‹ Quelques progrès dans l'étude du cŒur humainChapitre 14 sur 27 · OÙ · texte numérisé non relu

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de mon oiseuse existence. Tout au plus le plaisir que j'aurais pendant le spectaile, m'apparaissait-1l comme la forme peut-être nécessaire de la perception de ces vérités1.

Un auteur anglais a pu écrire tout un article sur le Platonisme de Proust. Ce sont en effet comme des Idées du monde sensible, comme des archétypes de chaque objet ou de chaque être que Proust au début semble vouloir à tout prix découvrir. [l a une véritable faim de vérité, et de réalité immuable, soustraite au temps, donc autre que celle que ses sens lui présentent.

Je crois qu’on ne saurait assez insister sur ce point, ni assez montrer que toute la Recherche du temps perdu est née du besoin de saisir, de posséder l’insaisissable et de l’éterniser en le ramenant à quelque chose de l’ordre de la vérité.

Nous n’y comprendrons rien si nous ne nous rappelons sans cesse la phrase : « Je restais là immobile, à regarder, à respirer, à tâcher d’aller avec ma pensée au delà de l’image et de l’odeur, » — si nous ne nous représentons pas sans cesse cet esprit qui cherche, qui désire.

(D'ailleurs vous avez remarqué sans doute qu’au début Proust ne concevait la possibilité pour lui d'écrire une grande œuvre littéraire que s 1l réussissait à trouver un sujet philosophique. Et c’est parce qu'il n’en trouvait pas qu’il se croyait dépourvu de talent...)

Pourtant ce qu’il cherche, ce qu’il désire, Proust perd assez vite l’idée que ce puisse être quelque chose de vraiment extérieur, quelque chose comme une statue idéale qui serait logée derrière les spectacles qu’il contemple et qu'il n’aurait qu’à dévoiler.

Son appétit se transforme et sans devenir moins intense, se fait plus modeste. Son besoin réaliste se change en le simple besoin de savoir la vérité et ce qu'il cherche désormais à arracher à ses impressions, à tout ce qui vient ébranler ses sens, ce n’est plus qu’une formule où soit décelé ce qu’ils peuvent avoir de général, de perceptible par tous les esprits.

Vous voyez le double mouvement de son esprit. La force d’abord en est si grande qu'il va frapper la réalité sensible comme un mur et qu'il cherche à la faire écrouler pour voir ce qu’il peut y avoir derrière. C'est exactement le pendant de ses coups de poing dans la porte pour réveiller la concierge.

( 1) À l'ombre des Jeunes Filles en Fleurs, 1, 17.

Mais la porte ,mais le mur résistent. Et l’esprit de Proust alors, sans rien perdre de son entêtement objectif, s’assouplit, devient « onduleux » si vous voulez, et ne cherche plus, de cette réalité sensible, qui après tout, il s’en aperçoit, lui est intérieure, qu’à extraire la généralité, ou qu'à exprimer les lois.

En d’autres termes, sa tendance métaphysique se transforme en une tendance positive, en un effort pour découvrir au sein de cette masse énorme de sensations et d'émotions dont il est encombré les éléments reconnaissables par tous les hommes, les éléments humains.

Et je crois que nous sommes munis maintenant pour comprendre tout ce que j’ai appelé le deuxième aspect de l’œuvre de Proust, ce qui fait, non plus seulement son charme, mais sa grandeur, ce qui lui donne un caractère classique.

Nous ne manquons pas de livres d’évocation, de livres de souvenirs. Combien de gens ont raconté leur enfance, ont travaillé à nous émouvoir par le récit de leurs émotions passées, ou par des descriptions détaillées du milieu où ils ont grandi! Vous sentez bien pourtant que ce que nous donne Proust est non seulement d’une’beaucoup plus grande perfection sous ce rapport, d’un beaucoup plus grand achèvement, mais en même temps d’un autre ordre.

Oui, je n’hésite pas à le dire, cet acharnement à comprendre, à dépasser l’apparence avec l’esprit, que je vous ai fait saisir, a fini par transformer un livre de pure réminescence en une extraordinaire peintrue de l’homme, des hommes, une peinture aussi vraie, aussi puissante, aussi approfondissante de nos abîmes, si j'ose dire, que les grandes œuvres classiques. Le livre de Proust est aussi satifaisant pour notre intelligence que pour toutes nos autre facultés. Il ne nous caresse pas seulement, il ne nous envoie pas seulement des bouffées de parfum vers les narines ; il ne nous fait pas seulement entrevoir comme un étang souterrain qui luit dans l’ombre la complexité et la bizarrerie de notre moi ; il nous enseigne, il nous explique la nature humaine ; 1l nous en découvre de nouveaux rouages ; il lui arrache tout un tas de petites lois ; il la porte, il l’élève lentement, même dans ce qu’elle a de plus obscur, jusqu’au niveau de notre raison.

