‹ Quelques progrès dans l'étude du cŒur humainChapitre 23 sur 27 · H. DE. M · texte numérisé non relu

H. DE. M

En janvier 1920, M. Henry de Montherlant, chargé de prononcer l’allocution d'usage devant les anciens élèves de l’école Sainte-Croix de Neuilly, qui se réunissaient pour la première fois depuis la guerre commença son discours par les paroles suivantes : | | :

« Monsieur le Supérieur m'a demandé de parler au nom de cette première génération du nouveau Sainte-Croix, celle qui faisait sa philosophie en l’année 1913. Monsieur le Supérieur s'est-il bien rendu compte qu'il me demandait de parler au nom de morts?

« Je ne dénature rien. Des dix garçons de cette classe, sept sont morts. Des trois survivants, deux ne survivent que parce qu'ils n’ont pas fait la guerre.

« De ceux qui sont partis, je suis le seul qui soit revenu. On ne m'a pas choisi par honneur, pour parler au nom de camarades d'alors. On a pris le seul qui reste .»

Le jeune homme qui à dix-huit ans subit une secousse aussi douloureuse, ne peut plus se considérer comme libre ; il doit servir une idée et accomplir un devoir. M. de Montherlant est né le 21 avril 1896, l'anniversaire de la fondation de Rome ; il est donc venu au monde sous le signe du Tibre ; une seconde fois, le 11 novembre 1918, il est rentré à son foyer sous le signe des Morts.

Grâce à son témoignage, ceux qui avaient douze ans au commencement de la guerre ont commencé à sentir les détails de la catastrophe, car Radiguet avait raison. La période de 1914 à 1918 a été pour nous « quatre années de grandes vacances ». Dans cette affirmation, la franchise se donnait libre cours ; on osait ne point farder la réalité. Nous aussi, nous avons été en quelque sorte sacrifiés, mais tandis que les souffrances physiques n'étaient point épargnées aux combattants, dans notre esprit et dans notre cœur se glissait la blessure d’abord inconsciente, dont on ne se rendait pas compte alors de la gravité et de la profondeur.

M. de Montherlant s’est gardé dans « Le Songe » de grossir un trait juste, de parer ses personnages dans un symbolisme apprêté, de fabriquer des mannequins bourrés d’idéologie. On nous avait montré trop souvent des soldats, qui montaient à tour de rôle à la tribune pour réciter des tirades philosophiques, émaillées de quelques mots d'argot. La misère paraît ici sans maquillage et la souffrance sans retouche romantique. La vraisemblance y est gardée jusque dans l'extrême de l'horreur. L'auteur montrait des êtres et des objets d’un monde étrange sous leurs . faces changeantes, au gré de l'instant ou des lumières intérieures. Cette prose nouvelle reflétait de l'enthousiasme, de l’ardeur généreuse et des sentiments de la plus noble charité, augmentée d’une pitié nuancée d’ironie, d’une tendresse clairvoyante et indulgente à la fois, en un mot de cette politesse de cœur, qui est la marque d’un jugement droit et d’une tête bien faite, sur les épaules d’un homme bien né, Français de bonne souche. Un indépendant? Certes, et qui regarde les choses en face, ne cherchant jamais à les prendre par le biais favorable aux préventions. Autant il met de simplicité à constater l’affreuse vérité humaine, autant il apporte de soin à préserver ses jugements de généralisations faciles et des reflexes mêmes de la souffrance.

On reconnut tout de suite de la grandeur, de la nouveauté dans cette juvénilité farouche. Nous avions eu déjà vingt livres de révolte, maïs rien ne ressemblait a cette fureur rayonnante. La vraie raison de la dureté d’Alban envers la femme qui l'aime, réside dans les récentes visions qui, s’interposant entre son cœur et les larmes de l'amoureuse, lui rendent impossible tout attendrissement. Pourtant, nous avons aimé le jeune homme pour ce ton, où la sensibilité se masque de rudesse et de dédain, où la plus charmante familiarité voisine avec un étincelant lyrisme ; nous y avons appris d’admirables choses sur l'amitié masculine, que tant d'œuvres ont magnifiée. Les monstres et les anges, la laideur et la suavité s'opposent avec une exquise violence et ce mélange nous ravit, car il y a beaucoup de douceur humaine chez ce condottière qu'on nous peint si brutal.

