons extraite de l’œuvre de Proust et sommairement caractérisée, ne vous rappelezvous pas que le fondement, je n’ose pas dire scientifique, mais au moins théorique, nous en était apparu d’abord chez Freud. La Æbido, détachée de tout objet précis, tellement détachée qu’au début, chez l'enfant, elle semble ne pas savoir qu’elle puisse s’appliquer jamais à autre chose qu’au corps qu’elle habite, cette Lbido pour ainsi dire flottante et inaffectée, qu’est-elle, dans son fond, de différent de la vague tendance à aimer que Proust nous représente comme le propre du sujet, comme un simple état de sa conscience, ou plutôt comme une simple velléité de son inconscient ? Il y a chez nos deux auteurs, de toute évidence, l’idée commune que l’amour existe tout entier à l’avance chez le sujet et que l’attribution qui en est faite à telle ou telle personne n’est provoquée que par le hasard. Chez nos deux auteurs 1l y a une insistance pareille sur les accidents qui peuvent déterminer la fixation du désir ; tous deux soulignent avec insistance le fait que ce ne sont jamais que des accidents, même si après coup les particularités de l’objet aimé s’étant imposées au sujet, peuvent lui faire croire que ce sont elles qui ont nécessité son choix et qu’aucun autre n’était possible.

En d’autres termes Freud comme Proust, Freud implicitement

/ (1) Conférence prononcée au Vieux-Colombier le 3r janvier 1924.

et Proust explicitement, se posent en adversaires décidés de la théorie des Wahlverwandschaften, des affinités électives. Et comme Jaloux l’a remarqué, ils répondent par un scepticisme radical à l’idée qu’il peut y avoir des « coups de foudre » vraiment sincères.

Un autre point — mais aw fond c’est le même — sur lequel nos deux auteurs se trouvent en accord secret, c’est celui des relations entre l’amour et la douleur, entre le désir et l’angoisse. Je ne fais pas allusion ici spécialement à à la façon dont Freud ne cesse de souligner d’un bout à l’autre de son œuvre les rapports entre l'instinct sexuel et la cruauté, conçue tantôt comme cruauté envers soi-même, masochisme, tantôt comme cruauté envers autrui, sadisme. C’est un domaine qu'il n’est pas le premier à explorer, mais dans lequel il a introduit des lumières nouvelles et frappantes. Et chez Proust aussi on trouverait sur cette obscure et poignante question bien des réflexions profondes.

Mais en ce moment c’est à autre chose que je pense : je pense au merveilleux chapitre de Freud sur /’Angoisse. Je pense à cette idée qu’il développe si ingénieusement que l’angoisse névrotique, c’est-àdire, sans objet, et même l'angoisse avec objet absurde, c’est-à-dire la phobie, ne sont que des substituts de la libido, et naissent quand la libido ne trouve pas son emploi naturel.

Que peut-il y avoir de plus voisin de l’idée que se fait Proust de l’inquiétude comme origine principale (et non comme effet) de l’amour. Vous vous rappelez le passage que je vous citais la dernière fois : De tous les modes de production de l'amour, de tous les agents de dissémination du mal sacré, il est bien l’un des plus efficaces, ce grand souffle d'agitation qui parfois passe sur nous!. Ce qui est dans la pensée de Proust c’est évidemment que l’amour à l’état non fixé est essentiellement anxiété et qu’au moment où cette anxiété est augmentée par une cause extérieure et fortuite, devenant à ce degré intolérable, elle se résout brusquement en amour, qui se trouve alors porter sur l'être que le hasard à ce moment-là place à notre portée. La symétrie des deux conceptions ici encore m apparaît complète.

Il y aurait une symétrie à signaler encore entre l’idée de l’ambivalence chez Freud et certains passages de Proust : Dans la mélancolie comme dans les autres affections narcissiques, écrit Freud, se manifeste

(1) Du côté de chez Swann, p. 213.

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d’une manière très prononcée un trait de la vie affective auquel nous donnons généralement, depuis Breuler, le nom d’ambivalence. C’est l’existence, chez une même personne, de sentiments opposés, amicaux et hostiles, a l'égard d’une autre personne. Autrement dit, Freud nous montre qu'il n’y a rien de plus proche d’un sentiment et de plus facilement échangeable avec lui, que son contraire. On lit d’autre part chez Proust : Ces moments brefs mais inévitables où l’on déteste quelqu'un qu’on aime.

Rien de plus profond que cette conception non seulement d’une parenté, mais encore d’une dépendance et d’un conditionnement mutuel de la haine et de l’amour ; rien de plus profond que cette façon de les représenter sur le même plan dans l’âme et comme les manifestations alternatives d’un sentiment peut-être plus général, bien que plus caché.

Il n’y a là d’ailleurs qu’une forme particulière de cette idée, latente chez Freud comme chez Proust, de la transmutabilité des

sentiments et du caractère précaire et comme factice de leurs spécifications.

Mais il faut enfin nous arrêter dans cette analyse des ressemblances entre Freud et Proust. Non pas que je la considère comme épuisée. Mais 1l est temps que nous prenions un peu de hauteur et que nous nous appliquions à considérer, à apprécier et à critiquer l’ensemble de leurs découvertes.

Le meilleur moyen de parvenir à un jugement général me paraît être d’ailleurs de réfléchir d’abord sur leur conception de l’amour, plus spécialement sur celle que Proust nous en propose.

Vous vous rappelez que nous l’avons considérée comme le résultat le plus typique d’une application de l’esprit positif aux faits psychologiques, et que c’est pour cette raison que nous avons choisi de l’examiner. Et en effet la relativité que Proust introduit dans ce domaine jusqu'ici encombré de conceptions absolues, elle s'étend à tout ce qu 1l a abordé, étudié. Elle est le produit naturel de sa considération, où qu'il la promène.

Edmond Jaloux a bien marqué le rapport entre la conception

(1) Introduction à la Psychanalyse, p. 445.

