‹ Quelques progrès dans l'étude du cŒur humainChapitre 2 sur 27 · RES CENT MP INA · texte numérisé non relu

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Ces progrès peuvent être de deux ordres : ils peuvent consister dans la conquête de nouveaux sentiments, de nouvelles sensations, de nouvelles couches de la conscience, ou dans l’invention de nouvelles méthodes pour explorer celle-ci, dans l’invention d’une nouvelle manière d'attaquer les sentiments et les sensations. Nous distinguerons ces deux ordres de progrès, mais sans trop de rigueur pour ne pas nous interdire les points de vue qui se présenteraient et qui exclueraient cette différence.

Une remarque encore. Notre étude ne sera pas un simple exposé. Il ne faudra pas vous attendre à sortir de ces causeries avec la connaissance du système de Freud et du système de Proust, comme on peut sortir d’un cours de la Sorbonne avec la connaissance du système de Platon. Je ne chercherai qu’à extraire du système de nos deux auteurs — si tant est qu'ils aient tous les deux un système — ce qui pourra être mis en rapport avec notre expérience intime et ce qui recevra de celle-ci une lumière.

Abordons maintenant l’étude de Freud.

On a reproché à Freud, Jules Romains entre autres, une certaine légèreté scientifique, c’est-à-dire une certaine tendance à transformer ses hypothèses en lois sans avoir accumulé la quantité d’expériences et de constatations objectives qui l’y autoriseraient.

Entre deux idées de savant, dit Jules Romains, il n'hésite pas à jeter une de ces « vues brillantes » qui témoignent, à coup sûr, d’une grande activité de pensée, qu’ on a envie de déclarer géniales, mais qu'on ne range pas ensuite dans le même coin de l'esprit que la bonne monnaie scientifique. Ce sont valeurs fiduciaires, liées au sort de la banque d'émission.

En beaucoup de passages pourtant, Freud fait preuve d’une prudence tout à fait remarquable et prend même la peine d’indiquer lui-même les lacunes de sa doctrine, et les points où l’expérience ne l’a pas encore confirmée. La réponse à cette question, écrit-il dans l’Introduchon à la Psychanalyse, ne me paraît pas urgente et, surtout, elle n'est pas assez sûre pour qu'on se hasarde à la formuler. Laissons se poursuivre le progrès du travail scientifique et attendons patiemment. Au seuil d’une généralisation tentante d’une idée qu’il vient d'émettre, il remarque : L’exphication psychanalytique des névroses n’a cependant que faire des considérations d’une aussi vaste portée.

Il examine toujours avec beaucoup de soin les objections qu'on lui présente. On trouve par exemple au dernier chapitre de l’{ntroduction à la Psychanalyse une discussion remarquable de l’idée que toutes les découvertes de la Psychanalyse pourraient n'être qu’un produit de la suggestion exercée sur les malades. Quand on songe à la gravité de cette objection et quand on voit la façon magistrale dont Freud y répond, on ressent une impression de confiance à la fois pour l’honnêteté et pour la force de son esprit.

Cependant il faut l’avouer : quelque chose subsiste de la critique de Jules Romains et il y a certains défauts de méthode chez Freud dont il faut absolument que nous soyons avertis et que nous tenions compte avant de nous engager à sa suite.

Il est évident que nous avons affaire à une imagination extrêmement vive et allante et qui réagit parfois un peu trop vite aux premières indications de l’expérience. On est frappé, en lisant Freud, de la rapidité de certaines de ses conclusions. Très souvent on le voit, d’un seul fait qu'il rapporte, faire sortir une affirmation immédiatement générale ; très souvent aussi il lui suffit de pouvoir interpréter un fait dans le sens de sa théorie pour que toute autre interprétation lui paraisse exclue. |

D'autre part la victoire incontestable sur les énigmes de la nature que représente son idée maîtresse lui donne une espèce d'ivresse qui le conduit à l’impérialisme. Je veux dire qu'il cherche à annexer trop de phénomènes à son explication. En particulier son interprétation des rêves et des lapsus, qui est pleine de remarques profondes, me semble tout de même dans l’ensemble, beaucoup plus factice et beaucoup moins convaincante que sa théorie des névroses. Et quand j'apprends que, historiquement, c'est par une explication des symptômes névrotiques qu’il a commencé, je me demande si toute sa théorie des rêves et des lapsus n’est pas une extension un peu arbitraire, ou du moins trop systématique, d’une idée juste à un domaine qui ne pouvait pas la recevoir, tout au moins sous sa forme textuelle.

