‹ Quelques progrès dans l'étude du cŒur humainChapitre 12 sur 27 · MONSEIGNEUR, MESDAMES, MESSIEURS · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR, MESDAMES, MESSIEURS

Je ne saurais assez m'excuser de l’audace — on dit souvent qu'il n’y a que les timides pour se montrer audacieux — qui me fait m'attaquer aujourd’hui devant vous au sujet le plus difficile, le plus délicat, le plus périlleux qui puisse être traité en conférence. Il est peut-être possible déjà d'écrire sur Marcel Proust sans tomber dans trop de sottises ; la plume admet le temps de la réflexion et si l’on se sent sur le bord d’une idée fausse ou imprécise, on peut toujours la garder suspendue, attendre que l'esprit ait achevé son travail. Mais la parole ! C’est une terrible mécanique, à qui les pannes sont interdites. Quel conférencier ne se croirait pas déshonoré s’il laissait une phrase sans la terminer et même sans lui donner cette sorte de coda qu’implique la cadence oratoire ?

Or Proust est le génie de la réflexion. Or Proust ne pense qu'a serrer, sur un plateau, par tout un système de petites vis réglables et qu’il modifie sans cesse, un objet défini et toujours modique d’observation. C’est l’écrivain le plus minutieux, le plus attentif aux degrés de la vérité qui ait jamais paru. L’étudier par le discours, c’est-à-dire en obéissant aux lois grossissantes de l’éloquence, en cherchant à frapper ses auditeurs, à leur « enfoncer bien ça dans la tête », comme dit la réclame, à les convaincre, à les séduire (car parler, on n’y peut rien, c’est vouloir séduire) — une telle entreprise apparaît donc comme le comble du paradoxe et risque d’aboutir à l’écrasement,

(1) Texte d’une conférence, demandée par la Société de conférences instituée sous le haut patronage de S. À. S. le Prince Pierre de Monaco.

ou à une complète déformation de l’œuvre que l’on voudrait faire comprendre et aimer.

Je m'y lance néanmoins, dans cette entreprise, mais avec l'intention de résister aux exigences de l’éloquence et en vous demandant pardon si ma causerie vous apparaît par trop dépourvue de ces ornements, de ces grâces, de ces bons mots, et de ces tirades aussi, qu’un véritable conférencier se doit de prodiguer à son public. Songez que toute fusée que je manqueraï à lancer se soldera peut-être à la fin pour vous par une compréhension plus exacte, plus prochaine d’un auteur qui en définitive (bien peu de gens le contestent encore et bien peu de temps se passera avant qu'il cesse de se trouver quelqu’ un pour le contester) est le plus important de notre époque.

J'aimerais vous conduire à l’œuvre de Proust en vous faisant d’abord l’histoire de ma rencontre avec elle, puis avec son auteur, en vous montrant par quels états d’esprit et d’âme j'ai passé successivement à leur double égard.

C'est vers le printemps de 1914 que je lus pour la première fois Du côté de chez Swann, qui avait paru en novembre de l’année précédente, aux frais de l’auteur, à la librairie Bernard Grasset. Je n’oublierai jamais l’émerveillement, l’émotion profonde où je fus tout de suite plongé. C’est la deuxième partie de l’ouvrage : Un amour de Swann, qui me bouleversa d’abord le plus fortement. J’entrais dans un nouveau monde. J'avais la sensation de voir s’ouvrir sur l’amour une porte que jamais personne n’avait remarquée et qui donnait accès sous un ciel sombre et magnifique, peuplé d’une multitude de douloureuses petites étoiles. :

Je parle par métaphore ; mais mon émotion était surtout de voir un sentiment et des êtres peints à la fois avec poésie et sans aucune déformation, dans un esprit de sympathie sans doute, mais de sympathie presque scientifique. Jamais encore on n’avait osé être abstrait à ce point dans l’étude des passions et jamais pourtant peut-être livre n'avait distillé pour moi plus de sensations concrètes, n’avait garni mes yeux, tous mes sens, de plus d'images singulières.

Je cherche à vous rendre mon impression dans ce qu’elle avait encore d’obscur et d’incohérent. C'était en tous cas, du premier

coup, l'impression d’une sorte de miracle devant moi soudain réalisé.

