‹ Quelques progrès dans l'étude du cŒur humainChapitre 21 sur 27 · TT CAM TC · texte numérisé non relu

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Si toutefois ils ne s’isolent pas, leur état permanent de nostalgie et de rêve en fait des ennemis de tout ordre réel contre lequel ils s'insurgent avec acharnement.

« … Ils! commencêrent presque tous par être non pas méconnus, mais déclarés bizarres et incompréhensibles. En tout cas, peu de sympathie. Le talent pouvait intéresser les professionnels et le très petit nombre des connaisseurs ; ceux-ci, sensibles aux défauts, n’ont jamais témoigné beaucoup d’enthousiasme, et les professionnels ne composent pas un public, trop occupés de léur œuvre propre pour donner grand temps aux plaisirs d’admiration ou de critique désintéressée. Cette « littérature. artiste » isola donc les maîtres de l'intelligence.

« Mais, quand ils ne s’isolaient point, ils faisaient pis, ils s’insurgeaient. La communication qu'ils établissaient entre leur pensée et celle du monde, se prononçait contre les forces dont ce monde était soutenu. Le succès des romans de Mme Sand, des pamphlets de Lamennais, des histoires de Lamartine et de Michelet, des deux principaux romans de Victor Hugo, des Châtiments du même, leur retentissement dans la conscience publique est un fait évident ; mais c’est un autre fait que ces livres S’accompagnèrent de révolutions politiques ou sociales, dont ils semblaient tantôt la justification et tantôt la cause directe. Au total, dans la même mesure où elles étaient populaires, nos Lettres se manifestaient destructives des puissances de fait. »

De tout temps les classiques se sont plu à célébrer les vertus et les beautés de leur époque. Qu'il s’agisse de la Grèce, de Rome ou de l’ancienne France, nous retrouvons les mêmes caractères de sérénité, d’ordre et d'harmonie. En cela se rejoignent les siècles de Périclès, d’Auguste et de Louis XIV.

« Cela n’est pas de tous les âges. »! Ronsard et Malherbe, Corneille et Bossuet défendaient, en leur temps, l'Etat, le roi, la patrie, la propriété, la famille et la religion. Les Lettres romantiques attaquaient les lois ou l'Etat, la discipline publique et privée, la patrie, la famille et la propriété ; une condition presque unique à leur succès parut être de plaire à l’opposition, de travailler à l'anarchie.

Le talent, le talent heureux, applaudi, semblait alors ne pouvoir être que subversif. De là, une grande inquiétude à l’endroit des livres français. Tout ce qui entrait comme un élément dans les forces publiques, quiconque même en relevait par quelque endroit, ne pouvait se défendre d’un sentiment de méfiance instinctive et de trouble obscur. L’Intelligence fut considérée comme un explosif, et celui qui vivait de son intelligence en apparut l’ennemi né de l’ordre réel. Ces méfaits étaient évidents et tangibles, la pensée des bienfaits possibles diminua. Les intérêts qui sont vivants se mettaient en défense contre les menaces d’un rêve audacieux. »

Les Romantiques, un René, un Werther, sont des malades, des névrosés qui recherchent la douleur morale et s’y plaisent. Aïnsi, ils se consolent de leur petitesse. Etre le héros d’un grand drame dont le monde sera ébloui parce qu'il est unique ! Sentir, rêver, connaître des émotions tout autrement que le commun des hommes ! Et voilà l'imagination à la dérive. Tantôt, le romantique gémit sur le passé, tantôt il imagine une société future selon son rêve. La raison est absente de toutes ces constructions qu'il élève dans les songes. Mais il ne l'avoue point. Et

(1) L’Avenir de l'Intelligence,

la meilleure façon de pouvoir dire que l’on a toujours la raison pour guide, c'est . de suivre en fait de morale sa propre inspiration.

. Le sentiment devenu guide, la sensation faite règle, et les tendances excentriques adoptées ainsi par l'imagination, ont été si bien pratiqués dans le romantisme qu'on en arrive à prendre pour synonymes, les deux mots de romanesque et de romantique. Cependant, les choses sont différentes. IL est des têtes romanesques, et qui sourient à leur roman, mais qui, toutefois, prennent garde de ne pas se tromper sur la valeur de ce qu’elles font. Elles se savent entraînées, elles ont du plaisir à l’être, mais elles se l’avouent et ne se flattent pas de se dominer quand elles subissent. La volonté expire, soit ! la raison est absente : elles ne parlent pas raison. Elles ne refont pas la morale pour la mettre au degré de leur emportement. La sensibilité romantique est tout autre. Son caractère est de se croire et de se dire la règle de tout. Romantisme, en fait de passion ou de style, ne signifie donc pas exaltation. Un langage romantique n’est pas nécessairement un langage passionné ; on peut se passionner sans aucun romantisme, comme on s'en convaincra en ouvrant, n'importe où, quelque sermon de Bossuet. Très précisément, le romantisme naît à ce point où la sensibilité usurpe la fonction à laquelle elle est étrangère et, non contente de sentir et de fournir à l'âme ces chaleurs de la vie