(2) La Prisonmière, 1° volume, p. 151.

subjectiviste de l’amour chez Proust, et la conception plus générale

qu’il se fait du Temps ou plutôt des effets du Temps sur les êtres :

Chez les écrivains qui ont précédé Proust, cette mesure du temps s’exprimait par des raccourcis, par des scènés qui indiquaient le travail fait sur l'individu et laissaient prévoir celui qui restait à faire. C’étaient des vues prises obliquement à différentes périodes d’une existence. Avec Proust, il en va tout autrement, et c’est en cela que sa psychologie est si neuve. Il nous démontre en quoi consiste ce travail.

Cette naissance, cette poussée incessante de no OI cellules morales, affaiblissant, chassant, remplaçant les anciennes, les modifications inconscientes d'abord, puis peu à peu révélées qui en résultent, la demi-irresponsabilité de l'être humain en face de ces métamorphoses qui ont lieu à son insu et qu'il ne peut que constater et qu ‘analyser quand elles se présentent à sa conscience, tel est l'énorme et unique sujet qui remplit les vastes volumes du Temps Perdu!.

Si vous apercevez bien ce rapport, si vous comprenez bien que la seconde thèse est en germe dans la première, vous m’ôterez un grand remords, qui est de ne pas avoir pu analyser directement cette grande idée de la relativité des sentiments et même de toute la vie psychique au Temps, qui est le sujet sinon unique, du moins essentiel du Temps Perdu. N'oubliez pas, je vous prie, ce lien qui vous permettra d'étendre

les remarques que nous allons faire sur la théorie de l’amour à l’en-

semble des découvertes psychologiques de Proust.

Un des premiers indices de la profondeur et de l'importance des innovations de Proust, nous le trouvons dans la conversation même que nous tenons en ce moment, dans la possibilité qu’il crée pour nous de nous entretenir ainsi calmement, objectivement, de l’amour, sans nous laisser entraîner à aucune des déclamations habituelles que ce sujet inspire. Il est vrai qu’un tel calme, une telle objectivité peuvent vous paraître encore maintenant sacrilèges. Et je ne nie pas absolument qu'il n’y ait, en effet, quelque chose de sacrilège dans le regard dont Proust nous a doués pour contempler et analyser un sentiment si proche de notre âme, si mélangé à nos aspirations vers l’absolu, si religieux, à certains égards, dans son fond.

Mais enfin la question n’est pas là. La question est de savoir

(1) Hommage à Marcel Proust, p. 159.

si ce que Proust dit de l’amour est vrai ou non. Comme dit Freud quelque part : que vous trouviez une chose abominable, ce n’est pas ça qui peut l’empêcher d’exister.

Eh bien, si nous nous demandons en toute objectivité ce que vaut la clef que Proust nous propose pour étudier et comprendre les phénomènes de l’amour, nous sommes obligés de répondre qu’elle est d’or, et que jamais tant d’apparences et si spécieuses n’ont été tournées par un esprit et ne se sont effondrées devant plus de réalités, et plus incontestables.

Devant le monstre qu'est l’amour, si nous faisons preuve de cette « virilité mentale » qu’Auguste Comte signale comme le trait essentiel de l’esprit positif, nous le voyons aussitôt s’évanouir ou se changer en ce monstre tout intérieur, tout solitaire, si j’ose dire, que Proust a décrit. |

. Si vous vous replacez en face de votre propre expérience en faisant table rase de tous vos préjugés, de tout ce que vous avez besoin de croire pour vivre, comment pourriez-vous nier la part formidable de hasard qui fut à la naissance de vos plus grandes passions, comment pourriez-vous nier que l’appétit de l’amour, que l’amour virtuel ait précédé chacun de vos amours pour les êtres à qui vous vous êtes enchaînés, comment pourriez-vous nier qu’une méprise sur leur caractère ait été à la racine de la valeur qu’ils ont prise pour vous, comment pourriez-vous nier que vous ayez été rivés à votre chaîne par chaque déception qu’ils vous ont donnée et que le malentendu entre eux et vous ait été la véritable cause de la persistance de votre attachement ? Comment pourrions-nous nier que les êtres que nous aimons sont, comme le dit Proust, véritablement « fourvoyés dans notre cœur ? »

N'est-il pas évident que c’est la douleur qui fait l’amour et qu’il n’y a pas d'amour partagé? N'est-il pas évident que « chaque être est absolument seul ? »

N'est-il pas évident que lorsque vous réussissez par hasard à entraîner l’autre être dans votre amour, il évolue d’une façon absolument étrangère à la vôtre, ou plutôt n’est-il pas évident que son évolution se trouvant décalée d’avec la vôtre, il n’y a à aucun moment correspondance ni symétrie entre ses besoins et les vôtres? N'est-il pas évident que le plus grand bonheur que puisse apporter l'amour est ou bien une exaltation solitaire, dont l’autre être est le prétexte

et non pas la cause, ou bien simplement un apaisement momentané, souvent par suite d’une phrase mal comprise — de quelque douleur en nous trop aiguë P?

N'est-il pas évident encore (c’est ce qui d’ ailleurs doit nous faire pardonner à l’adversaire) que si nous rentrons en nous-mêmes, nous nous apercevons qu’à aucun moment de notre amour, et même lorsqu'il était le plus grand, nous n'avons été absolument sincères ? Les mots que nous avons dits, les tendresses que nous avons risquées n’étaient-ils pas toujours différents, en plus ou en moins, de ce que nous ressentions véritablement ? N'’avons-nous pas senti sans cesse cet intervalle, dont nous avons pu nous désespérer, mais sans l’abolir, qu’il y avait entre notre sentiment et nous-mêmes ? Ne nous sommesnous pas sans cesse sentis inertes en regard de la légèreté, de la vitesse de notre sentiment? Est-ce qu’il n’a pas été obligé de nous traîner après lui?