Je voudrais vous faire sentir maintenant par des lectures jusqu’à quel degré cette masse formidable de sensibilité que nous avons soupesée au début et dont nous avons admiré la densité, est imprégnée en même temps de vérité et rayonne pour l'esprit. Je vais prendre

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d’abord un passage pittoresque, un passage comique, mais dont vous ne manquerez pas d’apercevoir la valeur d’humanité, où vous distinguerez cette sorte de lumière explicative de notre nature qui illumine par exemple les pièces de Molière : | |

Mme Verdurin était assise sur un haut siège suédois en sapin ciré, qu’un violoniste de ce pays lui avait donné et qu’elle conservait, quoiqu'il rappelât la forme d’un escabeau et jurât avec les beaux meubles anciens qu’elle avait, mais elle tenait à garder en évidence les cadeaux que les fidèles avaient l'habitude de lui faire de temps en temps, afin que les donateurs eussent le plaisir de les reconnaître quand ils venaient. Aussi tächait-

elle de persuader qu’on s’en tint aux fleurs et aux bonbons, qui du moins se q

détruisent ; mais elle n’y réussissait pas et c'était chez elle une collection de chauffe-pieds, de coussins, de pendules, de paravents, de baromètres, de potiches, dans une accumulation, des redites et une disparate d’étrennes. De ce poste élevé elle participait avec entrain à la conversation des fidèles et s’'égayait de leurs « fumisteries », mais depuis l'accident qui était arrivé à sa mâchoire, elle avait renoncé à prendre la peine de pouffer effectivement et se livrait à la place à une mimique conventionnelle qui signifiait sans fatigue m risques pour elle, qu’elle riait aux larmes. Au moindre mot que lâchait un habitué contre un ennuyeux ou contre un ancien habitué rejeté au camp des ennuyeux, — et, pour le plus grand désespoir de M. Verdurin, qui avait eu longtemps la prétention d’être aussi aimable que sa femme, mais qui riant pour de bon s’essoufflait vite et avait été distancé et vaincu par cette ruse d’une incessante et fictive hilarité —, elle poussait un petit cri, fermait entièrement ses yeux d'oiseau qu’une taie commençait à voiler, et brusquement, comme si elle n’eût eu que le temps de cacher un spectacle indécent ou de parer à un accès mortel, plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n’en laissaient plus rien voir, elle avait l'air de s’efforcer de réprimer, d’anéantir un rire qui, si elle s’y fût abandonnée, l’eût conduite à l'évanouissement. Telle, étourdie par la gaîté des fidèles, ivre de camaraderie, de médisance et d’assentiment, Me Verdurin, juchée sur son perchoir, pareille à un oiseau dont on eût trempé le cohfichet dans du vin chaud, sanglotait d’amabilité 1. |

En apparence rien qu’une description admirablement amusante ; mais ne sentez-vous pas la pénétration qu’implique ce petit tableau, et

(1} Swann, I, 190.

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le profond effort de l’esprit qui a été cherché ce trait si juste, à la fois si particulier et si général : « Ivre de camaraderie, de médisance et d’assentiment. » Vraiment, c’est bien de la même pression que l'esprit de Proust exerçait sur les clochers de Martinville, qu’il est né. La nature humaine a été sollicitée par lui dans sa profondeur et amenée au grand Jour, exprimée, fixée.