« Ils passaient. au dessous la femme pleurait. Dans la hiérarchie des larmes, quel rang occupaient ces larmes? » Nos compagnes se résignent mal à n'être qu’un instrument anonyme. L’incertitude est en somme le désir de se conserver en entière disponibilité et ressemble assez au mépris. On se refuse à choisir et cela n'est guère flatteur pour celles que l’on prend sans se croire lié. Les jeunes filles ont trop rêvé à autre chose pour se contenter de ce libre accord temporaire, analogue au flirt sexuel. Ce libertinage plein d’imprévu est vite monotone et même ennuyeux. On y retourne comme on se met à table avec le minimum d’appétit et une gourmandise sans curiosité. Acte gratuit, ridicule et vain. Notre façon-de vouloir l'action est

l'expression même de notre asservissement au rêve. Nous voulons agir parce que nous ne parvenons pas à nous satisfaire de notre méditation. Nous y voulons introduire le mouvement et l’activité que nous convoitons. Mais la vie ne nous offrant qu’une agitation mesquine, pouvons nous nous résigner aux vieux manèges ? Nous nous réservons pour quelque chose d’énorme, qu'il nous plaît de pressentir et dont nous n’avons pas la moindre prévision. Nous tenons à nous réserver. Les forces qui grondent en nous, nous ne les engageons pas. Ce serait les asservir. Tout au plus faisons-nous l'essai pour des actes indéfinis. C’est le pushingball où nous conservons notre forme et notre confiance. Nous sommes disponibles.

On nous croit inquiets parce que nous sommes aux écoutes. On nous dit incertains parce que devant le choix à faire, nous réfléchissons de façon à engager le moins possible de cet avenir vierge. Il ne s’agit pas de gaspiller son énergie et de s’atteler à des besognes trop petites. Nous sommes « des incertains bien décidés ». Le mystère laisse quelque répit. Le rêve, nous le mêlons à nos instants et à nos gestes. Et cependant nous évitons de le vivre trop directement. Lorsque nous agissons, nous en faisons une réalité c’est-à-dire quelque chose de définitif, d'immuable, quelque chose, capable de se dresser et de nous barrer la route. Nous sommes des joueurs aux mises infimes, qui ne parviennent pau à se passionner pouf la partie.

La génération de M. de Montherlant ne croit plus à l'amour. Pour être frähé elle n’y pense plus guère. Tout au moins elle le fait entendre. Son indifférence ressemble à du cynisme. La sécheresse des cœurs est en raison directe de la liberté des mœurs. La chair satisfaite laisse le champ libre aux excès de l'intelligence. Plus de sentiment ; des idées, des philosophies. L'abus de l'analyse, de la dissociation rappelle la prédilection pour « le barbare». On retourne à la nature primitive. On se dépouille jusqu’à l'instinct. Chacun entreprend plus ou moins publiquement son examen de conscience, en y mettant de l’acuité et de la profondeur. On s'attaque au moi. On le débarasse de ses ornements, oripeaux de mode, de préjugé, de culture, de raisonnement. On tente de revenir à cette virginité impossible après des siécles de civilisation. Romanciers et poètes fournissent de sérieuses données aux essayistes. On revient à la nature, non comme à un âge d’or, mais comme à un nouveau champ d'analyse.