Pensez un peu au nombre d'idées étrangères à votre sentiment, non seulement adventices, mais dérivantes qui n’ont cessé de le traverser. Pensez aux moments où vous n’éprouviez absolument rien et qui, la plupart du temps, devaient être ceux où l’autre par hasard éprouvait quelque chose. Pensez à tout ce que vous avez fait, dans le temps où vous aimiez, qui n’avait aucun rapport avec la préoccupation exclusive dont vous étiez censé être habité, qui ne semblait aucunement pouvoir émaner de l'être pour lequel vous vouliez vous faire gs lorsque vous vous décriviez à l’obiet aimé. |

Et encore, si nous prenons maintenant les deux partenaires de l’amour ensemble, n'est-il pas vrai que les moments d’accord profond entre eux, d'enthousiasme commun, de reconnaissance intime de l’un par l’autre, de véritable mutuelle possession, s’il y en eut jamais de tels, n’ont été dus, dans tous les cas, qu à une phrase que l’un des deux avait délibéré de dire et où il ne s’était pas mis du tout d’abord, qu'à un accident de la conversation, qu’à une erreur, qu’à une parole insincère ? Ne croyez-vous pas qu'entre les deux mondes que portent deux amants 1l puisse jamais y avoir interférence autrement que par l'effet d’une illusion d'optique : ?

Tout ceci qui n’a jamais été sinon vu, du moins analysé avant Proust me paraît d’une évidence cruelle, mais ineffaçable. Et pourtant je dois avouer, si mon opinion a quelque intérêt, que je ne vais pas tout à fait aussi loin que Proust dans le pessimisme, qu'il y a des

moments tout au moins où sa conception de l’amour me paraît un peu partiale, ou plutôt inégale à son objet, et où certains éléments de l’amour me paraissent avoir été négligés par lui.

Je suis intimidé sans doute dans cette résistance à son scepticisme, parce que je me dis que je suis peut-être simplement repris par les illusions qu’il a combattues et qui sont si fortes. Mais je me dis aussi que son caractère n’était pas fait pour lui permettre certaines expériences, qui peuvent lui avoir manqué. C’est ainsi que je me rassure sur la valeur des quelques doutes que j'ose élever sur une aussi grande pensée.

Il y a deux points sur lesquels la conception que Proust se fait de l'amour me semble pouvoir et devoir être corrigée ou complétée. Le premier est celui-ci : même du point de vue le plus objectif, il ne me paraît pas possible d'admettre que la nature propre d’un être, que sa qualité (je ne dis pas ses qualités, ce serait tout autre chose, et Proust a certainement complètement raison de prétendre que la valeur morale n’entre pour rien dans l’amour qu'il déclenche) mais il ne me paraît pas possible d'admettre que sa qualité physique et morale n'ait aucune influence sur le choix que nous faisons de lui pour l’aimer, et que l’amour qu'il récolte soit déterminé uniquement par des circonstances extérieures, par l'inquiétude qu’il nous donne, par son absence au moment où nous avons besoin de lui, etc. Qu'il y ait une influence spécifique des êtres les uns sur les autres, cela ne me paraît pas pouvoir être nié. Cela peut même se prouver à l’aide de certains cas négatifs. Combien de fois n’arrive-t-il pas qu’on désire aimer un être sans y réussir? Combien de fois, et dans des instants où vraiment on a à sa disposition toute la quantité de désir nécessaire, combien de fois ne cherche-t-on pas à en faire l’application à un être donné et combien de fois, malgré toutes circonstances favorables, le sentiment ne refuse-t-il pas de se faire jour et de s’attacher à l’objet qu’on lui propose. S’il y a des échecs, dans cet ordre de tentatives, c'est donc que les réussites ne sont pas entièrement déterminées par le hasard, c’est donc que lorsqu'on aime un être, c’est bien au moins en partie à cause de quelque chose qui est en lui.

Ce qu’il y a de juste et de profond dans les vues de Proust sur ce point, c’est que ce quelque chose n’a pas besoin du tout, pour déterminer l’amour, d’être une promesse de bonheur, ni même de constituer une ressemblance positive avec nous-mêmes. Ce peut être, comme

Proust l’a très bien vu, la promesse d’une certaine souffrance dont nous avons besoin.

Mais enfin Je pense qu'il faut qu'il y ait quelque chusé dans l’autre être qui s’annonce à notre cœur et le prévienne, je pense même que l’amour ne peut atteindre une certaine intensité et prendre la forme de la passion que s’il y a une prédestination relative des deux êtres, — prédestination sur la nature de laquelle il faut se garder de nourrir les illusions que le Romantisme a propagées, et qui peut n’avoir absolument rien de métaphysique.

Quoiqu'il en soit de ses causes, l’amour-passion — car c’est de l’amour-passion que je parle — est un fait. Et c’est ce fait — voici mon second reproche — que Proust ne me semble avoir ni connu, ni analysé suffisamment. Sans doute il est bien hardi de prétendre que l'Amour de Swann pour Odette n’était pas une passion. Et je ne le prétends pas non plus. Mais il me semble qu’il y manquait tout de même un élément important de la passion ; le besoin de se donner au sens fort, la préférence de l’autre être à soi-même. Il est évident que c’est un sentiment si sublime qu'il est ridicule, et je comprends que Proust n’ait pas osé en reconnaître la réalité. Je crois pourtant à sa réalité, dans certains cas, dans certaines circonstances données, et j’y crois non pas d’une façon vague et mystique ni pour avoir cru l’éprouver, mais pour avoir constaté dans l'expérience certains actes qui ne pouvaient pas s'expliquer autrement que par lui.

