‹ Quelques progrès dans l'étude du cŒur humainChapitre 3 sur 27 · RE D · texte numérisé non relu

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de l'inconscient comme siège de tendances déterminées qui viennent modifier le conscient ; rapprochons-le de notre expérience. Autrement dit : Songeons à tout ce que nous ne savons pas que nous voulons.

Est-ce que notre vie n’est pas la recherche constante de biens, de plaisirs, de satisfactions non seulement que nous n'oserions pas avouer désirer, mais que nous ne savons même pas que nous désirons, que nous cherchons ? Est-ce que ce n'est pas presque toujours a posteriort et au moment seulement où nous l’accomplissons que nous nous rendons compte du long travail psychique et de toute la chaîne de sentiments latents qui nous a conduits vers un acte?

Et encore : à quel moment l'inspection directe de notre conscience nous renseigne-t-elle exactement sur tout ce que nous éprouvons et sur tout ce dont nous sommes capables ? Est-ce que nous ne sommes pas dans une constante ignorance du degré, et même de l’existence de nos sentiments? Est-ce que, jusque dans la passion, il n’y a pas de moments où nous ne retrouvons absolument plus rien de cette passion, où elle nous paraît une pure construction de notre esprit? Et est-ce qu elle n'existe pas, pourtant, d’une façon, si j'ose dire, infiniment précise, à ce même moment, cette passion, puisque le plus petit accident qui survient pour en encombrer la carrière, ou rendre son but plus lointain, peut provoquer instantanément un bouleversement complet de tout notre être, qui se traduira jusque dans notre attitude physique et influera jusque sur la circulation de notre sang ?

Est-ce qu’en amour, par exemple, un amoureux sincère n’en est pas constamment réduit à recourir à des expériences et presque à des trucs pour ausculter son sentiment et savoir s’il existe encore ? Et cela dans le moment même où, si on venait lui annoncer qu’il doit renoncer à ses espoirs ou qu'il est trompé, il se découvrirait peut-être tout près du crime. |

Donc une première grande découverte, (qu’on pourra peut-être présenter comme négative, mais les découvertes négatives ne sont pas moins importantes que les autres) doit être inscrite au crédit de Freud : c’est celle qu’une considérable partie de notre vie psychique se passe, si l’on peut dire, en dehors de nous et ne peut être décelée et connue que par un travail patient et compliqué d’inférence. Autrement dit : Nous ne sommes jamais tout entiers disponibles pour notre esprit, tout entiers objets de conscience,

Cette première analyse doit faire comprendre dans quel esprit j'ai abordé l’étude de Freud et de quelle façon j'entends la poursuivre. Je ne prétends nullement accompagner pas à pas toutes les démarches de sa pensée ; je recherche simplement et je saisis les uns après les autres, sans me soucier de marquer comment ils se rattachent, les points de sa doctrine qui me paraissent pouvoir être agrandis en vérités psychologiques d’intérêt général. Je suis un profane qui pille égoïstement un trésor et qui l'emporte loin du temple. On peut me juger sévèrement au point de vue moral ; mais en tous cas on ne doit pas me considérer comme obligé à cette allure lente et processionnelle qui s'impose aux prêtres de la Psychanalyse.

Qu'on veuille donc sauter avec moi à l’examen d’une autre idée de Freud, qui me paraît d’une importance considérable ; je veux parler de l’idée du refoulement, à laquelle il faut rattacher celle d’une censure des rêves.

On sait quelle en est l’essence : en se fondant sur son expérience de praticien, Freud croit constater qu’il y a chez tout sujet qu’on analyse ou même simplement qu’on interroge, une résistance instinctive à toute question, à tout effort pour pénétrer dans l’arrière-plan de sa pensée. Cette résistance est soumise d’ailleurs à des variations d’intensité. Le malade est plus ou moins hostile, plus ou moins critique, suivant que la chose que le médecin cherche à amener au jour lui est plus ou moins désagréable.

La résistance semble donc être l’effet d’une force, de nature proprement affective, et qui s'oppose à l'apparition dans la conscience claire, à l'illumination, de certains éléments psychiques qu’elle considère comme incongrus, comme impossibles à regarder en face.