Voyons maintenant un passage où l'intelligence de Proust a appuyé, comme on dit d’un crayon qu'il appuie, un peu davantage. Il s’agit encore d'émotions infiniment particulières, en l’espèce des émotions de Swann, trahi, abandonné par Odette, et à qui, dans un concert chez Mme de Sainte-Euverte, où il se sent seul et misérable, la petite phrase de la sonate de Vinteuil vient brusquement apporter le souvenir du temps où son amour était partagé et heureux :

Mais le concert recommença et Swann comprit qu'il ne pourrait pas s’en aller avant la fin de ce nouveau numéro du programme. IT souffrait de rester enfermé au milieu de ces gens dont la bêtise et les ridicules le frappaient d'autant plus douloureusement qu'ignorant son amour, incapables, s'ils l'avaient connu, de s’y intéresser et de faire autre chose que d’en sourire comme d’un enfantillage ou de le déplorer comme une folie, ils le lui farsaient apparaître sous l'aspect d’un état subjectif qui n'existait que pour lui, dont rien d'extérieur ne lui affirmait la réalité ; il souffrait surtout, et au point que même le son des instruments lui donnait envie de crier, de prolonger son exil dans ce lieu où Odette ne viendrait jamais, où personne, où rien ne la connaissait, d’où elle était entièrement absente.

Mais tout à coup, ce fut comme si elle était entrée, et cette apparition lui fut une si déchirante souffrance qu’il dût porter la main à son cœur. C’est que le violon était monté à des notes hautes où il restait comme pour une attente, une attente qui se prolongeait sans qu'il cessât de les temr, dans l’exaltation où il était d’apercevoir déjà l’objet de son attente qui s’approchaît, et avec un effort désespéré pour tâcher de durer jusqu’à son arrivée, de l’accueillhir avant d’expirer, de lui maintenir encore un moment de toutes ses dernières forces le chemin ouvert pour qu’il pût passer, comme on soutient une porte qui sans cela retomberait. Et avant que Swann eût eu le temps de comprendre, et de se dire : « C’est la petite phrase de la sonate de Vinteuil, n’écoutons pas! » tous ses souvenirs du temps où Odette était éprise de lui, et qu'il avait réussi jusqu’à ce jour à maintenir invisibles dans les profondeurs de son être, trompés par ce brusque rayon du temps

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d'amour qu'ils crurent revenu, s'étaient réveillés, et à tire d’aile, étaient remontés lui chanter ébperdument, sans pitié pour son infortune présente, les refrains oubliés du bonheur. | | | Au lieu des expressions abstraites « temps où j'étais heureux », « temps où j'étais aimé », qu'il avait souvent prononcées jusque-là et sans trop souffrir, car son intelligence n’y avait enfermé du passé que de prétendus extraits qui n’en conservaient rien, il retrouva tout ce qui de ce bonheur perdu avait fixé à jamais la spécifique et volatile essence ; il revit tout, les pétales neigeux et frisés du chrysanthème qu’elle lui avait jeté dans sa voiture, qu’il avait gardé contre ses lèvres — l'adresse en relief de la «Maison Dorée » sur la lettre où il avit lu : « Ma main tremble si fort en vous écrivant » — le rapprochement de ses sourcils quand elle lui avait dit d’un air suppliant : « Ce n’est pas dans trop longtemps que vous me ferez signe ? », il sentit l'odeur du fer du coiffeur par lequel 1l se faisait relever sa « brosse » pendant que Lorédan allait chercher la petite ouvrière, les pluies d'orage qui tombèrent si souvent ce printemps-là, le retour glacial dans sa victoria, au clair de lune, toutes les mailles d’habitudes mentales, d'impressions saisonmières, de créations cutanées, qui avaient étendu sur une suite de semaines un réseau uniforme dans lequel son corps se trouvait repris. À ce moment-là, il satisfaisait une curiosité voluptueuse en connaissant les plaisirs des gens qui vivent par l'amour. Il avait cru qu'il pourrait s’en temir la, qu'il ne serait pas obligé d’en apprendre les douleurs ; comme maintenant le charme d'Odette lui était peu de chose auprès de cette formidable terreur qui le prolongeait comme un trouble halo, cette immense angoisse de ne pas savoir a tous moments ce qu’elle avait fait, de ne pas la posséder partout et toujours! Hélas, il se rappela l'accent dont elle s'était écriée : « Mans je pourrai toujours vous voir, je suis toujours libre! » elle qui ne l'était plus jamais! l'intérêt, la curiosité qu’elle avait eus pour sa vie à lui, le désir passionné qu'il lui fit la faveur, — redoutée au contraire par lui en ce temps-la comme une cause d’ennuyeux dérangements — de l’y laisser pénétrer ; comme elle avait été obligée de le prier pour qu’il se laissât mener chez les Verdurin ; et, quand il la faisait venir chez lui une fois par mois, comme il avait fallu, avant qu’il se laissât fléchir, qu’elle lui répétät le délice que serait cette habitude de se voir tous les jours dont elle rêvait alors qu’elle ne lui semblait à lui qu’un fastidieux tracas, puis qu’elle avait prise en dégoût et définitivement rompue, pendant qu’elle était devenue pour lui. un si invincible et si douloureux besoin, Il ne savait pas dire si vrai quand, à la troisième fois qu'il l’avait vue, comme elle lui répétait : « Mais pour-