C’est un hôte de la conscience extrêmement rare et fugitif, mais il existe. Il existe plus souvent, je pense, chez la femme que chez l’homme. Mais justement aucune des femmes que Proust a connues et décrites, ne peut être un instant supposée avoir éprouvée ce mouvement, cette tentation du don de soi. Il faut songer que d’aucuneil ne semble moralement avoir jamais rien eu. Cette privation soit dit en passant à été certainement pour lui extrêmement cruelle, et l’origine d’une nostalgie si violente. que par pudeur il ne l’a jamais expri-

mée, sauf une fois dans la Prisonniére où il joue la comédie à Françoise

pour lui faire croire qu’Albertine est très gentille pour lui et où il

s’écrie : Îl m'était si doux d’avoir l’air d’être aimét. | Pour revenir à Swann, — pratiquement il est prêt à tout donner

pour Odette, pour peu qu’elle songe à le lui demander, mais pas lui-

(1) La Prisonnière, 1 volume, p. 210.

même, pas son bonheur, pas sa vie, pas la satisfaction de son amour.

Proust dit de lui : En somme il mentait autant qu’Odette parce que plus malheureux qu'elle, il n'était pas moins égoiste!. Quand l’égoisme survit à l'amour, on ne peut pas dire qu’il y ait passion.

Ou alors il faut qu’il prenne la forme de l'instinct de conquête.

Or, pas plus qu’il n’est prêt à se donner, Swann n’est véritablement enclin à prendre. Et c’est là encore un autre élément de l’amour que Proust semble avoir négligé, ou voulu ignorer : le besoin de saisir, de captiver au sens fort. Sans doute Swann fait tout ce qu’il peut pour s'approcher d'Odette, pour la retenir, pour lui créer des raisons extérieures d’être à lui. Mais justement il semble ne penser jamais qu’à des raisons extérieures. C’est en lui envoyant de l’argent, c’est en l’entourant de mille soins, c’est en tissant autour d’elle un réseau d'obligations qu’il espère la conserver à sa portée.

Il ne cherche pas réellement à entrer dans ses pensées, à les modifier, à les tourner vers lui. Tous les mensonges dont il use pour savoir ce qu'elle fait, la force qui les lui dicte, il ne songe pas qu’il pourrait s’en servir pour la transformer et créer en elle un sentiment qui l’empêcherait de faire ces choses. À aucun moment 1l ne semble ressentir cette inspiration qui permet de pénétrer dans une âme et de se l’asservir. Il ne sait pas peindre ces paysages qu’un vrai désir suggère à l’amant ; il ne sait pas violer la volonté adverse ; aller la chercher dans son réduit et la tourner vers soi ; il ne sait pas séduire.

Cela aussi pourtant fait partie de l’amour, sinon toujours, du moins dans beaucoup de cas. Dire que Don Juan n’a pas connu l’amour serait vraiment un peu paradoxal. Et cela seulement il faut bien le dire, cette agression de l’esprit et du cœur convoités, par tous les moyens imaginables, cela seulement peut permettre, par modification, au moins provisoire, à notre image de l’âme adverse, une possession un peu tranquille de cette âme, une union véritable, une liaison au sens fort du mot entre elle et nous.

. Nous touchons ici — je vous avais bien prévenu que notre critique de sa conception de l’amour nous permettrait de nous élever graduel-

(1) Du côté de chez Swann, p. 327:

inde

lement à un point de vue général sur l’œuvre de Proust, — nous tou-

chons ici à une lacune, ou à une insuffisance de la psychologie de

Proust, qu’on ne peut même pas songer un instant à lui reprocher, tant il était important qu'il l'acceptât pour atteindre tout ce qu il a atteint, et qui n’était accessible qu’à ce prix, maïs qu'il faut néanmoins que nous reconnaissions et que nous explorions avant d’en arriver à un jugement définitif sur son apport.

Le thème : Chaque être est bien seul (c’est un mot, vous vous le

rappelez, qui lui est arraché par la solitude et la privation de sympathie où se trouve sa grand’mère au moment de son attaque), — le thème : Chaque être est bien seul, sur lequel Proust revient sans cesse est hélas! d’une profondeur et d’une vérité effroyables.

Mais il y a chez lui une tendance à le pousser trop loin. Ce que

nous venons de remarquer des lacunes de sa conception de l’amour pourrait se résumer ainsi : Proust nie, ou méconnaît tout contact entre les êtres, tout transfert de l’un en l’autre, tout don et toute prise.

Eh bien, plus généralement, dans toute sa conception psychologique il y a une tendance à considérer comme séparés absolument, comme sans influence les uns sur les autres, tous les objets que son intelligence peut distinguer. Cela vaut aussi bien pour les individus, qu'il caractérise si fortement qu’ensuite il ne voit plus comment ils pourraient s’impressionner mutuellement, — que pour les groupes de faits psychiques qu'il réussit à distinguer à l’intérieur d’un même individu. Et nous rattrapons ici, vous vous en rendez compte, l’observation que nous avions faite, avec M. Desjardins, à la fin de notre deuxième causerie, sur la tendance de Proust à dissocier l'individu.

Il y aurait ici un monde de réflexions à présenter. Bornons-nous a l'essentiel.

Il est bien évident que c’est une tendance de Proust (une tendance seulement, car il analyse merveilleusement dans bien des cas l’influence exercée par un être sur un autre), une tendance pourtant réelle de Proust, que de supprimer les interactions psychiques de toute sorte, que de rendre la vie en général, et la vie de chaque être en particulier, complètement acatene.

Il élimine de la vie psychique tout facteur fonte : la passion d’abord, qui dans l’ordre du sentiment, peut être considérée comme l'équivalent de ce qu’est la volonté dans l’ordre de l’action, — et la volonté ensuite, qui n’apparaît nulle part dans son œuvre, même pas

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comme fait, comme objet d'étude ; ce qui tout de même est une lacune assez grave, au point de vue de la pure observation des faits de conscience.