Je dois vous avouer pourtant que mes habitudes symbolistes, que mon goût de la phrase glissante, toute chargée de mélodie, comme une barque, étaient légèrement froissés par le style de Proust, par ses phrases toutes dépliées, comme attachées par des épingles à tous les coins de la page, si visibles au dedans, si actualisées qu’on pouvait s’y promener sans plus de surprise que dans du Descartes. Je sentais dans cette façon d’écrire une nouveauté d’une importance considérable, mais qui rebroussait encore mes tendances profondes à la musique.

Dans les derniers mois qui précédèrent la guerre, j'avais noué quelques relations par lettre avec Proust, qui se montra pour moi du premier coup de la plus exquise gentillesse.

La guerre survint avant que j'aie pu le voir ; car dès ce moment, il menait une vie très retirée et ne recevait plus guère que ses anciens amis.

Je perdis contact avec lui et avec son œuvre ; frappé par tout ce que je voyais autour de moi d’énorme et d’ horrible, je sentis une sorte de scrupule se mélanger à ce moment à mon admiration. Je me demandai si vraiment il était permis de peindre la vie dans ce qu’elle avait de plus superficiel, quand elle était susceptible d’aussi affreuses catastrophes que celle à laquelle je me trouvais mêlé ; je me demandai, plus généralement, s’il était permis d’adopter à son égard (quel qu’en fût le fond), une attitude aussi tranquille, aussi objective, aussi purement historique que celle que Proust avait choisie.

Je vous livre tous ces doutes pour vous faire bien sentir que mon admiration actuelle pour notre auteur est loin d’être fondée sur un coup de foudre imbécile.

Pourtant quelque chose me rassurait. Au fond de l’Allemagne, où les hasards de la guerre m’avaient relégué, je relisais Racine et Molière et une parenté m’apparaissait entre leur propos, tout au moins, mais même quelquefois entre leurs procédés, et ceux de Proust. Un même esprit, à voir les choses en gros, me semblai avoir donné naissance à Célimène et à Odette. Je sentais chez Proust dès ce moment l'héritier direct de nos grands peintres de caractères.

Enfin la guerre passa. Mais l’œuvre de Proust ne passa pas. Je la relus dès mon retour ; et j’eus l’impression que sa jeunesse avait augmenté, qu’elle était rayonnante de grâces et de forces qui

m'avaient d’abord échappé. Je compris tout de suite que c'était la

grande œuvre de notre époque et que son influence, son succès allaient être immenses.

Je ne tardai pas à faire la connaissance de Proust. Il faut que vous me pardonniez. Je n’ai pas le don pittoresque. Je ne saurai pas vous faire son portrait physique, ni vous décrire son apparence.

Vous trouverez d’ailleurs dans le numéro spécial, que la Nouvelle

Revue Française lui a consacré après sa mort, une foule de rensei-

gnements, qui vous aideront à vous imaginer sa tournure, son vêtement .

et ses moindres tics. Je vous mets simplement en garde contre les photographies, qui sont presque toutes d’une époque bien antérieure à celle où naquit vraiment Proust l'écrivain, et qui donnent de lui une image beaucoup trop mièvre. Il y avait dans sa figure quelque chose de beaucoup plus net et accusé, en même temps. que dans son

regard une flamme beaucoup plus chaude et lumineuse qu on ne

l’imaginerait d’après ces portraits de jeunesse.

C’est de Proust au moral, tel que je l’ai connu ou tel que j'ai cru le voir, que je voudrais vous tracer maintenant une esquisse. Mais d’abord je voudrais vous lire quelques lignes de M. Paul Desjardins, qui vous l’évoqueront adolescent :

L'enfant que Marcel Proust était en 1888 (et qui a subsisté, je crois, peu changé jusqu’à sa fin), ce jeune prince persan aux grands yeux de gazelle, aux paupières alanguies; respectueux, onduleux, caressant, inquiet ; quéteur de déhces, pour qui rien n'était fade ; irrité des entraves que la nature met aux tentatives de l'homme, — surtout de l’homme qu'il était, si frêle; — s'efforçant à convertir en quelque chose d'actif le passif qui semblait son lot ; tendu vers le plus, le trop, jusque dans sa bonté charmante : cet enfant PRPAAES je le dessinerais valpeaEss de mémoire*.