qui lui sont nécessaires, se mêle de lui inspirer sa direction. L'humeur, alors, n'est plus humeur ; non plus caprice, le caprice : tous deux sont des systèmes, et faux. Les esprits conduits à professer ce système croient ou font croire qu'il existe, au fond de chaque sensibilité particulière, un principe puissant d'unité et d'ordre. Aussi font-ils de leur personne, le juge de leur destinée, et de leurs traits particuliers, un modèle philosophique. »

Ainsi le romantisme accomplissait son œuvre. Absorbé par son individualisme outrancier, il semait le désordre ou l’inertie partout. Il n’est pas étonnant que minée par tant d'idéologues, la France depuis lors ait constamment faibli dans tous les domaines. On la représentait déjà, avant la guerre, comme un pays en pleine décadence ; et Renan, longtemps, longtemps avant, avait supplié que l’on ne troublât point son agonie. Ajoutez à cela le libéralisme qui, socialement, exerçait ses ravages, comme 1l le fait encore, au profit d’une secte et au détriment de la masse des producteurs. L’on s’acheminait à grands pas vers le désordre et l’anarchie.

À la faveur d’une idéologie barbare, l'instabilité est la règle dans un état tombé bientôt aux mains des médiocres. Les primaires s'installent partout ; et non contents d’étaler cyniquement leur incapacité notoire, ils paralysent du haut en bas de l'échelle sociale, les quelques rares bonnes volontés composées de minorités sages, éclairées et honnêtes, mais devenues, en quelque sorte, impuissantes, dans un pays qui, selon le mot juste de Taine, ressemble à une créature hurpaine que l'on forcerait à marcher sur sa tête et à penser avec ses pieds.

On a pu croire à un changement après qu’on eût fondé l’école du Parnasse.

(1) Barbarie et Poésie.

Il s’agit, tout d’abord, de savoir de quelle manière les Parnassiens se sont détachés du romantisme.

« … L'action romantique et l’action parnassienne s’accordaient et se confirmaient. Le romantisme de 1830 ne cesse pas en 1868 ; il se transforme et se renforce, comme au Consulat la Révolution. Comme le Consulat a été la Révolution « dessouillée », le parnasse est un art romantique ébranché, nettoyé et mis dans une espèce d'ordre qui fait illusion au vulgaire... On dit : C’est du classique ! C’est du classique faux. C’est le contraire du classique. Un peu plus tard, les habitudes du romantisme furent troublées lorsque symbolistes et décadents vinrent liquéfier la fragile reconstruction de Victor Hugo et de Banville. On cria à la barbarie. Il y avait soixante ans que la barbarie sévissait. Avec leurs airs dévastateurs, les nouveaux venus obéissaient à tous les principes de leurs aînés ; ils n’y ajoutaient qu'un peu de brutalité. Ils ne représentaient, en définitive, que le troisième état d'un seul et même mal, le mal romantique, comme les Parnassiens en montraient le deuxième état. »!

Comme on voit, ni les préjugés ni l’adulation rituelle qui s’attachaient à certains noms, ne génèrent M. Charles Maurras dans la libre expression de sa pensée. Sans la condamner en bloc, la poésie parnassienne nous semble d’une froideur de pierre. M. Maurras compare les poètes de cette école à des « romantiques rangés et tempérés, tantôt par la timidité, tantôt faute de verve ».?

Il constate que « sous les beaux dehors de la rime riche et d’une stricte cor rection grammaticale, les Parnassiens ajoutent au désordre du Romantisme, un malheur nouveau. Le mot jusque-là asservi tout au moins à son sens, c'est-à-dire à un certain objet qu'il représentait, est désormais pris en lui-même uniquement choyé pour sa valeur musicale, son coloris ou sa forme ».5

L'écrivain le plus typique de cette école est à coup sûr, Stéphane Mallarmé « qui réalisa à la lettre toutes les idées du Parnasse parce que nul poète (il mérite vraiment ce nom, dit M. Maurras) ne naquit avec une imagination plus glacée. »?