M. Ortega y Gasset, de l’Université de Madrid, qui a donné dans notre numéro spécial un fort remarquable article, insiste longuement, et à mon avis, jusqu'à l'injustice, sur la totale absence de dynamisme dans l’œuvre de Proust et sur les conséquences énervantes que cela peut avoir sur le lecteur. Je crois qu'il exagère beaucoup cette sorte d’inconvénients, mais 1l met tout de même le doigt sur une des lacunes de la psychologie de Proust. |

On pourrait dire encore que Proust élimine de la vie et de la conscience l’élément dramatique. J’ai dit l’autre jour, et je le pense encore, que cet élément était souvent surajouté par nous et constituait un de ces embellissements de notre vie intime, à laquelle la censure nous incite. Souvent en effet, mais pas toujours. Il y a tout de même en nous des tendances, tout un système d’appétitions confuses, mais inflexibles, qui forment le caractère et qui peuvent entrer en conflit soit entre elles, soit avec la volonté. Il y a une virtualité de drame en chacun de nous. C’est ce que Freud a beaucoup mieux vu que Proust, et qui d’ailleurs comme principe général n’est pas une découverte nouvelle. |

Il y a autre chose en nous que ce remplacement de nos mot les uns par les autres, que ce jeu de bascule que Proust a décrit. Cela existe, cela se produit souvent. Mais sans préjuger en aucune façon de la nature de l’âme, du fond dernier de notre conscience, sans sortir du phénoménisme, on peut dire qu'il y a aussi une constante du moi, qui le pousse à fournir en réponse à des événements différents une réaction toujours la même. Il y a un caractère (ce que Proust d’ailleurs n’a pas méconnu, mais laisse seulement parfois s’obscurcir un peu).

Il y a un caractère et il y a une volonté, dont la force est variable suivant les êtres, mais qui existe toujours plus ou moins, et qui vient se ranger aux ordres de ce caractère, qui le soutient, qui l’affirme, qui l’aide à s'imposer pratiquement.

La psychologie de Proust tend à méconnaître trop complètement la ligne de nos actes, et comme l’a très fortement marqué M. Desjardins, notre conduite, qui est, au moins en partie le produit de notre volonté, au profit de tout ce qui a entouré ces actes en nous, de tout ce qui les a accompagnés, sans les déterminer.

Lu pe en

Je reviens à l’article d’Ortega y Gasset. I] faut absolument de je vous en lise un passage :

Quand Proust nous dit que la sonnette du sait de Combray tinte et que, dans l'obscurité, on entend la voix de Swann qui arrive, notre attention se pose sur ce fait et se rephant sur elle-même s'apprête à sauter sur un autre fait qui, sans doute, va suivre et dont celui-ci est la préparation. Nous ne nous installons pas, inertes, dans le premier fat; mas une fois que nous l'avons connu sommairement, nous nous sentons lancés vers un autre à venir, parce que dans la vie, croyons-nous, chaque fait est l'annonce et la transition à un autre et ainsi de suite jusqu’à ce qu'une trajectoire ait été formée, de la même mamiëre qu'à chaque point mathématique succède un autre point pour former une ligne. Mais Proust martyrise ce caractère dynamique de notre être, en nous obligeant, sans rémission, à demeurer dans le premier fait, parfois pendant cent pages et plus. Après l'arrivée de Swann, rien ne aient ; au point ne s'ajoute pas un autre point ; au contraire, l’arrivée de Swann au jardin, ce simple fait momentané, ce point de réalité se dilate sans progrès, s’élargit sans se changer en un autre, grossit de volume et ce sont alors des pages et des pages, pendant lesquelles nous ne bougeons pas, et nous le voyons seulement croître, élastique, se charger de nouveaux détails et de nouveaux sens, grandir comme une bulle de savon et, comme elle, se parer d’irisations et de reflets.

Nous éprouvons donc une espèce de supplice en lisant Proust. Son art agit sur notre dynamisme, sur notre appétit d'action, de mouvement, de progrès, à la manière d’un frein continu qui nous retient, nous souffrons comme la caille qui:en sautant dans sa cage, se heurte à la parité voûte de fil de fer, où fimt sa prison!. |

Encore une fois je ne partage pas le genre de martyre que M. Ortega éprouve à lire Proust et dont il note d’ailleurs lui-même la haute qualité. Mais je ne peux m'empêcher de reconnaître qu’il touche à quelque chose d’important quand il signale le fait que, chez Proust, les actes des personnages et même les événements sont décrits non dans leur enchaînement, mais si j’ose dire dans leur gonflement. Chacun est séparé du suivant par tout ce qui s’est passé en même temps que lui dans la conscience et dans l’inconscient soit du personnage, soit de Proust lui-même. Chacun porte son entière charge de psycholo-

(1) Hommage à Marcel Proust, p. 277.

gique et succombe sous elle avant que le suivant ait eu le temps de commencer. Chacun est représenté non seulement avec toutes ses racines, mais avec la motte de terre que ces racines retiennent et dont elles s’augmentent.

Ortega y Gasset voit dans ce procédé, qui n'est d’ailleurs pas un procédé, mais la façon dont fonctionne naturellement le génie de Proust, quelque chose d’analogue au procédé impressionniste. J'avoue ne pas être très sensible à cette analogie. J’en vois une au contraire, et très frappante, entre la manière de Proust et le cubisme. Le cubisme a cherché à représenter chaque face de chaque objet dans sa totalité, même si on ne pouvait pas logiquement la voir ; ou plutôt il a ajouté à l'objet, et il en a retranché, tout ce qu'il comportait de plus, ou de moins, psychologiquement, que ce qu’on pouvait voir. Il a peint, ou voulu peindre (car peut- -être son dessein était-il irréalisable, ou impliquait-il pour l’être un génie qui ne s’est pas trouvé parmi ses représentants), 1l a donc voulu peindre l’objet tel que le démembre la conscience affective ; 1l a peint l’objet dans la conscience, mais non plus seulement tel qu’il se trouve au moment où il y tombe (comme le peignait l'impressionnisme), il l’a peint tel qu'il devient après y avoir séjourné, au moment où on se le. rappelle, c’est-à-dire avec tous les prolongements, tous les vantaux, tous les pavillons affectifs qui se sont greffés sur lui et ont dissocié sa forme.