Cette force qu’on rencontre lorsqu’on veut travailler à la guérison du patient, est celle-là même qui a d’abord produit la maladie en refoulant un processus psychique qui de l’inconscient tendait vers le conscient ; la tendance ainsi entravée s’est en effet transformée, déguisée, pour aller tout de même un peu plus loin, en un acte mécanique, sans signification apparente, mais qui s'impose invinciblement au sujet : c’est le symptôme : Le symptôme vient se substituer à ce qui n'a pas été achevé.

(1) Zntroduction à la Psychanalyse, troisième partie, ch. xIX, p.305 de la traduction française.

Freud met donc en lumière la présence dans la conscience d’une activité réductrice ou déformatrice de notre spontanéité obscure. Il la montre également à l’œuvre dans nos rêves et l’appelle alors censure. Exactement comme la censure, pendant la guerre, où bien mutilait les articles de journaux, ou bien forçait leurs auteurs à ne présenter leur pensée que sous une forme approximative ou voilée, de même une force secrète modifie et travestit nos pensées inconscientes et ne leur permet d’aborder notre esprit que sous les espèces énigmatiques du rêve.

Les tendances exerçant la censure sont celles que le réveur, dans son jugement de l’état de veille reconnaît comme étant siennes, avec lesquelles 1l se sent d'accord... Les tendances contre lesquelles est dvrigée la censure des rêves. sont des tendances répréhensibles, indécentes au point de vue éthique, esthétique et social. sont des choses auxquelles on n'ose pas penser ou auxquelles on ne pense qu'avec horreur.

Les symptômes névrotiques, sont des effets de compromis, résultant de l’interférence de deux tendances opposées, et ils expriment aussi bien ce qui a été refoulé que ce qui a été la cause du refoulement et a ainsi contribué à leur production. La substitution peut se faire plus au profit de l’une de ces tendances que de l’autre ; elle se fait rarement au profit exclusif d’une seule.

Le rêve de même est une sorte de composé ou plutôt de compromis entre les tendances refoulées, à qui le sommeil rend de la force, et les tendances représentant véritablement le moi, qui continuent à s'exercer par le moyen de la censure déformatrice.

Autrement dit symptômes névrotiques et rêves correspondent à un effort de nos diverses sincérités pour se manifester à la fois.

L'ensemble de cette conception me paraît d’une importance et d’une nouveauté extraordinaires. Peut-être Freud n’a-t-il pas aperçu lui-même toute la généralité qu’elle était susceptible de recevoir.

La découverte en nous d’un principe trompeur, d’une activité menteresse, peut cependant fournir une vue absolument nouvelle de toute la vie consciente. |

Je vais tout de suite exagérer mon idée : tous nos sentiments

(1) Introduction à la Psychanalyse, deuxième partie, ch.1x, p. 145 de la traduction française. (2) Introduction à la Psychanalyse, troisième partie, ch. xix, p. 313 de la traduction française

sont des rêves, toutes nos opinions sont le strict équivalent des symptômes névrotiques.

Il y a en nous, constante, obstinée, jamais à court d’invention, une tendance qui nous pousse à nous camoufler nous-mêmes. À tout prix, en toute circonstance, nous nous voulons, nous nous construisons autres que nous sommes. Naturellement le sens dans lequel s’exerce cette déformation et son degré varient extraordinairement suivant les natures. Mais en toutes, le même principe de ruse et d’embellissement est à l’œuvre.

Partir dans l’étude du cœur humain sans être informé de son existence et de son activité, et sans s’équiper contre ses subterfuges, c'est vouloir établir la nature des fonds marins sans sonde et en se laissant guider au seul visage des eaux. Ou mieux, comme dit Jules Romains, c’est faire comme l’analyse traditionnelle qui lors même qu’elle cherche les dessous se laisse diriger par les indications voyantes de la surface. Elle ne soupçonne un gisement de fer que si les roches du dessus sont toutes rouillées, un de charbon que si l’on piétine une poussière notre.