En d’autre termes, je me demande si l’ordre d’exposition de sa doctrine que Freud a choisi dans son /ntroduction à la Psychanalyse et qui est, comme on sait, le suivant : Actes manqués, Rêves, Névroses, n’est pas extrêmement spécieux et s’il ne risque pas de tromper sur la démarche véritable de son esprit, au cours de ses découvertes et sur la valeur même de ses découvertes. Même s’il semble logique

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de montrer d’abord l'inconscient à l’œuvre dans les actes les plus élémentaires de la vie quotidienne normale, cela devient une erreur de méthode si l’on ne peut pas le révéler avec autant d’évidence dans ces actes que dans les actes pathologiques, si son intervention y est plus contestable et si en fait ce n’est pas d’abord dans ces actes qu'il a été décelé.

J'ai beau faire : la théorie des lapsus et la théorie des rêves m’apparaissent comme une sorte de double portique qui a été construit après coup par Freud devant le monument qu’il avait élevé. Il croit que cela peut former un accès plus agréable et plus convaincant à ce monument ; mais à mon avis 1l se trompe parce qu’on n’a pas, dans cette première partie, assez fortement l’impression d’être en contact avec une expérience irréfutable, invincible, avec celle qui a imposé la théorie. On sent la subtilité de l’auteur, mais pas assez son bon droit.

C’est pourquoi je crois qu'il faut avoir sans cesse principalement en vue sa théorie des névroses si l’on veut saisir sa pensée en son point d'intention maximum et si l’on veut se rendre compte de toutes les conséquences qu'elle implique, de toutes les généralisations qu'elle est susceptible de recevoir, de sa plus grande portée, ou, si l’on préfère, de sa plus grande force explosive.

Je voudrais, dans ce qui va suivre, non pas analyser en détail la doctrine freudienne, mais au contraire, la supposant connue de mes lecteurs, faire - apparaître, si l’on peut dire, ses virtualités. Je voudrais présenter les trois grandes découvertes psychologiques dont il me semble que nous sommes redevables à Freud et montrer quelle lumière prodigieuse elles peuvent infuser dans l’étude des faits intérieurs et en particulier des sentiments. Je voudrais surtout faire sentir combien elles sont extensibles, quelle forme plus souple et, si l’on peut dire, plus généreuse encore que celle que Freud leur a donnée, elles peuvent revêtir.

Dans l’exposé des faits qui lui ont suggéré la première idée de sa théorie et qui sont, comme on sait, l’ensemble des manifestations de l’hystérie, Freud insiste avec une force particulière sur la complète ignorance où se trouvaient ses patients des causes et des fins des

actes qu’ils accomplissaient : Pendant qu’elle exécutait l'action obsessionnelle, écrit-il, le « sens » en était inconnu à la malade aussi bien en ce qui concerne l’origine de l'action que son but. Des processus psychiques agissaient donc en elle, processus dont l’action obsessionnelle était le produit. Elle percevait bien ce produit par son organisation psychique normale, mais aucune de ses conditions psychiques n’était parvenue à sa connaissance consciente. C’est à des situations de ce genre que nous pensons quand nous parlons de PROCESSUS PSYCHIQUES INCONSCIENTS!. Et Freud conclut : Dans ces sympôimes de la névrose obsessionnelle, dans ces représentations et impulsions qui surgissent on ne sait d’où, qui se montrent si réfractaires à toutes les influences de la vie normale et qui apparaissent au malade lui-même COMME DES HOTES TOUT-PUISSANTS VENANT D’UN MONDE ÉTRANGER, COMME DES IMMORTELS VENANT SE MELER AU TUMULTE DE LA VIE DES MORTELS, comment ne pas reconnaître l'indice d’une région psychique particulière, isolée de tout le reste, de toutes les autres activités et manifestations de la vie intérieure? Ces symptômes, représentations et impulsions nous améênent infailhblement a la conviction de l'existence de l'inconscient psychique?.