Oui, c’est bien quelque chose d’analogue que nous trouvons chez Proust ; l’analogie serait à pousser et à mettre au point ; j'en vois encore un aspect que je vous indique en courant : dans le cubisme mélange d’éléments idéaux ou psychologiques de l’objet avec des éléments au maximum concrets ; je fais allusion aux fameux trompel'œil, bouts de carton collés sur la toile, lettres de journaux, etc... ; chez Proust constant mélange, dans la description, d’un élément intérieur, émotif, d’ailleurs construit comme s’il faisait partie des choses, et d’un élément photographique (conversations, gestes, attitudes reproduites avec une fidélité absolue, presque servile). Mais je vous indique seulement l’idée, n’ayant pas le temps de la mettre au point.

Et je reviens à constater une dernière fois ceci que peut-être on n’est pas sans aucun droit de reprocher à Proust une certaine dislocation de l’activité de ses personnages, une certaine répartition un peu déroutante de leurs actes entre leurs faits de conscience, dont

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l’ordre et l’enchaînement sont préférés. Le résultat est un évanouissement de l’être volontaire dans l’être percevant et pensant. : Mais ce qu il faut dire, ce qu'il faut à nouveau fortement appréhender ici, c’est que ce défaut de la psychologie proustienne, s’il est réel, était inévitable. et qu'il est la rançon, bien modique, bien bénigne de l’approfondissement colossal qu’elle fait subir à notre connaissance du cœur humain.

Il n’y a le choix qu'entre deux alternatives ; c’est un dilemme qui se pose : ou suivre la vie, ou entrer dans la conscience. Et Proust n’a même pas eu à choisir ; il s’est trouvé sinon de naissance, du moins de fatalité, si j'ose dire, et à cause de la forme même de son intelligence, tourné face à la conscience ; et il n’a pas conçu d’autre mouvement possible que de s’y enfoncer, tournant le dos à l’action. La vie de la conscience (et j'emploie le mot ici dans son sens le plus général, en y faisant entrer l'inconscient), la vie de l’âme, si vous voulez, est quelque chose en soi, quelque chose d’infiniment différent de ses produits pratiques, des actes qu’elle dépose de loin en loin dans le monde extérieur ; elle transcende infiniment ces produits, pour employer encore une expression philosophique. Elle ne peut donc pas être étudiée en partant de ces produits seulement ; pour être connue dans son fond, elle demande, elle exige une exploration directe. Dès qu'on tient compte de la volonté, ou des facteurs actifs, on lâche le fil qui peut conduire dans ce grand labyrinthe ou, comme dit Proust, dans cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant. | I] fallait un Thésée qui se dévouât à cette exploration, à ce grand voyage de la psychologie pure. Et il fallait une Ariane aussi qui lui tint la main et le guidât. Cette Ariane, je la vois dans cette muse secrète dont Proust fut dès son enfance habité, dans cet élément féminin de son caractère, qui lui conseilla sans cesse la nonchalance et le détour, qui l’empêcha de se cristalliser jamais, qui le rendit fluide toujours assez, et persistant malgré tout, et infatigable à sentir et à comprendre. Un de mes amis me disait, après notre dernière causerie : « Je vois bien maintenant les acquisitions supplémentaires que Proust nous apporte au point de vue de la connaissance intérieure ; je ne vois pas encore assez, malgré vos efforts pour le MONÉRÉE, qu’il les ait

(1) Du côté de chez Swann, p. 318.

obtenus par une méthode nouvelle, ni même par une attitude nouvelle en face de la conscience. Je vois bien l’approfondissement, je ne vois pas la révolution ».

J'ai réfléchi à cette objection : Eh bien! si, je maintiens mon affirmation ; je maintiens que ce que Proust nous a montré de nouveau, il ne pouvait pas le découvrir à moins d’une révolution totale, au sens propre du mot, c’est-à-dire à moins de tourner complètement le fauteuil dans lequel le psychologue jusqu'ici s’asseyait. Je maintiens par conséquent que son œuvre a non seulement une extraordinaire valeur en soi, mais qu’elle ouvre, comme celle de Freud d’ailleurs (dont c'est peut-être, il faut le dire, en même temps que le principal, le seul mérite), qu’elle ouvre une voie nouvelle, une direction nouvelle à la psychologie, j'entends à la psychologie romanesque et littéraire. (Je ne m'occupe pas ici de la psychologie expérimentalé).

Elle correspond à une attitude nouvelle ; elle peut déterminer un changement d’orientation. Et voici, il me semble, en quoi.

Le psychique a été conçu jusqu ici, à peu près sans exception, tout au moins en France, sous le signe du volontaire. Je veux dire que la pleine réalité psy chique n’était attribuée qu'aux faits intérieurs qui ou bien aboutissaient à une décision, ou bien s’y opposaient ; les autres n'étaient pas inconnus, mais formaient autour des premiers une « aura », un halo considéré comme négligeable, ou qu’en mettant tout au mieux, l'écrivain se contentait de suggérer.

Cette attitude venait de ce que presque tous ceux qui s’adonnaient à l'étude du cœur humain gardaient eux-mêmes des attaches avec la volonté, lui laissaient sur leur conscience une certaine suprématie, acceptaient implicitement une hiérarchie, d’origine sociale, qui la plaçait au sommet des forces psychologiques. Ils étaient bridés par suite dans leur observation, par les brides qu'ils acceptaient pour euxmêmes. D'où une observation, si l’on peut dire, parallèle à la volonté, qui allait dans le sens qu’elle impose normalement à la vie psychique. Stendhal, à cet égard, est très frappant : tout ce qu il observe, si nouveau que ce soit, et si objectivement aperçu, ce n’est jamais pourtant que ce qui est parallèle à l’action : les motifs, parfois capricieux, parfois entièrement gratuits, souvent de ceux qu’on n'ose pas reconnaître, mais les motifs tout de même, les causes déterminantes de l’action. Ou quand ce sont les émotions, ce sont celles que favorisent un mouvement, qui éclosent pour ainsi dire dans son sillage. Aucun retourne-

ment face à soi-même ; aucun regard vers la grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme.