Qui de nous ne connaît ce démon que Freud appelle censure et qui fait sans cesse si subtilement notre toilette morale ? À chaque instant le tout de ce que nous sommes, j'entends la masse confuse et grouillante de nos appétits, est prise en main et attifée par lui. Il glisse dans nos plus bas instincts ce qu’il faut de noblesse pour que nous puissions ne plus les reconnaître. I] nous fournit en abondance ces prétextes, ces couleurs dont nous avons besoin de couvrir les petites turpitudes qu'il nous faut accomplir pour vivre. C’est lui qui nous pourvoit de ce que nous appelons nos « bonnes raisons ». C’est lui qui nous maintient avec nous-mêmes dans cet état d’amitié et d’alliance sans lequel nous ne pouvons pas vivre et qui est pourtant si complètement dépourvu de justification qu’on ne comprend pas comment il peut naître.

Mais je sens que je m’éloigne beaucoup de l’idée de Freud. Le principe qui préside au refoulement et à la censure, loin de travailler au triomphe de nos appétits, est, dans son esprit, ce qui les combat, ce qui les arrête. Il est le représentant des idées morales, ou tout au moins de la convenance, loin d’aider à la tourner.

Oui, mais il y a des cas où il est vaincu, partiellement tout au moins : le symptôme névrotique, le rêve, le lapsus, correspondent à

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des succès relatifs sur lui de la partie basse de nous-mêmes. Et s’il n’est pas directement agent d’hypocrisie, 1l le devient dans la mesure où 1l ne triomphe pas.

Quand je prétends que tous nos sentiments, toutes nos opinions sont des rêves ou des actes obsessionnels, je veux dire que ce sont des états impurs, masqués, hypocrites ; ; je veux dire une chose enfin qu’il faut bien voir en face : c’est que l’hypocrisie est inhérente à la conscience.

Poussant à bout l’idée de Fond je dirai qu’avoir conscience c'est être hypocrite. Un sentiment, un désir n’entrent dans la conscience qu’en forçant une résistance dont ils gardent l’empreinte et qui les déforme. Un sentiment, un désir n’entrent dans la conscience qu’à la condition de ne pas paraître ce qu'ils sont.

À ce point de vue, le chapitre que Freud consacre aux procédés qu'emploie la censure pour déformer le contenu latent du rêve et pour le rendre méconnaissable, mériterait de recevoir une extension considérable. Plusieurs de ces procédés sont utilisés certainement par nous à l’état de veille, pour nous aider à nous représenter nos sentiments sous une forme acceptable. Je n’en retiens qu’un par exemple : le déplacement, le transport de l’accent sur un aspect de ce que nous ressentons, — ou avons besoin de ressentir en paix — qui n’est pas l'essentiel. Autrement dit : la rupture par l'imagination du centre de gravité de nos complexes sentimentaux.

Soit dit en passant, si je me suis montré sévère au début pour la théorie freudienne du rêve, c’est beaucoup parce que je regrettais de voir Freud appliquer trop minutieusement à un phénomène particulier une idée qui me paraissait d’une portée infinie. Son analyse du Symbolisme des rêves va beaucoup trop loin ; elle réintroduit dans cette conscience, dont il nous a montré la souplesse et l’extrême convertibilité, quelque chose de fixe qui ne me paraît pas pouvoir y trouver place. Il faut garder à la pensée de Freud sinon un certain vague, du moins une certaine généralité pour bien en comprendre toute la valeur.

Avant de quitter cette idée de la censure, il faut encore en bien saisir un aspect qui est d’une importance considérable.

Quand je dis que l’hypocrisie est inhérente à la conscience, je dis trop ou trop peu. La censure, la force qui préside au refoulement, ce sont en partie des apports extérieurs : elles sont créées principale-

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ment par l'éducation ; elles représentent l'influence de la Société sur l'individu. Tout de même elles ne sont pas entièrement adventices, n1 postiches ; elles finissent par former corps avec le moi. Freud les représente même comme les tendances constitutives du moi.

Et en effet ce serait simplifier beaucoup les choses que de représenter nos seuls instincts inférieurs comme vraiment constitutifs de notre personnalité. Ce qui les réprime fait partie de nous aussi.

Mais alors une conclusion s’impose. C’est qu’en tant que personnes morales, et même en tant que personnes tout simplement, nous sommes condamnés à l’hypocrisie. Ne disons plus : hypocrisie, si vous voulez. Mais nous ne pouvons pas éviter un autre mot : c’est : impureté. Vivre, agir, si ce doit être dans un seul sens et avec méthode et de façon à tracer de nous sur la rétine d’autrui une image, c’est être composite et impur, c’est être un compromis.