Certes, entre M. José Maria de Hérédia et l’auteur de l’ Apparition, la différence n’est pas grande. Mais chez Mallarmé, « les mots s’arrangèrent sur le papier d’après leurs attraits mutuels et leurs exclusions réciproques : affinités, appels, contrastes purement mécaniques qui n’exigeaient aucune opération de l'esprit du poète, ni son choix, ni son jugement : seule opérait la faculté élémentaire de sentir et d'associer spontanément les images. »4

Qui pourrait, par exemple, nous donner la signification de ce vers mallarméen :

De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles….?

Comme M. Maurras a raison quand il déclare que notre histoire littéraire

(1) Le Romantisme féminin.

(2) Barbarie et Poésie.

(3) Poètes : Livre concis et passionnant, recueil d’une série d’études variées qui datent de 1898. On apprécie d’après cet ouvrage, le jugement sûr de M. Maurras, et l’on voit combien il a été bon prophète, surtout au sujet de Mallarmé,

(4) Romantisme et Révolution,

ressemble trait pour trait à notre histoire politique. Ici et là, les idées sont des « nuées »

Cependant, la question du Moi, en littérature, se pose d’une autre manière qu'en 1865 :

« Nos lettrés! ne demandent point s’il faut ou non « raconter ses peines de cœur ». Car cela va de soi. Nous savons que nos joies et nos peines sont inséparables de nos pensées, et, comme l’a bien montré M. de Hérédia, c’est l'âme de Racine ou l’Ââme de Virgile que l’on finit toujours par découvrir sous les figures des héros et des héroïnes de leurs poèmes. Mais que raconter de notre âme? Est-ce son journal quotidien? Ou serait-ce plutôt les grandes lignes de son histoire? Ou, plus profondément, les traits de sa structure intime et les points par lesquels cette âme, qui est nôtre, ressemble aux âmes de tous les lieux et de tous les temps.

« 19 Les classiques se sont attachés à cette humanité générale et abstraite ; s'ils ont préféré quelque siècle ou quelque pays, ç’'a été justement parce qu'ils y voyaient se dégager avec plus d’aisance et de lumière, cette quintessence de l'homme.

« 20 On peut dire que, tout au contraire, les romantiques, les naturalistes, les impressionnistes veulent montrer la vie des hommes au jour le jour, à la grâce des accidents, des rencontres et des climats. On applique à leur art l’épigramme connue: Historiola animaaæ. Ces messieurs écrivent la petite gazette de la psychologie et ils n’ont avec l'esthétique que de rares points de rencontre. Ils sont abandonnés à la description du particulier. Ils cherchent la singularité du détail. Ils doivent donner dans l'étrange. Leur moi est une fleur dont ils chérissent surtout les déformations. Ce n'est pas une belle fleur.

« 89 Dans l’entre-deux, il faut placer beaucoup de bons esprits qui, incapables de partager l’erreur romantique, n’ont pas eu la force de la dédaigner complètement. Ils l’ont dépassée de beaucoup. Ils se sont efforcés d'exprimer ou leur siècle ou leur race, sans entrevoir les relations qui unissent cette race ou ce siècle a tout siècle et à toute race. Leur art sera de grand profit et d’excellent enseignement aux historiens et aux géographes. Les peintures qu'ils donneront de leur âme refléteront un grand nombre d’âmes voisines ; elles préparent à la curiosité des hommes futurs l'aliment de leurs témoignages. Il en sera ainsi de bien des poètes du Parnasse. J'ai peu d'illusions sur le cas que la Muse éternelle pourra faire de leurs poèmes. Ces poèmes ne tarderont pas à être rejetés de tout esprit enclin à la vraie poésie. Or, il viendra des érudits. Et ceux-ci seront fort reconnaïissants à M. de Hédédia, à M. Coppée et aux autres de tant de menus documents sur les mœurs, la pensée, la rêverie et le sentiment des Français au milieu du xIx® siècle. Peut-être nos contemporains perdront-ils dans l'estime de leurs neveux à être connus avec cette précision : ils l’auront voulu. »

En s’élevant ainsi au-dessus des faveurs et des complaisances, trop fréquentes dans la critique, et dont Sainte-Beuve lui-même ne s'était pas toujours dégagé, M. Maurras a montré que si l’art ne remplace pas le génie, il lui vient en aide. Cet art, les plus grands des poètes s’y sont soumis. Et pour l'avoir dédaigné, bon.