quoi ne me laissez-vous pas venir plus souvent », 1l lui avait dit en riant, avec galanterie : « Par peur de souffrir. » Maintenant, hélas! 1l arrivait encore parfois qu'elle lui écrivit d'un restaurant ou d’un hôtel sur du papier qui en portait le nom imprimé; mais c'était comme des lettres de feu qui le brûlment. « C’est écrit de l'hôtel Vouillement ? Qu’y peut-elle être allée faire! avec qu ? que s’y est-il passé ? » Il se rappela les becs de gaz qu’on éteignait boulevard des Italiens quand il l’avait rencontrée contre tout espoir parmi les ombres errantes dans cette nuit qui lui avait semblé presque surnaturelle et qui en effet — nuit d’un temps où 1l n'avait même pas à se demander s'il ne la contranierait pas en la cherchant, en la retrouvant, tant il était sûr qu’elle n'avait pas de plus grande joie que de le voir et de rentrer avec lui, — appartenait bien à un monde mystérieux où on ne peut jamais revenir quand les portes s’en sont refermées. Et Swann aperçut, immobile en face de ce bonheur revécu, un malheureux qui lui fit pitié parce qu'il ne le reconnut pas tout de suite, si bien qu'il dût baisser les yeux pour qu’on ne vît pas qu'ils étaient pleins de larmes. C'était lui-même.

Je ne peux pas pousser plus loin sans vous faire remarquer tout ce qu'un passage de cet ordre et de cette qualité apporte de nouveau dans l’art psychologique, dans l’art de peindre les sentiments. Que peut-il y avoir de plus confus, de plus organique et informe, que la réminiscence du bonheur au sein du malheur? Ou plutôt ces vagues embaumées du souvenir qui viennent battre un esprit souffrant, à quoi semblaient-elles pouvoir prêter en littérature sinon à quelque thème harmonieux et obscur où l'écrivain eût tâché de faire passer toutes ses puissances de poésie ? Imaginez-vous ce qu’un Barrès par exemple eût écrit, d’ailleurs d’admirable, sur ce thème ?

Chez Proust, il y a la poésie ; mais il y a quelque chose de plus. De cette tempête sentimentale, son intelligence arrive à fixer les moindres contours. Les alternatives de souvenir et de conscience . actuelle, les comparaisons détaillées que fait l’esprit de Swann entre le passé et le présent, la rencontre et l’enchevêtrement de ses états d'âme nous sont montrés avec une distinctiin extraordinaires, sont cristallisés pour nous sur la page. Et ils prennent ainsi une sorte de vérité qui les dépasse ; ils deviennent un moment de l’âme humaine, une forme générale du sentiment. Si bien — je pense que vous l’aurez . remarqué — si bien qu’au moment où Proust écrit : « Il se rappela

(1) Swann, II, 117,

les becs de gaz qu’on éteignait boulevard des Italiens quand il Pavait rencontrée contre tout espoir parmi les ombres errantes dans cette nuit qui lui avait semblé bresque surnaturelle... », il continue tout naturellement : « et qui en effet appartenait bien à un monde mystérieux où on ne peut jamais revenir quand les portes s’en sont refermées. » Le on remplace insensiblement le 77 et le mouvement de généralisation est si profond, si intime, se confond si bien avec la phrase qu'à ce moment-là en effet nous ne pensons plus seulement à Swann, mais nous faisons instinctivement l’application à nous-mêmes de tout ce que Proust nous raconte qui se passe en lui.

Et quand Swann nous est montré face à lui-même et ne se reconnaissant plus, c’est nous-même aussitôt que nous revoyons dans cette même attitude de profond partage intime où le retour du passé parfois vient nous induire.

Une vérité a donc été extraite, sans effort, sans système, d’un complexe de sentiments décrits comme appartenant à un personnage déterminé. Je dis que c’est là le grand art classique. Et je dis que Proust, de par son besoin de solidité, de par son appétit de quelque chose de plus réel que les impressions qu’il subit, nous en donne sans cesse des exemples.