Sincère vient d’un mot latin qui veut dire : pur, en parlant du vin. On peut dire qu’il n’y a pas de sincérité, pour l’homme, dans l'intégrité. Il ne redevient sincère qu’en se décomposant. La sincérité est donc le contraire exactement de la vie. Il faut choisir entre les deux.

Le troisième point de la doctrine de Freud, qu’il me semble que nous pouvons, bien que dans de moindres proportions peutêtre, agrandir, c’est la théorie de la sexualité.

On se rappelle quelle en est la ligne générale.

S'interrogeant sur la nature des tendances qu’arrête le refoulement et qui s'expriment par substitution dans les symptômes et dans les rêves, Freud, on le sait, croit constater qu’elles sont toutes de nature sexuelle. |

Plusieurs nuances sont 1c1 à noter. Freud ne dit pas, et même se défend d’avoir dit que tout ce qui paraît dans nos rêves est d’origine sexuelle. N'est d’origine sexuelle que ce qui apparaît camouflé.

D'autre part Freud ne dit pas et se défend d’avoir dit (par exemple dans la lettre que le professeur Claparède a publiée en appendice de la brochure la Psychanalyse) que tout notre être se réduit aux tendances sexuelles, même que l'instinct sexuel est le mobile fondamental de toutes les manifestations de l’activité psychique. Au contraire : la Psychanalyse n’a jamais oublié qu’il existe des tendances non sexuelles,

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elle a élevé son édifice sur le principe de la séparation nette et tranchée entre tendances sexuelles et tendances se rapportant au mot, et elle a affirmé, sans attendre les objections, que les névroses sont des produits non de la sexualité, mais du conflit entre le Mot et la sexualité:

Cependant il reste certain que l’ensemble des tendances spontanées et inconscientes de l’être lui apparaît comme identique dans son fond à l'instinct sexuel.

Il prend soin d’ailleurs, cet instinct, de la définir d’une manière très large, en le distinguant de l'instinct de procréation et même de

l’activité proprement génitale. Pour bien marquer son caractère général, il l’appelle Zzbido.

Le concept de la Libido n’est évidemment pas absolument clair. Il prend, par moments, une valeur quasi-métaphysique pour revenir l'instant d’après à signifier simplement l'appétit sexuel, le désir proprement dit.

Mais je me demande si au lieu de reprocher à Freud cette ambiguité, si au lieu de vouloir le forcer à accrocher ce mot de Xbido à une tendance absolument particulière et bornée, on ne ferait pas mieux au contraire de lui savoir gré du vague où il le laisse et du battement qu'il lui permet. Je me demande si sa principale découverte, dans . le domaine qui nous occupe, n’est pas celle justement d’une seule tendance transformable, qui formerait tout le fond de notre vie psychique spontanée.

En d’autres termes l’idée que le désir est le moteur de toute notre activité, du moins de toute notre activité expansive, me paraît d'une nouveauté et d’une vérité admirables. Ou mieux encore l’idée que nous ne sommes créateurs, producteurs qu’en tant que nous allons dans le sens du désir.

Mais 1l faut se garder de trahir par trop de précipitation l’idée même de Freud, sa conception de la sublimation. Je reprends donc :

Freud, par une longue analyse, fortement appuyée de remarques expérimentales, qui remplit toute la petite brochure intitulée : Trors dissertations sur la théorie sexuelle, établit que l'instinct sexuel n’a d'emblée ni l’objet ni le but que nous lui connaissons. [1 le montre d’abord immanent pour ainsi dire au corps de l’enfant et ne cherchant,

(1) Introduction à la Psychanalyse, troisième partie, chap. xxIt, p. 365 de la trad. franç.

et up

ni ne soupçonnant même aucune satisfaction extérieure. C’est la période qu'il appelle d’autoérotisme.

Il le montre en même temps s’irradiant confusément et impartialement dans tous les organes et recevant des satisfactions presque indifféremment de tous.

Puis, l’expérience, qui peut être précédée d’ailleurs par des interventions étrangères, enseigne à la zb:do à s’extérioriser. Mais même après ce bond qu'elle fait, elle reste hésitante entre plusieurs satisfactions possibles et ne se met exclusivement au service de l’acte génital qu'au moment de la puberté et par une sorte d’opération synthétique fort complexe et sujette à une foule d’accidents.

