III
Pourtant, de même que nous avons reconnu à côté de sa passivité et de son impressionnabilité radicales, un trait positif dans le caractère de Proust, de même nous devons rechercher, ou nous devons nous attendre à voir apparaître un second aspect de son œuvre, une autre originalité de sa manière.
Il y a la tache de peinture sur le gant ; mais il y a aussi l’entêtement de Proust, son art de demander et d’obtenir, cet appétit, cette exigence, cet effort « pour convertir en quelque chose d’actif le passif qui semblait son lot », et plus généralement encore, dans le plan intellectuel, sa défiance des apparences, son besoin de saisir quelque chose de plus solide que ce qui s’offre d’abord, sa passion de la vérité.
Écoutez ce passsage de Combray. Il va vous faire sentir l’attitude que prenait instinctivement Proust en face des sensations et par quelle aspiration vraiment philosophique sa merveilleuse réceptivité se prolongeait :
Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il me parut plus affhgeant encore qu ‘auparavant de n'avoir pas de disposiiions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre. Les regrets que j'en éprouvais, tandis que je restais seul à rêver un peu à l'écart, me faisaient tant souffrir, que pour ne plus les ressentir, de luimême par une sorte d’inhibition devant la douleur, mon esprit s’arrétait entièrement de penser aux vers, aux romans, à un avenir poétique Sur lequel mon manque de talent m'interdisait de compter. Alors, bien en dehors de toutes ces préoccupations littéraires et ne s’y rattachant en rien, tout d’un coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l'odeur d’un chemin me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu'ils me donnaïent, et aussi parce qu’ils avaient l'air de cacher au dela de ce que je VOYAIS, quelque chose qu als invitaient à venir prendre et que malgré mes efforts j je n’arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que cela se trouvait en eux, je restais la immobile, à regarder, à respirer, à tâcher d'aller avec ma pensée au dela de l’image ou de l'odeur. Et s’il me fallait rattraper mon grand-père, poursuivre ma route, je cherchais à les retrouver, en fermant les yeux ; je
m'attachais à me rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans que je pusse comprendre pourquoi, m'avaient semblé pleines, prêtes à s’entr'ouvrir, à me livrer ce dont elles n'étaient qu'un couvercle:.
Ainsi dès l’enfance, en même temps qu'il recevait le monde en lui comme une envahissante merveille, Proust sentait un « devoir de conscience ardu » — c’est sa propre expression — qui le poussait à le comprendre, à lui arracher quelque chose de plus que lui-même, à découvrir la réalité (matérielle ou idéale, il ne savait encore) cachée «sous le revêtement des images ».
Reynaldo Hahn, dans le numéro d'hommage, a raconté une anecdote très significative qui montre combien, dans la pratique, 1l était
fidèle à ce devoir :
Le jour de mon arrivée, nous allämes ensemble nous promener dans le jardin. Nous passions devant une bordure de rosiers du Bengale, quand soudain il se tut et s'arrêta. Je m'arrétai aussi, maïs il se remit alors à marcher, et je fis de même. Bientôt 1l s'arrêta de nouveau et me dit avèc cette douceur enfantine et un peu triste qu’il conserva toujours dans le ton et dans la voix : « Est-que ça vous fâcherait que je reste un peu en arrière ? Je voudrais revoir ces petits rosiers. » Ÿe le quittai. Au tournant de l'allée, je regardai derrière moi. Marcel avait rebroussé chemin jusqu'aux rosiers. Ayant fait le tour du château, je le retrouvai à la même place, regardant fixement les roses. La tête penchée, le visage grave, il chgnait des yeux, les sourcils légèrement froncés comme par un effort d'attention passionnée, et de sa main gauche 1l poussait obstinément entre ses lèvres le bout de sa petite moustache notre, qu'il mordillait. Ÿe sentais qu’il m'entendait venir, qu'il me voyait, mais qu'il ne voulait ni parler ni bouger. fe passai donc sans prononcer un mot. Une minute s’écoula, puis j'entendis Marcel qu m'appelait. fe me retournai; il couraît vers moi. Il me rejoignit et me demanda si «je n'étais pas fâché ». Je le rassurai en riant et nous reprîmes notre conversation interrompue. Ÿe ne lui adressai pas de question sur l’épisode des rosiers; je ne fis aucun commentaire, aucune plaisanterie : je comprenais obscurément qu'il ne fallait pas?
C’est dans la même hypnose consciente, et qui était plutôt un effort passionné d’application aux choses sensibles pour leur dérober
(1) Swann, I, 165.
(2) Hommage, p. 39.
leur secret, que Proust lui-même se représente à plusieurs reprises au cours de son livre.
Devant les aubépines d’abord :
Mais j'avais beau rester devant les aubépines à respirer, à porter devant ma pensée qui ne savait ce qu ‘elle devait en faire, à perdre, à retrouver leur invisible et fixe odeur, à m'unir au rythme qui jetait es fleurs, ici et la, avec une allégresse juvénile et à des intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux, elles m'offraient indéfiniment le même charme avec une profusion inépuisable, maïs sans me le laisser approfondir davantage, comme ces mélodies qu’on rejoue cent fois de suite sans descendre plus avant dans leur secret.
Et ailleurs :
Au tournant d’un chemin j'éprouvai tout à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient l'air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicg qui, séparé d’eux par une colline et une vallée, et situé sur un plateau plus élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d'eux.
En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais que je n’allais pas au bout de mon impression, que quelque chose était derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose Le ils semblaient contenir et dérober à
la fors?.
Tout ce qui le frappe, tout ce qui émeut ses sens lui semble ainsi à la fois « contenir et lui dérober » quelque chose. Et le premier mouvement de son génie est de poursuivre ce quelque chose, de tâcher de le reprendre, de l’extorquer au paysage, ou à l’être vivant qui se propose à lui.
De même qu’au voyage à Balbec, au voyage à Venise, que j'avais tant désirés, — ce que je demandais à cette matinée, c'était tout autre chose -qu’un plaisir : des vérités appartenant à un monde plus réel que celur où je vivais, et desquelles l'acquisition une fois faite ne pourrait pas m'être enlevée par des incidents insigmfiants, fussent-ils douloureux à mon corps,
(1) Swann, I, 129.
(2) Swann, I, 166,