(1) Barbarie et Poésie,

nombre d'écrivains du x1Ix® auxquels le génie ne manquait pas, ont gaspillé la plus grande partie de leur œuvre, car dans le grand art comme en toutes choses, il est des règles qu'on ne saurait inventer.

Dans sa critique du Romantisme, M. Charles Maurras ne s’est pas contenté de la pure exégèse. Comme il l’a dit lui-même, fidèle à un précepte de rhétorique classique, il a cherché le secret des événements dans les cœurs.

C’est dans les Amants de Venise qu'il nous montre George Sand et Musset dans les complications de leur liaison tourmentée. Cet ouvrage, où abondent les documents les plus précieux, n’est pas une simple narration de l’aventure. Les actions des personnages s’y trouvent progressivement et minutieusement détaillées, à l’aide des documents les plus exacts. L'auteur intervient au moment opportun, quand il . s’agit de souligner un point psychologique important de l’aventure. Il le fait avec un art infini, glissant sa pointe d’ironie subtile et piquante. En logicien implacable, il ne laisse rien passer. On peut dire qu'il a saisi sur le vif, et dans ses replis les plus profonds, le mécanisme de l'âme romantique.

D’aucuns ont manifesté leur sensiblerie, en présence de cette méthode qui leur paraissait quelque peu rigide. C’est surtout ce pauvre Musset qu'ils ont peine à voir sous son vrai jour, en proie à toutes ses folies de bon enfant écervelé. Disons au contraire qu'une telle leçon s’imposait.

« Le grand souci! du philosophe ou du politique français est aujourd’hui de mettre fin à ce qui subsiste ou renaît de la maladie romantique. Il faut donc la connaître. La vie et l’œuvre d’un Chateaubriand, la vie et l’œuvre d’un Michelet vues d’un peu près nous montrent comment les romantiques ont subi dans leur volonté le désordre de leur pensée. »

On voit, de tout ce qui précède, que le classicisme met de l’ordre dans les idées, élève l’âme tout en favorisant son équilibre. Il est donc une source de biens.

En rompant avec les traditions classiques et leurs règles d’or, en se donnant le ridicule d'appeler Boileau, perruque et Racine, poisson, en érigeant le culte du moi en dogme, le Romantisme ivre d’orgueil, de caprice, d’individualisme, prêche d’indifférence à tout ce qui ne répond pas à un sentiment personnel. Et réjoui, en quelque sorte, de franchir les barrières de la raison, il s’est livré à une longue apologie de l'instinct, ouvrant ainsi l’ère des appétits, de la haïne, des révolutions.

Mais le voilà battu en brèche. Il a reçu de rudes coups. A la suite de M. Charles Maurras, d’autres ont saisi le bélier. Les quelques fleurs qu'il a semées sur ses ruines, n’ont exhalé que parfums enivrants et morbides. Ceux qui les ont trop longtemps respirés, en sont morts. Le résultat de la campagne antiromantique, commencée avec l'Ecole romane, a été tel qu’à notre époque, nul ne prétend plus être considéré comme romantique. Même ceux qui le sont demeurés au fond du cœur, s’acharnent à jouer sur les mots pour arriver à démontrer qu'ils sont de purs classiques. Progrès réels, succès appréciables qui, par eux-mêmes, seraient

(1) Les Amants de Venise,

négatifs si la nécessité de reconstruire n'avait été en même temps envisagée. Il est louable de s'appliquer avec persévérance à remonter des effets aux causes, prendre le mal à sa racine, assainir, expurger. Encore faut-il savoir utiliser les richesses déjà acquises, les créations heureuses qui néanmoins ont vu le jour à travers le déchatnement de forces aveugles et sourdes.

Croit-on que M. Charles Maurras les ait négligées?

Revenir simplement au passé n’est pas une solution suffisamment rationnelle, même s’il est prouvé que l'organisation qui le caractérise a été une source de fécondité, de bien-être et de paix. De même qu’on ne doit pas se fier au hasard des conjonctures, de même il serait inopportun de faire abstraction des événements qui ont surgi et apporté, avec des changements nouveaux dans les goûts et les mœurs, des nécessités non moins impérieuses. En politique, comme en littérature et en sociologie, il faut savoir adapter les principes traditionnels aux conditions de vie modernes qui, du fait de leur importance, trouveront aide et protection dans les institutions.

« Le nom de tradition ne veut pas dire transmission de n'importe quoi ; c'est la transmission du beau et du vrai. »!