Ce désir, qui à la fois est au-dessous de son objet et l’excède ou même le transcende, est une conception d’une hardiesse et d’une profondeur magnifiques.

On comprend tout ce qu’elle permet à Freud d’expliquer. Que la hbido soit refoulée : de deux choses l’une, ou elle reviendra à un mode de satisfaction comme il dit prégénital, et on aura une perversion, par fixation, ou elle produira un malaise qui engendrera la névrose.

Mais d’autre part le fait justement qu’elle n’est pas liée d’une manière constitutionnelle avec l’acte génital, lui permettra aussi de le dépasser et de se mettre au service de l’activité intellectuelle, d’irriguer pour ainsi dire nos facultés spitituelles. La sublimation consistera dans cette dérivation de la libido au profit de l’intelligence ou même de la moralité. |

Voici comment on pourrait présenter les réflexions qu’inspire cette partie de la théorie freudienne :

19 Il est d’une importance considérable, au point de vue de la psychologie de la création, d’avoir établi les sources, si l’on peut dire, charnelles, de toute création spirituelle. Cela est important non pas pour rabaisser celle-ci, mais pour faire comprendre l’unité de notre vie psychique et pour faire apparaître que nous ne disposons en somme que d’une espèce d’énergie dont toute notre liberté se borne a diriger l’emploi.

Cela est important pour expliquer l’émotion esthétique en face d'une grande œuvre et pour expliquer ce qu’elle a toujours, quand elle est sincère, quelque soit l’objet représenté, de sensuel.

Cela est important même au point de vue de la critique esthétique, en enseignant à rechercher dans l’œuvre, non pas, comme le font,

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avec trop de précision à mon sens, ceux qui ont appliqué jusqu'ici la psychanalyse à l’art, la petite histoire rentrée qui peut être à l’origine chez l’auteur, mais le courant de désir, l’entraînement d’où elle est née. Et une sorte de criterium esthétique pourrait être établi, qui permettrait de distinguer les œuvres nées d’un penchant, de celles qu'a fabriquées un vouloir, — la qualité esthétique restant réservée.

29 En analysant d’une part tout ce que la libido construit dans l'inconscient à l’abri du refoulement, et d’autre part tout ce que peut produire le refoulement de la libido dans la vie consciente, Freud ouvre à la psychologie un domaine prodigieux.

Je ne crois pas que l’analyse des rêves, pratiquée suivant l’orthodoxie freudienne, puisse mener à grand’chose de très intéressant. À cause surtout de cet étrange code télégraphique préalable qui pe sonne l'interprétation.

Mais songez à ce que peut découvrir un psychologue sans prévention (ni freudienne, ni antifreudienne) et qui simplement est résolu à ne pas ignorer ce que je voudrais appeler la situation sexuelle des êtres qu'il étudie. Songez à cet abîme si mal exploré encore des attirances, et peut-être surtout des haines sexuelles. Songez quel accès au caractère individuel, quelle clef de toute une conduite peut donner la connaissance des expériences sexuelles faites par un être donné, et surtout des contre-coups provoqués par ces expériences.

Un romancier, jusqu'ici, même s’il ne les notait pas, prenait soin de réaliser pour son compte par la pensée la situation sociale, les conditions d'existence, la profession, les ascendances de chacun de ses héros. Il me semble impossible, après Freud, qu’il puisse se passer d'imaginer pareillement à l’avance, même s’il ne doit pas en dire un mot au cours de son récit, (son récit peut même avoir pour but seulement de la suggérer) la situation sexuelle de chacun et sa relation — vous comprenez que je prends le mot dans son sens le plus général — au point de vue sexuel avec les autres. |

3° En détachant la Zhido de son objet, Freud se range implicitement à une conception subjectiviste de l’amour. Il est évident que ce désir mobile, déplaçable, qu’il décrit, n’aura besoin de rien recevoir de l’objet qu'il choisira, ne pourra même rien en recevoir et que c'est de sa propre ressource toute seule que sera formée dans lesprit de l’amoureux l’image de l’objet aimé.