Il ne semble pas, au premier abord, qu’il y ait, dans ces passages, une nouveauté bien extraordinaire et l’on pourra trouver paradoxal que nous y voulions apercevoir une des sublimités de la théorie freudienne. L’inconscient n’est pas une découverte de Freud. On citera tout de suite des noms qui semblent réduire aux plus minces proportions son originalité sur ce point : celui de Leibniz déjà, ceux de Schopenhauer, de Hartmann, de Bergson, de bien d’autres.

Pourtant je réponds :

10 Qu'il y a une différence considérable entre une conception métaphysique et une conception psychologique de l’Inconscient, qu’admettre l’Inconscient comme un principe, comme une force, comme une entité, c’est tout autre chose que de l’admettre comme un ensemble de faits, comme un groupe de phénomènes ;

2° Qu'en réalité beaucoup de psychologues contemporains, en particulier Pierre Janet et son école, refusent encore d'admettre un inconscient psychologique ;

(1) Introduction à la Psychanalyse, troisième partie, chap. xXvIr1, p. 228 de la traduction française (Payot, éditeur).

{ (2) Introduction à la Psychanalyse, troisième partie, chap. xvIII, p. 289 de la traduction française.

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3° Enfin qu’en admettant que l'inconscient psychologique soïit reconnu de tout le monde en tant que royaume, en tant que domaine, Freud est le premier à le concevoir :

a) Comme un domaine, ou un royaume déterminé, qui a une géographie arrêtée, ou, sans métaphore : qui contient des tendances, des velléités extrêmement précises, dirigées vers des buts particuliers ;

b) Comme un domaine, ou un royaume qui peut être exploré, en partant du conscient, et même qui doit l’être si l’on veut comprendre le conscient.

Ici, je retrouve confiance pour affirmer que la nouveauté me paraît entière, et d’une importance formidable. Songez que jusqu'ici on a conçu le conscient comme une chambre close, où les objets, en nombre défini, étaient comme inscrits sur un inventaire et ne soutenaient de rapports qu'entre eux, et que, pour tel incident de notre vie psychique, si on voulait l'expliquer, on ne pouvait aller chercher qu’un fait dont nous nous fussions précédemment aperçus. Songez que toute la psychologie se limitait à une explication logique de nos déterminations. Songez au pauvre matériel causal dont elle disposait et imaginez ce qu’elle peut devenir au moment où Freud lui ouvre l’immense réservoir des causes immergées.

Lui-même, d’ailleurs, a conscience de la révolution que cette seule proclamation de la réalité déterminée de l’inconscient peut produire dans l’histoire des idées et il ne se défend pas d’un mouvement d’orgueil : C’est en attribuant une importance pareille à l'inconscient, dans la vie psychique, s’écrie-t-1l, que nous avons dressé contre la psychanalyse les plus méchants esprits de la critique. Et pourtant un démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au Mot qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de rensetgnements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. Les psychanalystes ne sont m les premiers, ni les seuls, qui aient lancé cet appel à la modestie et au recueillement, mais c'est à eux que semble échoir la mission de défendre cette manière de voir avec le plus d’ardeur et de produire à son appui des matériaux empruntés à l'expérience et accessibles à tous.

Réfléchissons. Appuyons, si j'ose dire, contre nous ce principe

(1) Introduction à la Psychanalyse, chapitre xvH1, p. 296 de la traduction française,

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