« Contre ce corps à présent, les gestes de l’amour ne lui venaient plus. La transformation du type de pureté en un type d’impureté, quoi, lui, il collaborerait à cela ! Toutes les langueurs, et sous des noms gracieux, toutes les maladies dans les chairs caressées.. Quoi ! lui ? Ah ! non, pas ce vandale ! Pas ce vandale et pas ce parjure | Mais alors je sacrifie mon plaisir ?. J'aime assez pour sacrifier... » Des deux mains il prit sa blouse et il lui recouvrit les épaules. » La loyauté exige qu'on ne possède pas la femme que l’on trompe. Celle-ci aimerait mieux fermer les yeux, mais M. de Montherlant méprise les pieux mensonges. L'amour même réduit à sa forme matérielle prend peu d'importance, même quand il prend beaucoup d'espace. On joue franc jeu. A qui la faute ? A la parfaite suite dans les idées. L'analyse minute par minute, qui veut éliminer les arrières-pensées, corrompt les sentiments, leur enlève toute spontanéité. Pour contrecarrer l’action des préjugés et éviter les parti-pris, elle s’oppose à la volonté, la retient, lui fait remettre à plus tard les impulsions. Le

spectateur s’introduit dans la machine et la fausse par sa présence. La dissection tue le sentiment à son apparition. Le sujet ne présente plus d'intérêt. On abandonne l'expérience. Les jeunes hommes d’aujourd’hui sont forts. Le cœur n’en fait pas des victimes. Il n’a pas de prise sur eux. L'action leur reste possible. Lorsqu'il faut se délier, l'acte comme un réflexe part d’eux, impitoyables. Il dépasse souvent le but, mais dans ce domaine nous avons perdu l'habitude de regarder en arrière. Depuis un siècle les muscles se sont développés. Nous respirons librement sans aucun souci.

Pour acquérir pleinement la gloire Alban de Bricoule s’engage aux environs de 1916, après avoir trouvé en Dominique Soubrier l’amie qu'il recherchaïit depuis longtemps. Couple idéal où l’âme seule aurait sa place. En voyant pour la première fois la jeune fille courir dans les mille mètres à Palestra, il l'avait naturellement désirée, mais peu à peu sous l'influence de relations fréquentes, un sentiment nouveau et rare s'établit. Le plaisir charnel y est banni et désormais « une camaraderie émerveillée » préside leurs rencontres. Elle de son côté en se prêtant par amour à cette tentative d'union platonique avait cependant beaucoup de peine à sortir de son sexe et ne parvenait pas malgré sa bonne volonté à se familiariser avec ces sportifs.

Alban part donc pour le front en s’écriant : « J'espère que je vais m’'amuser. C’est égal, les taureaux m'’auraient amusé davantage ». Sous «le signe du printemps», il entre dans le saint royaume des forts avec la certitude de ne pouvoir « être soumis à des épreuves médiocres ». C’est un conquérant, un grossier, un violent, un orgueilleux, avec les défauts et les qualités du mâle, qui déteste les pudeurs superflues ; ses mains sont créées pour tenir le fouet ; à quinze ans, il a giflé un prêtre. Équilibre, proportion ! il vit intensément avec la conscience de sa virilité, de sa force. Son caractère est un amalgame d’héroïsme spartiate, de volupté grecque, de stoïcisme prétorien, de cruauté romaine. « Le temps des armes n’est pas celui des lois. »

Entre l’exclamation de M. Dorgelès : « Allons, il y aura toujours des guerres, toujours, toujours » et celle de M. Mauriac : « Il y aura toujours des guerres, tant qu'il y aura des jeunes gens », la droiture de M. de Montherlant lui conseille d'écrire : « La guerre existera toujours, parce qu’il y aura toujours des garçons de vingt ans, pour la tirer dehors, à force d'amour. » L'idée est possible et vraisemblable ; n’importe ; c’est à vingt ans que nous avons eu la révélation des batailles, c’est-à-dire quand ces dernières étaient terminées ; nous avons alors compris les heures d’angoisse vécues, mais cette époque surhumaiïne représente tout au plus un champ magnifique et propice aux études psychologiques. Lorsque dans la conversation un ancien poilu raconte ses souffrances, immédiatement nous faisons la comparaison entre les paroles entendues et les récits lus. Littérature encore, littérature toujours ! cet état d'esprit superficiel ne correspond pas à grand chose ; nous avons traversé des troubles sans en subir l'influence ; c’est un fait ; nous avons respiré un air malsain; entrés dans la vie sans préparation utile nous fûmes vite désabusés. Pour ces raisons, sommes-nous les représentants juvéniles d’une époque désuète où l’on ne s'embarrasse ni de religion, ni de philosophie ? Qui donc oserait soutenir cette gageure ? Les générations différentes se ressembleront, tant qu’il y aura une jeunesse française

et qui sent et qui cherche. Le reste « ne sont que des inventions qu’on ressort chaque année parce qu'on sait qu’elles sont reprises par des courriers nes et les personnés qui écrivent dans les revues. »