T1 parle quelque part de la surestimation de l’objet sexuel et sans

doute il l'entend d’abord dans le sens physique, mais il est bien dans son esprit aussi que toutes les beautés morales dont l’amoureux pare l’objet aimé sont le reflet de la projection sur lui de la Zbido. Il admet donc que tout amour est hallucinatoire et ne cherche dans les êtres étrangers qu’un prétexte à se fixer. Il n’admet donc pas l’appel, l’attraction d’un être sur un autre, ni que l’amour puisse jamais naître d’affinités réelles et objectives.

Il nous faut maintenant essayer d’envelopper d’un regard l’ensemble de la doctrine de Freud et de l’apprécier.

Freud nous apporte deux choses ; un nouveau monde de faits, une « nouvelle famille de faits » (là-dessus je me sens d’un avis tout-àfait différent de Jules Romains qui lui conteste cette sorte de découverte), et sinon une nouvelle « loi » de ces faits, du moins une nouvelle méthode pour les explorer, ou plus vaguement, une nouvelle attitude à prendre à leur égard.

Le nouveau monde, c’est le monde de l’inconscient pour la première fois conçu et montré comme un système de faits déterminés, de même nature, de même étoffe que ceux qui paraissent dans la conscience et en constante relation, en constant échange avec les faits conscients.

Parmi ces faits inconscients, Freud décèle la prodigieuse flore des tendances et des complexes sexuels. Même s’il les décrit avec trop de précision (c’est toujours un peu son défaut) et s’il les typiñe par trop, c’est une nouveauté admirable que de seulement les dévoiler.

D'autres pourront entrer à sa suite avec plus de légèreté et un sens plus aigu de l’individuel dans cet étrange jardin.

Mais déjà il indique à ces autres — et c’est son deuxième apport qui est également sans prix — l'attitude à prendre pour y faire de bonnes observations. Il nous avertit de la force qui est à l’œuvre en nous pour nous tromper sur nous-mêmes ; il nous enseigne ses ruses et les moyens de les déjouer.

Plus généralement il esquisse une nouvelle attitude introspective qui peut être l’origine de toute une nouvelle orientation des recherches psychologiques. Cette attitude consiste à ne vouloir se connaître, si j'ose dire, que par les signes. Au lieu d’écouter le sentiment lui-même ou la sensation elle-même, Freud va les chercher dans leurs effets seulement, dans leurs symptômes. |

Sans doute on avait essayé bien avant lui de saisir les phénomènes

psychiques, pour plus de sûreté, indirectement, en particulier dans

leurs conditions. Toute la psycho-physiologie fut un effort pour s’instruire de la conscience en partant de l’extérieur, de quelque chose qui n’en était pas, mais qui avait l'avantage qu’on pouvait le toucher, le mesurer, le faire varier. Mais elle commettait l’erreur, qu’a bien soulignée Bergson, de passer outre à la différence de qualité des phénomènes.

L'erreur de Bergson à son tour fut peut-être Ge ne l'indique ici que de la manière la plus prudente et la plus hypothétique) de se plonger avec trop de confiance dans le pur flot psychologique et d’attendre trop naïvement la connaissance de son seul décours épousé. Peut-on relever le tracé d’un fleuve en y nageant?

Freud échappe à l’erreur des psycho- -physiologistes en n’accep-

tant comme renseignements sur la vie psychique que des faits psychiques. Il construit une psychologie indépendante, autonome. Et c'est une des raisons de la résistance qu'il a rencontrée.

Mais d’autre part, ces faits psychiques, il n’y croit pas ; je veux dire qu’il n’accepte pas leur visage. Il les regarde à priori à la fois comme menteurs et comme explicables. Il s’en sert comme de signes pour remonter inductivement à une réalité psychique plus profonde et plus masquée. Il s’arc-boute à contre-sens du courant vital.

Et ainsi il rend à l’intelligence ce rôle actif, ce rôle de défiance et de pénétration qui dans tous les ordres, a toujours été le seul qui permit et favorisât la connaissance. Il y aurait beaucoup à dire sur sa foi complète au déterminisme psychologique. Mais comme méthode, dont il faut se servir le plus longtemps qu’on peut, le déterminisme est inattaquable. C’est en s’y rangéant seulèment qu'on peut espérer

de remonter avec quelque distinction et profit pour la pensée, dans

le chaos que notre âme envoie à notre rencontre.

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