Il ne faut pas croire pourtant qu'entre temps l'inconscient dans l’être humain, toute la masse psychologique profonde, chômait. Vous pensez bien qu'il n’a pas commencé à exister du jour seulement où on l’a découvert. Il avait donné déjà une assez forte secousse avec Racine, dont il aurait peut-être brisé la frêle et sensuelle organisation, s’il n’y avait pas eu près de lui Boileau et Louis XIV. Comme un instrument où passerait tout à coup un souffle trop fort si le constructeur n’en avait été justement encore plus fort et ne l'avait fait à l’avance résistant à toute épreuve.

Mais la grande explosion de l'inconscient dans la littérature, c'est ayec Rousseau et le Romantisme qu'elle se produit. L’inconscient parle tout à coup. Il parle, c’est-à-dire qu’il s'exprime, c’est-àdire qu'il se vide pour ainsi dire de lui-même.

Cela signifie que les gens se mettent à faire des tas de choses dont ils ne donnent pas l’explication, dont ils ne savent pas eux-mêmes

pourquoi ils les font. Tout le romantisme consiste à montrer des personnages qui ne comprennent absolument rien à eux-mêmes et qui se dépensent en gestes et en émotions et en sanglots qui leur paraissent d'autant plus beaux qu’ils peuvent moins en rendre compte.

La gratuité apparaît comme valeur psychologique. C’est un commencement de révolte contre le joug de la volonté, mais on subit toujours sa direction. L’absurdité de notre conduite est soulignée avec une insistance croissante. Je cite des noms qu’il peut sembler bizarre de rapprocher, mais qui forment jalons sur cette route : Flaubert, Jarry, André Breton.

Au terme en effet nous avons Dada, qui fait systématiquement profession d’absurdité et qui d’autre part, très logiquement, se dévoue à recueillir passivement, c’est-à-dire dans le sens où on agit, les murmures dé l’Inconscient. |

Mais justement c’est le moment où il s’est trop dit, cet Inconscient, pour avoir gardé aucune fécondité. On ne lui a opposé aucune barrière, aucune fermeture ; il en a profité pour fuir.

Alors tout-à-coup Proust est là qui tout Re se retourne et le regarde. Proust, et Freud à sa place, qu’il ne faut pas faire trop grande, mais qu’il y aurait de l'injustice à faire trop petite.

Tous deux rompent avec la censure comme barrière (ce qu’avaient

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déjà fait le romantisme et Dada), mais ils rompent aussi avec elle comme direction intellectuelle:. C'est-à-dire qu’ils abandonnent définitivement ce parallélisme au moi que le psychologue avait jusque-là observé. Tout ce que les écrivains se sont habitués à subir, tout à coup simplement ils le regardent ; ils se servent pour le déchiffrer de toutes ces traces, de tous ces signes qu’il dépose sur les visages ou dans les paroles, de tous ces résidus inexploités, et au lieu de les reproduire, ils les interprètent.

Ou plus simplement encore : une idée cesse en eux; ils cessent de penser que cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme puisse être ce pour quoi nous la prenions : du vide et du néant. Ils pensent que c’est quelque chose et ils cherchent quoi.

Quoiqu’en pense mon ami — je ne sais si j’arriverai cette fois à le convaincre — il y a là une révolution ; il y a là tout au moins une réforme intellectuelle, dont on peut à peine encore soupçonner la fécondité.

Pour l’exprimer en termes très généraux, car son originalité même et son importance excluent la trop grande précision, c’est une révolution classique, c’est un retour offensif que fait l’esprit classique sur l’énorme masse psychologique dégagée et vaguement dégorgée par le Romantisme. C’est l’introduction d’un instrument fixe et bien forgé dans une matière en fusion. C’est un ensemble de dispositions tactiques prises pour faire face à une grande et d’ailleurs magnifique débâcle. C’est un effort de l’esprit, de l'intelligence sur l’informe qui s’agite en nous et c’est une victoire de cet esprit, une victoire de cette intelligence.

Mais pourquoi perdrais-je mon temps à la décrire, cette victoire, alors que Proust en a donné une si magnifique description lui-même. Car ce qu'il a fait, ce qu’il a conquis sur l’inconscient, n'est-ce pas exactement la même chose que ce que Vinteuil lui a arraché par son génie, dans un passage de Swann sur lequel je vous demanderai la permission de finir ces causeries :

Comme si les instrumentistes, beaucoup moins jouaient la petite phrase qu'ils n'exécutaient les rites exigés d’elle pour qu’elle apparûüt, et procédaient aux incantations nécessaires pour obtenir et prolonger quelques instants le prodige de son évocation, Swann, qui ne pouvait pas plus

(1) Dada est un phénomène d’obéissance, l’œuvre de Proust un phénomène de révolte,

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la voir que si elle avait appartenu à un monde ultra-violet, et qui goûtait comme le rafraîchissement d’une métamorphose dans la cécité momentanée dont il était frappé en approchant d'elle, Swann la sentait présente, comme une déesse protectrice et confidente de son amour, et qui pour pouvoir arriver jusqu'a lui devant la foule et l’emmener à l'écart pour lui parler, avait revêtu le déguisement de cette apparence sonore. Et tandis qu’elle passait, légère, apaisante et murmurée comme un parfum, lui disant ce qu’elle avait à lui dire et dont 1l scrutait tous les mots, regrettant de les voir s'envoler si vite, il faisait involontairement avec ses lèvres le mouvement de baiser au passage le corps harmonieux et fuyant. Il ne se sentait plus exilé et seul puisque, elle, qui s'adressait à lui, lui parlait a mi-voix d'Odette. Car 1l n'avait plus comme autrefois l'impression qu'Odette et lui n'étaient pas connus de la petite phrase. C'est que a souvent elle avait été témoin de leurs joies! Il est vrai que souvent aussi elle l'avait averti de leur fragilité. Et même, alors que dans ce temps-la il