Je retiens principalement de ce portrait en ibrébé les mots : «respectueux et onduleux » et cette remarque : (S’efforçant à convertir en quelque chose d’actif le passif qui semblait son lot ».

Oui, il y avait chez Proust, je ne veux pas dire une faiblesse, mais, pour emprunter encore un mot à M. Desjardins, un manque de « pugnacité », une répugnance à serrer les poings, à se faire un

chemin par la force, à déranger à son profit l’ordre du monde, ou,

(1) Hommage à Marcel Proust, p. 146.

si vous voulez, à agir, qui doivent être soulignés avant tout autre trait. |

Il était pourtant aux antipodes de la lâcheté et de la timidité. Il s'était battu en duel avec Jean Lorrain et je le revois voulant entrer de force en pleine nuit chez un de ses amis et abrutissant la porte, et la concierge derrière la porte, de coups de poing impératifs.

Mais, en général, il avait quelque chose d’exposé, de livré, de démantelé. Son organisme moral n’était pas fait pour la concentration, l'affirmation et la conquête. Les moindres choses, les plus petits accidents de la vie prenaient sur lui de l’ascendant ; ils n'étaient Jamais prévus par lui, ni parés.

Il faut d’abord vous faire l’idée de quelqu'un d’extrêmement inégal à la vie, d’absolument incapable de répondre à ses provocations. Tl'out cet aspect de son caractère se résume pour moi dans l’anecdote suivante : je sortais un soir de son appartement avec lui, vers minuit. (C'était l'heure où il allait faire ses visites.) Céleste, qui était à la fois sa gouvernante, sa bonne et sa secrétaire, nous accompagnait. L’escalier avait été fraîchement repeint. Du premier coup, Proust posa la main sur la peinture et en enduisit complètement son gant. Aussitôt il se mit à diriger de doux et compliqués reproches vers Céleste, qui aurait dû le prévenir, qui savait pourtant bien que l'escalier était repeint, etc. Il semblait admettre que l’écran seul de Céleste eût pu le protéger de cette peinture ; il n’avait pas l’idée qu’il pût se défendre des choses, ni d’ailleurs non plus agir sur elles, par ses propres moyens.

Mais ceci étant bien noté, il faut maintenant nous rendre attentifs à un autre aspect très différent de son caractère, et qui n’est pas moins important. « Onduleux », dit M. Desjardins ; et « s’efforçant à convertir en quelque chose d’actif le passif qui semblait son lot. » Il y a là une indication très précieuse et qu'il nous faut développer.

Proust était exposé, démuni, mais exigeant. Tenons-nous en pour l'instant au simple domaine pratique. Il y avait des tas de choses que Proust désirait, voulait et même s’entendait à obtenir. Il avait pour les obtenir une méthode extraordinaire, d’ailleurs purement instinctive. C'était par d'immenses détours. Mais « détour » suggère une ligne courbe. C’était plutôt une ligne brisée qu’il suivait, et qui lui permettait de passer entre tous les obstacles.

Ici encore prenons un exemple. Son dévouement pour ses amis,

sa générosité étaient admirables ; il avait toujours à chacun quelque

be

chose à demander pour un autre. À moi, c'était le plus souvent une

insertion de manuscrit dans la Nouvelle Revue Française. (Je ne parle

pas des innombrables services qu'il m'a rendus et qui dépassent infiniment tous ceux non seulement que j’ai pu lui rendre, mais même qu’il a pu jamais me demander.)

Eh bien, pour parvenir à ses fins, il déployait une énergie et une ruse formidables. Il laissait la conversation suivre tous les méandres de l’association des idées, et pourtant le nom de la personne qu'il voulait me recommander y revenait vingt fois accompagné de tous

les commentaires les plus propres, étant donné mes goûts et mon

caractère qu’il connaissait mieux que moi, à me la rendre sympathique.

Si le talent de cette personne manquait d’évidence, Proust ne cherchait

pas à me le démontrer de force ; il en parlait même, pour me désarmer, avec une liberté assez dédaigneuse ; maïs il me citait tous les auteurs que j'avais publiés qui, à son avis, en avaient moins que son protégé. Dès qu’il me sentait résistant où gendarmé, 1l cédait et passait à des considérations générales ; mais il ne tardait pas, par tout un système de tranchées défilées à mes vues, à rallier ses arguments et à reprendre son offensive.