Faute de traditions, de discipline et de doctrine éclairée, la médiocrité a dominé le monde officiel du S/wpide, tandis que d’éminents esprits restaient dans l'ombre. Un Bonald, un Le Paly, un Joseph de Maistre, un Taine, un Renan ont lutté vainement, les uns pour enrayer le libéralisme naissant, les autres afin de provoquer une réaction salutaire.

M. Charles Maurras a puisé le meilleur de leur enseignement. Il s’est efforcé — il y a d’ailleurs parfaitement réussi — d'en faire bénéficier le nombre chaque jour croissant de ses élèves qui, à sa suite, s’en vont propager sa doctrine. Il a montré ce qu’il y a de dangereux dans le germanisme de Renan, le déterminisme mécanique de Taïine et la métaphysique de Comte.

Ces vieux auteurs ont donc été admirablement sélectionnés et dans leur œuvre il a su faire un choix. Sans doute, il y a des longueurs inutiles dans Taine, et des erreurs nombreuses. Assez souvent il est diffus ; la sauce trop abondante et diluée noie l'aliment qui nourrit. Mais fus admirable recueil de critiques de la démocratie !

Quel florilège étincelant pourrait surgir de son œuvre?

Les soirées de Pétersbourg de Joseph de Maistre et son livre, Le Pape, n’ont rien perdu de leur saveur ni de leur actualité. Le Play et Bonald ont été deux économistes d’une exceptionnelle valeur, encore que le premier se montrât assez ignorant de la politique. On se rend compte en les fréquentant, de l’inconséquence de l’économie libérale si fortement ébranlée par la Tour du Pin, le vrai théoricien de la sociologie d'Action Française. Et que dire du comte de Chambord que ses idées sociales mettaient en avance de cinquante ans sur les plus grands esprits de son siècle? Henri V, l'enfant du miracle comme l’appelaient nos pères, et qui joignait à ses hautes qualités de sociologues, celles d’un grand prince et d’un chef avisé.

(1) Barbarie et Poésie.

Quant à Frédéric Mistral, que l’on nous dit être monté au faîte de la gloire grâce à la perspicacité de Lamartine, il n’a été réellement popularisé que du jour où M. Charles Maurras et les régionalistes de son école, le firent connaître. Jusquelà, 1l était surtout apprécié d’une certaine élite parisienne et méridionale. Quelques rares périodiques avaient, certes, parlé du poète provençal, mais le plus souvent comme d'une curiosité. Sans l’auteur de l’Etang de Berre, Mistral serait certainement demeuré longtemps encore, aux yeux de l'élite, un autodidacte provençal, sorte de troubadour à l'oreille cassée, revenu à la vie, au sein de sa Provence, en pleine période de « progrès ». De loin, il attachait à sa personne cet intérêt passager que l'on porte aux espèces disparues ou que l’on croyait telles. Dans les premiers éloges qui lui sont décernés, on est choqué de ce ton détaché d'amateurs qui louent un bibelot original.

Un des plus grands services que Maurras a rendu à la France, c’est de mettre à leur place les écrivains qu'avait accaparé la Démocratie.

Des auteurs qui naguère étaient revendiqués par les forces de destruction et dont la gloire emportait sur ses ailes l’individualisme, l'anarchie, l'internationalisme, l’anticléricanisme, et toutes les passions déchaïînées contre l’ordre, la religion, la propriété et la famille, M. Maurras s’en est servi pour défendre et consolider ces éternelles assises de l’ordre social. Il les a lus et relus. Il a scrupuleusement épluché chacun de leurs écrits. O surprise ! Les verges que l'Etat antinational avait Iuimême coupées, voilà que M. Maurras s'en saisissait pour flageller cet oppresseur de consciences ! Un Taine, un Renan, un Comte, un Stendhal ESS dans les rangs de la réaction. Admirable revirement |!

On n'oserait plus maintenant prétendre que Renan a aimé la Démocratie. Il suffit de se reporter au plus beau de ses livres, à La Réforme Intellectuelle et Morale, pour se rendre compte de sa profonde aversion pour ce régime. On sait qu'il a écrit que le jour où la France a coupé la tête à son roi, elle commit un suicide,

Comment avait-on pu laisser s’enfler cette légende d’un Renan adversaire de l’ordre chrétien? Ouvrons, par exemple, sa Politique religieuse du Règne de Plulippe-le-Bel, nous trouvons un Renan dont le cléricanisme nous étonne ! Et dire qu'au lieu de réfuter intelligemment l'adversaire, le pâle troupeau des ralliés préférait geindre en se voilant la face, et laisser se poursuivre d’infâmes campagnes dont le retentissement était d'autant plus redoutable que l'autorité de l'écrivain habilement invoqué grandissait chaque jour davantage ! Les modérés préféraient croire aveuglément les sottises qu’on leur débitait sur Renan et tant d’autres : ce qui les dispensait de réfléchir.