devinait de la souffrance dans son sourire, dans son intonation limpide

et désenchantée, aujourd’hui il y trouvait plutôt la grâce d’une résignation presque gaie. De ces chagrins dont elle lui parlait autrefois et qu'il la voyait, sans qu'il fût atteint par eux, entraîner en souriant dans son cours sinueux et rapide, de ces chagrins qui maintenant étaient devenus les siens sans qu'il eût l'espérance d'en être jamais délivré, elle semblait lu dire comme jadis de son bonheur : « Qu’est-ce que cela, tout cela n’est rien. » Et la pensée de Swann se porta pour la première fois dans un élan de pitié et de tendresse vers ce Vinteuil, vers ce frère inconnu et sublime qui lui aussi avait dû tant souffrir ; qu'avait pu être sa vie? au fond de quelles douleurs avait-il puisé cette force de Dieu, cette puissance illimitée de créer ? Quand c'était la petite phrase qui lui parlait de la vanité de ses souffrances, Swann trouvait de la douceur à cette même sagesse qui tout à l’heure pourtant lui avait paru intolérable quand il croyait la lire dans les visages des indifférents qui considéraient son amour coinme une divagation sans importance.

C’est que la petite phrase au contraire, quelque opinion qu'elle pât avoir sur la brève durée de ces états de l'âme, J voyait quelque chose, non pas comme faisaient TOUS ces gens, de moins sérieux que la vie positive, mais au contraire de si supérieur à elle que seul 1l valait la peine d’être exprimé. Ces charmes d’une tristesse intime, c'était eux qu’elle essayait d’imiter, de recréer, et jusqu’à leur essence qui est pourtant d’être incom-

mumicables et de sembler frivoles à tout autre qu’à celui qui les éprouve,

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la petite phrase l'avait captée, rendue visible. Si bien qu'elle faisait confesser leur prix et goûter leur douceur divine, par tous ces mêmes assistants — si seulement ils étaient un peu musiciens — qui ensuite les méconnaîtraient dans la vie, en chaque amour particulier qu’ils verraient naître près d'eux. Sans doute la forme sous laquelle elle les avait codifiés ne pouvait pas se résoudre en raisonnements. Mais depuis plus d’une année que lui révélant à lui-même bien des richesses de son âme, l'amour de la musique était pour quelque temps au moins né en lui, Swann tenait les motifs musicaux pour de véritables idées, d’un autre monde, d’un autre ordre, idées voilées de ténèbres, inconnues, impénétrables à l'intelligence, mais qui n'en sont pas moins parfaitement distinctes les unes des autres, inégales entre elles de valeur et de signification. Quand après la soirée Verdurin, se faisant rejouer la petite phrase, il avait cherché à déméler comment à la facon d’un parfum, d’une caresse, elle le circonvenait, elle l'enveloppait, il s'était rendu compte que c'était au faible écart entre les cing notes qui la composaient et au rappel constant de deux d’entre elles qu'était due cette impression de douceur rétractée et frileuse ; mais en réalité il savait qu'il raisonnait ainsi non sur la phrase elle-même mais sur de simples valeurs substituées pour la commodité de son intelligence à la mystérieuse entité qu'il avait perçue, avant de connaître les Verdurin, à cette soirée où 1l avait entendu pour la première fois la sonate. Il savait que le souvenir même du piano faussait encore le plan dans lequel il voyait les choses de la musique, que le champ ouvert au musicien n’est pas un clavier mesquin de sept notes, mais un clavier incommensurable, encore presque tout entier inconnu, où seulement ça et là, séparées par d’épaisses ténèbres inexplorées, quelques-unes des millions de touches de tendresse, de passion, de courage, de sérénité, qui le composent, chacune aussi différente des autres qu’un univers d’un autre univers, ont été découvertes par quelques grands artistes qui nous rendent le service, en éveillant en nous le correspondant du thème qu’ils ont trouvé, de nous montrer quelle richesse, quelle variété, cache à notre insu cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant. Vinteuil avait été l’un de ces musiciens. En sa petite phrase, quoiqu'elle présentät a la raison une surface obscure, on sentait un contenu si consistant, si explicite auquel elle donnait une force si nouvelle, si originale, que ceux qui l'avaient entendue la conservaient en eux de plain-pied avec les idées de l’intellgence. Swann s'y reportait comme à une conception de l'amour et du bonheur dont immédiatement 1l savait aussi bien en quoi elle était parti-

culière, qu'il le savait pour la « Princesse de Clèves », ou pour « René », quand leur nom se présentait à sa mémoire. Même quand il ne pensait pas à la petite phrase, elle existait latente dans son esprit au même titre que certaines autres notions sans équivalent, comme les notions de la. lumière, du son, du rehef, de la volupté physique, qui sont les riches possessions dont se diversifie et se pare notre domaine intérieur. Peut-être les perdrons-nous, peut-être s’effaceront-elles, si nous retournons au néant. Mais tant que nous vivons nous ne pouvons pas plus faire que nous ne les ayons connues que nous ne le pouvons pour quelque objet réel, que nous ne pouvons, par exemple, douter de la lumière de la lampe qu’on allume devant les objets métamorphosés de notre chambre d’où s’est échappé jusqu'au souvenir de l'obscurité. Par la, la phrase de Vinteuil avait, comme tel thème de Tristan par exemple, qui nous représente aussi une certaine acquisition sentimentale, épousé notre condition mortelle, pris quelque chose d’humain qui était assez touchant. Son sort était hé à l’avemr, à la réalité de notre âme dont elle était un des ornements les plus particuliers, les mieux différenciés. Peut-être est-ce le néant qui est le vrai et tout notre rêve est-il inexistant, mais alors nous sentons qu’il faudra que ces phrases musicales, ces notions qui existent par rapport à lui, ne soient rien non plus. Nous périrons mais nous avons pour otages ces captives divines qui suivront notre chance. Et la mort avec elles a quelque chose de moins amer, de moins inglorieux, peut-être de moins probable,

(x) Du côté de chez Swann, p. 316.

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