Si par malheur je restais inflexible, il ne se résignait pas, et dans chacune de nos conversations ultérieures, il me reprochait régulièrement le refus que je lui avais opposé. Son grief revenait indéfiniment, comme une vague d’ailleurs amicale, battre ma position. Il trouvait

même, dans mes choix et mes décisions concernant la revue, de quoi

souligner ce qu’il y avait eu de scandaleux dans ma résistance à ses VŒUXx. |

D'ailleurs, dans sa prodigieuse mémoire, rien jamais ne se perdait et il était capable de vous répéter, à des années de distance, une phrase que vous lui aviez dite et dont aucun souvenir ne vous était resté.

Il faut même noter ici, bien que cela nous fasse sortir de la description de son caractère pour entrer dans celle de son intelligence, qu'il souffrait d’une sorte de monstruosité qui était de ne pouvoir parvenir au présent qu’en parcourant à nouveau toute une partie de son passé. Il ne débouchait dans le présent que par le lacis, complexe et distinct, des mille canaux de sa vie antérieure. Il ne se produisait chez lui presque aucun allègement de souvenir et c’est, de toute évidence, ce qui l’handicapait si fort dans la vie pratique, car agir c'est d’abord avoir oublié.

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Mais laissons ce point pour l'instant. Je tiens surtout à vous faire sentir ce quelque chose dans son caractère, à côté de sa passivité, que j'ai appelé de l’exigence, cet effort constant, comme a si bien dit M. Desjardins « pour convertir en quelque chose d’actif le passif qui semblait son lot ».

On ne peut comprendre Proust et son œuvre que si l’on se représente à la fois son impéritie, son immense maladresse, sa complète infirmité pratique et en même temps son appétit, cette direction de tout son être vers les choses, vers les gens, vers la vie, sa continuelle application à leur dérober quelque chose, à les exproprier de quelque chose.

En effet le premier caractère qui doit frapper, me semble-t-il, quiconque aborde son œuvre sans prévention, c’est sa densité. Et je vous vois sourire. Car c’est cette densité qui arrête aussi tant de gens et les fait crier à l’ennui, avant même qu'ils aient lu trois pages.

Pourtant je n’hésite pas à en faire la première, sinon la plus importante qualité de l’œuvre de Proust. C’est aussi qu’il faut bien voir la nature de cette densité. C’est celle même du concret. Ce sont des sensations, des impressions, des émotions massées en quantités incalculables sur chaque centimètre carré de la page, qui la produisent. Jamais peut-être la réalité n'avait été perçue d’une façon aussi fine et aussi touffue.

Écoutez plutôt ce passage de Combray :

Son appartement particulier [de la tante Léome] donnait sur la rue Saint-Jacques qui aboutissait beaucoup plus loin au Grand-Pré (par opposition au Petit-Pré, verdoyant au milieu de la ville, entre trois rues), et qui, ume, grisâtre, avec les trois hautes marches de grès presque devant chaque porte, semblait comme un défilé pratiqué par un tailleur d'images gothiques à même la pierre où 1l eût sculpé une crèche ou un calvaire. Ma tante n'habitait plus effectivement que deux chambres contiguës, restant l'après-midi dans l’une pendant qu'on aérait l’autre. C’étaient de ces chambres de province qui, — de même qu’en certains pays des parties entières de l'air ou de la mer sont illuminées ou parfumées par des myriades de protozoaires que nous ne voyons pas, — nous enchantent des mille odeurs qu'y dégagent les vertus, la sagesse, les habitudes, toute une vie