Nous n'avons jamais négligé l'importance des erreurs de Renan. Raison de plus pour ne pas tolérer qu'on fit de son œuvre entière, un redoutable arsenal contre un ordre social dont ce philosophe s’est souvent fait l’apologiste. En tant qu'historien des religions, Renan est sans intérêt, par le fait même de son éclectisme qui le condamne à errer. Par contre, Renan politique est réellement admirable. Les thuriféraires de la Révolution ne peuvent désormais invoquer cet auteur sans risquer de porter à leur doctrine un coup mortel.

N'eût-il obtenu que ce résultat, M. Maurras ne serait-il pas digne des grands

éloges que lui ont décernés les plus éminents parmi les hommes d’ ordre, au premier rang desquels il faut vénérer le Grand Pape Pie X?

Ce que nous avons dit pour Renan, nous le dirons tout aussi bien en ce qui concerne Proudhon, Auguste Comte et France. Notons seulement en passant, que si M. Maurras a puisé dans l’œuvre de ces auteurs certaines notions fortes et fécondes, il a également contribué à rendre le reste de leurs écrits inoffensifs. Ceux qui le suivent peuvent sur ce terrain, marcher sans crainte, car ils ne sont jamais guidés aveuglément. Comme le baigneur inexpérimenté à qui l’on dit : ici est la partie du lit du fleuve où l’on reste en sécurité, là est le gouffre, ils trouvent dégagés, dès le début, les vérités qui soutiennent la société. Aussi bien, l'instrument qui servait journellement à à fabriquer des engins meurtriers, M. Maurras s’en est saisi et l’a utilisé pour un but d’union, de concorde et de paix.

Certes, le coup a été dur pour l'adversaire. Troublés dans leur œuvre de dissociation, de discorde et d'’irréligion, les puissances d'argent grossies de toutes les sectes des quatre Etats confédérés — juif, maçon, protestant libéral sectaire et métèque — se liguèrent contre le rénovateur de la pensée française. C’est vainement qu’elles lui tendirent des embüches, qu'elles suscitèrent sur sa route toutes sortes d’entraves, qu’elles songèrent même à sa disparition. Aujourd'hui, encore, nous assistons à un paradoxe beaucoup plus étonnant : les révolutionnaires et francsmaçons les plus notoires, ainsi dépouillés de tout appui sérieux dans notre littérature et désespérés de n'avoir rien à opposer à la doctrine de M. Charles Maurras, ont vu venir à leur secours les démocrates chrétiens qui, après les fraternelles agapes de Bierville, reprochent à M. Maurras d’avoir de mauvais maîtres. Grossière et salutaire ironie ! Coïncidences vraiment curieuses |

Nous disons, au contraire, que d’avoir ainsi travaillé d’arrache pied à l’application intelligente, éclairée et persévérante de vérités en sommeil, le mérite de M. Maurras n'aura pas été moindre que d’avoir élaboré par la suite une doctrine de relèvement national, et groupé autour de lui une élite de choix, ayant à cœur de propager cette doctrine par laquelle se réalisera la renaissance française.

Avons-nous montré suffisamment l'influence de M. Maurras et les résultats qu'il a obtenus dans la lutte contre le romantisme? Les événements, en tout cas, l’auront fait beaucoup mieux. Il suffit de traverser le quartier latin pour éprouver l'enthousiasme qu'il a suscité dans la jeunesse, alors qu’il y a seulement vingt ans, les idées les plus subversives étaient en vogue dans le même milieu. Une œuvre qui nécessite des commentaires aussi dévélipés alors surtout que nous nous sommes attachés à n’en examiner qu'une faible partie, tout en nous efforçant de la rendre accessible à tous, une œuvre extraordinairement riche, abondante, variée, exigerait une étude exceptionnelle si l’on avait la prétention de l’exposer entièrement. Nous serons trop heureux si nous avons donné à nos lecteurs le goût de connaître et d'approfondir la pensée du Maître. Ils y trouveront, en même temps qu'un enseignement précieux, cette inexprimable beauté dans l'expression qui est la parure de son œuvre. Même à travers ses ouvrages les plus savants, on sent

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