Nous pourrions suivre plus loin son effort vers la vérité, sa recherche des lois. À mesure que le livre avance, on trouve ces lois du cœur humain exprimées sous une forme de plus en plus abstraite, et même de plus en plus didactique.

Celle, par exemple, qui est latente dans le passage que je viens de vous lire et qu’on pourrait formuler à peu près ainsi : « Nos états de conscience passés ne subsistent en nous habituellement que sous une forme virtuelle et nous ne pouvons les ressentir vraiment à nouveau que si le hasard nous fait retrouver une sensation qui leur était associée », — cette loi implicite se transforme dans Sodome et Gomorrhe en une loi formelle dont Proust nous donne, à l’occasion de la réviviscence en lui du souvenir de sa grand’mère, l’exposé détaillé, et qu’il baptise même du titre d’ (intermittences du cœur ». Il la présente même sous un aspect encore bien plus général, puisqu'il affirme que nous sommes composés « de séries différentes et parallèles » et puisqu'il insinue que l'unité seule de notre corps peut nous donner l'illusion d’une unité de notre personnalité. |

Mais nous ne pouvons pas l'accompagner jusqu’au bout de son

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effort pour schématiser son expérience. I] me suffit de vous avoir marqué et fait sentir d’une part sa tendance à extraire de ses impressions quelque chose qui les transcende et d’autre part le résultat de cette tendance : à savoir le caractère d’admirable généralité que revêtent toutes ses peintures, soit du monde et des autres être, soit de sa propre âme.

Certes, nous nous en rendons compte maintenant, s’il fut « onduleux », « respectueux », s’il commença par subir la forme et tous les angles des choses, s’il céda de toute sa sensibilité sous le sceau de la vie, s’il en reproduisit la confuse empreinte avec une fidélité presque révoltante, il sut tout de même, par la seule puissance de l'intelligence, par la grande et inflexible exigence de son esprit « changer en quelque chose d’actif le passif qui semblait son lot ». Quand on y réfléchit, quelqu'un de si susceptible, quelqu'un que la réalité extérieure et intérieure opprima dès l’enfance si prodigieusement, si cruellement parfois, quelqu'un sur les chemins nerveux de qui tant de blocs bruts de sensations voyageaient et faisaient obstruction, n'aurait pas dû pouvoir écrire, en tous cas n'aurait pas dû pouvoir dépasser le plus désordonné des impressionnismes. D'ailleurs, dans un passage que je vous ai lu tout à l’heure, vous avez dû remarquer quels malaises sa vocation dut traverser avant de se déterminer : les éléments en étaient pour ainsi dire épars. D’un côté il cherchait un beau sujet philosophique, et n’en trouvait pas, de l’autre il éprouvait des sensations, mais si particulières et si vives qu'il ne voyait pas ce qu’il pourrait jamais en faire.

Il fallut en effet d’abord qu’elles disparussent, qu'il fût débarrassé de leur intensité pour que son esprit pût mordre sur elles et les traduire et les dominer. Mais comme il les a dominées ! Comme il a bien su entraîner vers la plus délicate abstraction tous ces impédiments sensibles dont son organisme moral était tout encombré.

Il s’est produit chez Proust un phénomène, ou mieux un miracle, qui compense, à mon avis, l'absence complète de valeur morale qu’on peut reprocher à son œuvre. Vous vous rappelez que le dessein explicite de la tragédie classique était de « purger les passions » en les représentant avec toute la force possible et dans leurs effets les plus déplorables. Eh! bien Proust, d’une façon un peu différente, sans ce vigoureux effort de synthèse que nous admirons chez Racine ou chez Corneille, avec une patience plus lente, mais non pas avec une moindre volonté

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d’éclaircissement, par l’attention, par la curiosité inflexible de l'esprit,

par un constant cheminement vers l’évidence, Proust « purge » lui aussi sa sensibilité, et dans la mesure où il a intéressé la nôtre, la nôtre aussi. Il procède à une sublimation, d’ordre purement intellectuel, c’est vrai, mais qui peut finir par avoir des effets moraux, de tout ce qu'il y y a en lui de l’ordre du fuuos et de l’ériluuuw, de tout ce qui Ma sa poitrine et pèse sur ses nerfs.