secrète, invisible, surabondante et morale que l’atmosphére y tient en suspens ; odeurs naturelles encore, certes, et couleurs du temps comme celle de la campagne voisine, mais déjà casanières, humaines et renfermées, gelée exquise, industrieuse et limpide, de tous les fruits de l’année qui ont quitté le verger pour l'armoire ; saisonmères, mais mobilières et domestiques, corrigeant le piquant de la gelée blanche par la douceur du pain chaud, oisives et ponctuelles comme une horloge de village, fläneuses et rangées, insoucteuses et prévoyantes, lingères, matinales, dévotes, heureuses d’une paix qui n'apporte qu’un surcroît d’anxiété et d’un prosaïsme qui sert de grand réservoir de poésie à celui qui la traverse sans y avoir vécu. L'air y était saturé de la fine fleur d’un silence si nourricier, si succulent, que je m'y avançais qu ’avec une sorte de gourmandise, surtout par ces premiers matins encore froids de la semaine de Pâques où je le goütais mieux parce que je venais seulement d’arriver à Combray : avant que j'entrasse souhaïter le bonjour à ma tante on me faisait attendre un instant dans la première pièce, où le soleil, d'hiver encore, était venu se mettre au chaud devant le feu, déja allumé entre les deux briques et qui badigeonnait toute la chambre d’une odeur de sue, en faisant comme un de ces grands « devants de four » de campagne, ou de ces manteaux de cheminée de châteaux, sous lesquels on souhaite que se déclarent dehors la pluie, la neige, même quelque catastrophe diluvienne, pour ajouter au confort de la réclusion la poésie de l'hivernage ; je faisais quelques pas du prie-Dieu aux fauteuils en velours frappé, toujours revêtus d’un abputête au crochet ; et le feu cuisant comme une pâte les appétissantes odeurs dont l'air de la chambre était tout grumeleux et qu'avait déja fait travailler et « lever » la fraîcheur humide et ensoleillée du matin, il les feuilletait, les dorait, les godait, les boursouflait, en faisant un invisible et palpable gâteau provincial, un immense « chausson » où, à peine goûtés les aromes plus croustillants, plus fins, plus réputés, mais plus secs aussi du placard, de la commode, du papier à ramages, je revenais toujours avec une convoitise inavouée m'engluer dans l'odeur. médiane, poisseuse, fade, indigeste et frutée du couvre-lit à fleurs,

Je vous lis ce passage pour vous faire sentir ce que Barrès, dans la lettre que nous avons publiée dans le numéro d'hommage, a appelé « l’incroyable surabondance des enregistrements » de Proust.

Et cet autre passage que je vais vous lire, vous fera sentir d’une

(1) Du côté de chez Swann, t. I, p. 50.

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autre manière la quantité non plus de sensations, mais de sentiments que Proust est capable de faire tenir dans une simple demi-page décrivant un espace de temps de quelques secondes. C’est au moment où Odette conquise s’abandonne dans les bras de Swann : |

Il élevait son autre main le long de la joue d'Odette ; elle le regarda de l'air languissant et grave qu'ont les femmes du maître florentin avec lesquelles 1l lui avait trouvé de la ressemblance ; amenés au bord des paupières, ses yeux brillants, larges et minces comme les leurs, semblaient prêts a se détacher ainsi que deux larmes. Elle fléchissait le cou comme on leur voit faire a toutes, dans les scènes païennes comme dans les tableaux religieux. Et, en une attitude, qui sans doute lui était habituelle, qu’elle savait convenable a ces moments-la et qu’elle faisait attention à ne pas oublier de prendre, elle semblait avoir besoin de toute sa force pour retenir son visage, comme st une force invisible l’eût attiré vers Swann. Et ce fut Swann, qui, avant qu'elle le laissât tomber, comme malgré elle, sur ses lèvres, le retint un instant, à quelque distance, entre ses deux mains. Il avait voulu laisser a sa pensée le temps d’accourir, de reconnaître le rêve qu’elle avait si longtemps caressé et d'assister a sa réalisation, comme une parente qu’on appelle pour-prendre sa part du succès d’un enfant qu’elle a beaucoup aimé. Peutêtre aussi Swann attachait-il sur ce visage d'Odette non encore possédée, ni même encore embrassée par lui, qu’il voyait pour la dernière fois, ce regard avec lequel un jour de départ, on voudrait emporter un paysage qu’on va quitter pour toujours’.

Je cherche encore une fois à vous faire sentir l’extraordinaire bourrage du livre, que la disposition typographique (j'entends celle des premiers volumes) ne faisait que reproduire et matérialiser.

Chaque page est, si j'ose dire, au psychologique, ce qu’elle est au typographique : une myriade de perceptions et d'émotions diverses et simultanées y sont tassées, en étroit contact, en étroite liaison mutuelle et pourtant dans un état de distinction parfaite. On voit, on touche, on respire le tout d’un spectacle, le tout d’un sentiment, d’une pensée. C’est un. véritable gâteau, pour reprendre sa métaphore, un véritable gâteau d’impressions que Proust offre à la faim de notre esprit.

Et je tiens à vous faire observer que ce que nous constatons ici n’est que le résultat positif, la rançon esthétique de cette maladresse,

(1) Du côté de chez Swann, IT, 19.

de cette lâcheté, au sens physique du mot, de ce manque de tension et

d'adaptation nerveuses, de cette exposition à toutes choses, que nous

avons signalés tout à l’heure comme le premier trait du caractère de

Proust.

Si vous me permettez de me citer moi-même, je vous lirai ici une page de l’article que j'ai donné dans le numéro d'hommage :

Proust trempe d’abord entièrement, profondément, dans la sensation, dans le sentiment. Des son enfance éprouver lui prend toutes ses forces, sauf une : l'intelligence. On le voit captif de ses propres émotions, enseveli sous leur multitude, accablé, opprimé déja ; 1l n’y a que son esprit qu vole et le transcende, mais sans se proposer d’autre tâche que l'inspection.

Le moment où l'enfant réfléchit sur ses sentasions, en refuse certaines pour pouvoir utiliser les autres, ne vient pas pour lui. Aucun effort d’ajustement n1 d'économie ; il ne se prépare à aucun moment à vaincre la nature ; le Robinson ne fait pas son apparition en lui. Dans l’épaisse forêt de ses

jours et de ses nuits, il ne taille aucune planche et ne cherche à se construire

aucune maison. Il restera pauvre d’abri jusqu'à son dernier jour, jusqu'à ce lit de fer dans cet appartement meublé où il mourra, face encore a ses sensations!

Vous voyez de quelle façon on peut, et je crois qu’on doit, mettre en relation le manque d’industrie de Proust et l’épaisseur magnifique de son livre.

Cette épaisseur est un miracle qui ne pouvait se produire que par le moyen ou par la médiation d’un organisme moral complètement

privé de défense. C’est parce qu'il ne s’est jamais disputé avec la vie que

Proust a pu recevoir l’empreinte avec cette prodigieuse minutie. C’est parce qu'il n’a rien voulu d’abord qu'il a tant recueilli.

Oui, décidément, cette descente de son escalier que je vous racontais tout à l'heure m’apparaît de plus en plus symbolique. La peinture devait venir se coller à son gant et il n’y avait qu’un autre être s’interposant, le protégeant, qui pût empêcher cette adhésion du monde extérieur sur lui. .

Si vous voulez mesurer d’une première façon l'importance et l originalité de l’œuvre de Proust, songez que c’est l’œuvre de quelqu’ un qui n’a rien évité. Cette danse à laquelle nous nous livrons instincti-

(1) Hommage, p. 181.

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vement dès l’enfance et qui nous permet de tourner certains obstacles, d’éluder certains encombrements, de nous rapprocher de certains objets, de nous éloigner de certains autre, de fournir une carrière, au sens propre du mot, Proust n’en a jamais été capable. Et par là même, par cette impuissance première, il a pu recueillir tout ce que nous secouons, enregistrer tout ce que nous dépassons, s’alourdir de tout ce que nous écartons.

Son œuvre nous apparaît donc en ceci d’abord prodigieuse, qu’elle représente la totalité d’une expérience spirituelle, la somme de tout ce qui assaille notre conscience et ne réussit en général à y pénétrer que partiellement.

On y trouve par exemple des descriptions infiniment détaillées de rêves que nous reconnaissons avec une sorte de coup au cœur, mais dont jamais nous n’avions été capables de ressaisir en nous-mêmes le souvenir, une fois éveillés.

On y trouve une peinture des dessous de l’amour, si j'ose dire, j'entends par là de tout ce que nous éprouvons réellement dans cet état mystérieux qu’un mot sert à simplifier, mais qui est fait de mille mouvements profonds et absurdes, de mille petites pensées que nous ne prenons même pas la peine de nous traduire à nous mêmes, et qui sont comme les molécules obscures de notre sentiment.