Et si nous jetons maintenant pour finir un coup d’œil d'ensemble sur son œuvre, je Crois que ce que nous y admirerons surtout, C'est quelque chose d’assez voisin de ce que Swann admirait dans la sonate de Vinteuil, et particulièrement dans la petite phrase :

Quand après la soirée Verdurin, se faisant rejouer la petite phrase, il avait cherché à déméler comment à la façon d’un parfum, d’une caresse, elle le circonvenait, elle l’enveloppait, 1l s'était rendu compte que c'était au faible écart entre les cinq notes qui la composaient et au rappel constant de deux d’entre elles qu'était due cette impression de douceur rétractée et frileuse ; mais en réalité il savait qu’il raisonnait ainsi non sur la phrase elle-même mais sur de simples valeurs, substituées pour la commodité de son intelligence a la mystérieuse entité qu'il avait perçue, avant de connaître les Verdurin, à cette soirée où il avait entendu pour la première fois la sonate. Il savait que le souvenir même du piano faussait encore le plan dans lequel 1l voyait les choses de la musique, que le champ ouvert au musicien n'est pas un clavier mesquin de sept notes, mais un clavier incommensurable, encore presque tout entier inconnu, où seulement ça et la, séparées par d’épaisses ténèbres inexplorées, quelques-une des millions de touches de tendresse, de passion, de courage, de sérénité, qui le composent, chacune aussi différente des autre qu’un univers d’un autre univers, ont été découvertes par quelques grands artistes qui nous rendent le service, en éveillant en nous le correspondant du thème qu’ils ont trouvé, de nous montrer quelle richesse, quelle variété cache à notre insu cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant. Vinteul avait été l’un de ces musiciens. En sa petite phrase, quoiqu’elle présentât à la raison une surface obscure, on sentait un contenu si consistant, si exphoite, auquel elle donnait une force si nouvelle, si originale, que ceux qui l'avaient entendue la conservaient en eux de plain-pied avec les idées de l'intelligence. Swann S'y reportait comme à une conception de l'amour et du bonheur dont immédiatement il savait aussi bien en quoi elle était

particuhère, qu’il le savait pour la « Princesse de Clèves », ou pour « René », quand leur nom se présentait à sa mémoire. Même quand il ne pensait pas à la petite phrase, elle existait latente dans son esprit au même titre que certaines autres notons sans équivalent, comme les notions de la lumière, du son, du relief, de la volupté physique qui sont les riches possessions dont se diversifie et se pare notre domaine intérieur. Peut-être les perdons-nous, peut-être s’effaceront-elles, si nous retournons au néant. Mais tant que nous vivons, nous ne pouvons pas plus faire que nous ne les ayons connues que nous ne le pouvons pour quelque objet réel, que nous ne pouvons, par exemple, douter de la lumière de la lampe qu’on allume devant les objets métamorphosés de notre chambre d’où s’est échappé jusqu'au souvenir de lPobscurité. Par la, la phrase de Vinteuil avait, comme tel thème de Tristan par exemple, qui nous représente aussi une certaine acquisition sentimentale, épousé notre condition mortelle, pris quelque chose d’humaïin qui était assez touchant. Son sort était lié à l'avenir, à la réalité de notre âme dont elle était un des ornements les plus particuliers, les mieux différenciés. Peut-être est-ce le néant qui est le vrai et tout notre rêve est-1l inexistant, mais alors nous sentons qu'il faudra que ces phrases musicales, ces notons qui existent par rapport à lui, ne soient rien non plus. Nous périrons mais nous avons pour otages ces captives divines qui swvront notre chance. Et la mort avec elles a quelque chose de moins amer, de moins inglorieux, peut-être de moins probable.

Sans doute c’est ici du miracle musical qu’il est question. Et une assimilation systématique de l’œuvre de Proust à celle d’un grand musicien, nous conduirait à la déformer bien plus qu’à l’éclairer. Pourtant c’est aussi le mérite essentiel de Proust, comme aux yeux de Swann c'était celui de Vinteuil, d’avoir frappé sur « quelques-unes des millions de touches de tendresse, de passion, de courage, de sérénité, séparées par d’épaisses ténèbres inexplorées, chacune aussi différente des autres qu’un univers d’un autre univers » qui composent le clavier obscur de notre inconscient. C’est aussi le mérite de Proust d’avoir frappé sur ces touches d’un doigt constamment infaillible et de leur avoir fait rendre toujours un son parfaitement pur. C’est son mérite de nous «avoir montré quelle richesse, quelle variété cache à notre insu cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant. »

(1) Swann, II, p. 122.

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