À travers tout cet Amour de Swann, qui forme la seconde partie de Du côté de chez Swann et qui, comme l’a remarqué Edmond Jaloux, est à lui tout seul un des plus beaux romans de passion de toute la littérature française, les sentiments du héros sont constamment figurés sur plusieurs étages, si j'ose dire. On voit ce qui se passe à la surface de sa conscience, tout ce qu’il appréhende immédiatement, et en même temps des vues nous sont ouvertes brusquement sur le courant secret qui la parcourt.

Je vous donne quelques exemples :

Swann a pris l’habitude de voir tous les soirs Odette chez Îles Verdurin :

Rien qu'en approchant de chez les Verdurin quand il apercevait, éclairées par des lampes, les grandes fenêtres dont on ne fermait jamais les volets, il s’attendrissait en pensant à l’être charmant qu'il allait voir épanoui dans leur lumière d’or. Parfois les ombres des invités se détachaient minces et noires, en écran, devant les lampes, comme ces petites gravures

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qu’on intercale de place en place dans un abat-jour translucide dont les autres feuillets ne sont que clarté. Il cherchait à distinguer la silhouette d'Odette. Puis, dès qu’il était arrivé, sans qu'il s’en rendit compte, ses Yeux brillaient d’une telle joie que M. Verdurin disait au peintre : « e crois que ça chauffe. » Et la présence d’Odette ajoutait en effet pour Swann à cette maison ce dont n'était pourvue aucune de celles où 1l était reçu : une sorte d'appareil sensitif, de réseau nerveux qui se ramifiait dans toutes les pièces et apportait des excitations constantes à son cœur.

Ainsi le simple fonctionnement de cet organisme social qu'était le petit Cclan », prenait automatiquement pour Swann des rendez-vous quotidiens avec Odette et lu permettait de feindre une indifférence a la voir, ou même un désir de ne plus la voir, qui ne lu faisait pas courir de grands risques, puisque, quoi qu'il eût écrit dans la journée, il la verrait forcément le soir et la raméënerait chez elle.

Mais une fois qu'ayant songé avec maussaderie à cet inévitable retour ensemble, 1l avait emmené jusqu'au bois sa jeune ouvrière pour retarder le moment d'aller chez les V erdurin, il arriva chez eux si tard qu Odette, croyant qu’il ne viendrait plus, était partie. En voyant qu’elle n’était plus dans le salon, Swann ressentit une souffrance au cœur ; il tremblait d’être privé d’un plaisir qu’il mesurait pour la première fois, ayant eu jusque-là cette certitude de le trouver quand il voulait, qui pour tous les plaisirs nous diminue ou même nous empêche d’apercevoir aucunement leur grandeur.

.« Swann ressentit une souffrance au cœur. » C’est l’inconscient qui se révèle tout à coup. T'out à coup, et en même temps que lui, nous sentons dans cet être quelque chose de plus qu’il ne sentait, nous le voyons constitué d’un élément de plus que nous ne savions, et qu …l ne savait,

Un peu plus tard, quand Swann cherche Odette dans tout Paris: et qu’il a envoyé son cocher visiter les restaurants où elle peut être encore :

Le cocher revint, mais, au moment où il s'arrêta devant Swann, celui-ci ne lui dit pas : « Avez-vous trouvé cette dame ? » mais : « Faites- ‘mot donc penser pour demain à commander du bois, je crois que la provision doit commencer à s ‘épuiser. » Peut-être se disait-1l que si Rém'avait trouvé Odette dans un café où elle l’attendait, la fin de la soirée néfaste était déja

(x) Swann, II, 13.

anéantie par la réalisation commencée de la fin de soirée menheureuse et qu'il n'avait pas besoin de se presser d'atteindre un bonheur capturé et en heu sûr, qui ne s’échappait plus. Mais aussi c'était par force d'inertie ; il avait dans l’âme le manque de souplesse que certains êtres ont dans le corps, ceux-la qui au moment d'éviter un choc, d’éloigner une flamme de leur habit, d'accomplir un mouvement urgent, prennent leur temps, commencent par rester une seconde dans la situation où 1ls étaient auparavant comme pour y trouver leur point d'appui, leur élan. Et sans doute si le cocher l'avait interrompu en lui disant : « Cette dame est la »,1l eût répondu : « Ah! oui, c’est vrai, la course que je vous ai donnée, tiens je n'aurais pas cru », et aurait continué à lui parler provision de bois pour lui cacher l’émotion qu'il avait eue et se laisser à lui-même le temps de rompre avec l'inquiétude et de se donner au bonheur.

Maïs le cocher revint lui dire qu'il ne l'avait trouvée nulle part, et ajouta son avis, en vieux serviteur :

Je crois que Monsieur n’a plus qu’à rentrer.

Mais l'indifférence que Swann jouait facilement quand Rémi ne pouvait plus rien changer a la réponse qu'il apportait tomba, quand il le wit essayer de le faire renoncer à son espoir et à sa recherche *.

« Son indifférence... tomba. » Voilà le mot à noter. Il est d’une simplicité magnifique ; mais il nous montre ici dans toute sa force le procédé de Proust, cette façon qu’il a de toujours nous présenter les autres êtres et lui-même dans leur profondeur, avec ce qui se passe en eux de supplémentaire, si je puis dire, avec la totalité de leurs impréssions, dans tout leur volume psychologique.

Bien que ce soit une qualité d’ordre plus pittoresque, il nous faut noter ici, — car il provient également de « l’incroyable surabondance de ses enregistrements » — l’art qu’a Proust de reproduire presque sténographiquement les paroles de ses personnages. Là encore il embrasse le tout de ce qu’on pourrait appeler leur être verbal, comme ailleurs le tout de leurs sentiments. Il disparaît vraiment, comme auteur, sous le flot de leurs paroles ; il ne lui impose aucune limite, ni aucune direction. On peut en ressentir parfois de l’agacement ; mais le personnage s'impose ainsi à nous avec une réalité, une abondance, une variété qu'aucun portrait délibéré ne pourrait produire.

Rien ne peut être plus exaspérant que les propos de M. de Norpois,

(1) Swann, II, 16.

l'ambassadeur en visite chez les parents de Proust, au début des ÿeunes Filles en fleurs. Écoutez plutôt (je ne puis vous donner qu'un tout LpEUR échantillon) :

Une des choses qui contribuent certainement au succès de Me Berma, dit M. de Norpois en se tournant avec application vers ma mère pour ne pas la laisser en dehors de la conversation et afin de remplir consciencieusement son devoir de politesse envers une maîtresse de maison, c’est le goût parfait qu’elle apporte dans le choix de ses rôles et qui lui vaut toujours un franc succès, et de bon aloi. Elle joue rarement des médiocrités. Voyez, elle s’est attaquée au rôle de Phèdre. D'ailleurs, ce goût elle l’apporte dans ses toilettes, dans son jeu. Bien qu’elle ait fait de fréquentes et fructueuses tournées en Angleterre et en Amérique, la vulgarité, je ne dirai pas de John Bull, ce qui serait injuste, au moins pour l Angleterre de l’ère Victorienne, mais de l’oncle Sam, n’a pas déteint sur elle. famais de couleurs voyantes, de cris exagérés. Et puis cette voix admirable qui la sert si bien et dont elle joue à ravir, je serais presque tenté de dire en musicienne*!

Tous les poncifs, toute la vétusté d’expression, toute la timidité devant l'exactitude des mots d’un vieux diplomate de carrière, apparaissent dans ce court passage et là encore nous avons, il me semble, cette même impression d’intégrité, de parfaite prépondérance de la réalité sur les goûts, le choix, les réactions possibles de l’auteur, que nous éprouvions tout à l’heure quand Proust nous décrivait les odeurs de Combray ou nous montrait Swann perdant tout à coup son indifférence. Quelque chose s’installe devant nous, sur nous, qui peut nous gêner, mais que nous ne pouvons ni récuser, ni écarter.

J'aimerais à vous donner encore des échantillons de cette magnifique habitation par le concret de l’œuvre de Proust.

Mais je dois m’arrêter, content si j'ai pu vous faire soupéser l’extraordinaire richesse de cette œuvre, son caractère volumineux et pour reprendre une expression que Proust applique aux imaginations de Swann amoureux « cette sorte de douceur surabondante et de densité mystérieuse », qui en font le premier charme.

Je serai content aussi si vous avez bien compris qu’une telle œuvre ne pouvait naître que de l’être exposé et immobile que je vous décrivais

(1) À l’ombre des Jeunes Filles en Fleurs, I, 30.

en commençant, que de « ce navire démoli et condamné à un éternel mouillage » que fut Proust dès son enfance.

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