Mais après la démobilisation, M. de Montherlant fut obligé de renoncer à ces buts surhumains. Les carillons qui retentirent le jour de l'armistice à onze heures du matin annonçaient la fin de «la vie grande ». Revenus au terre à terre civil, ces êtres ne sont arrivés à supporter la monotomie journalière qu'en exaltant les images de leurs exploits passés. Il était donc nécessaire de donner une suite à ces exercices de haute tension. Sur le gazon pur des « grounds » l'écrivain allait retrouver des exaltations joyeuses et saines. Il est de ceux qu’on peut approcher pour lui demander ce que les Déracinés allaient chercher au tombeau de Napoléon : de l'élan. |

Alban de Bricoule a quitté cette emphase, ces allures un peu déclamatoires, cette superfétation, qui parfois nous le gâtait et nous le retrouvons démi-aile, assis dans le Parc auprès de Peyrony pour lequel il dégage les règles de la guerre et du sport ; à ses yeux la différence est mince. Devant ces enseignéments on prend plus aisément contact avec le réel. L'homme livré à lui-même ne peut plus compter que sur sa valeur personnelle ; les facultés intellectuelles, les préjugés sociaux sont mis de côté ; lorsqu'on se trouve sur le terrain, seuls comptent les qualités physiques, dont l'importance n'échappe pas ; règles positives qu’on oppose à l’invérifiable, «enivrement à mesurer mathématiquement que l’on vaut plus qu'un autre », désir d'obtenir de ses forces le meilleur usage pour une fin bien précise. Haine de la faiblesse, de l’artificiel, du désordre ; apologie de la pureté, de la liberté ; telles étaient les leçons des tranchées, telles sont encore les leçons du stade, qu'illustrent le jeune Peyrony et Mlle de Plemeur. Contacts si frais, si directs avec la bonne nature, rude allégresse, spectacle de la force au service de l'esprit et l’Angelus par là-dessus.

L'existence du joueur de football qui court sur le terrain est une préface magnifique à l’héroïsme. Le courage, le sang-froid, l'adresse président ces jeux où chacun s'efforce de l'emporter sur son adversaire, L'équipe dans la partie est le symbole du régiment au feu. Dans cette idée sportive, on pensait trouver un principe de distraction ou de délassement. Il a bien fallu bientôt en rabattre. Ce programme ne reposait sur aucun artifice, mais bien sur des assises solides, irréfutables, sur des éxemples à suivre et des principes à méditer.

M. de Montherlant pour ses réalisations et pour ses riches promesses se devait de nous apporter de nouveaux fruits, des œuvres aussi savoureuses mais plus mûres. « Les Bestiaires », pleins de sang, de soleil et de fleurs sont un épisode de jeunesse ; cêtte fois nous rompons avec la guerre, nous remontons dans le passé d’Alban pour y apprendre les origines de sa grande passion tauromachique. C’est un voyage au cœur de cette insouciance de vivre, qui caractérise l’adolescence. Ici ce n’est plus un simple divertissement dans les mœurs espagnoles ; c’est une tradition séculaire, une fête sacrée mêlée à l’histoire de ce peuple, à ses amours ét à sa religion, inséparable de sa vie frivole. Jeu cruel ! Les corridas, montrées sous un jour qui les ennoblit singulièrement sont enveloppées de grandeur par le caractère rituel qu'on leur restitue, par cette survivance obscure du vieux culte du soleil, par l'assimilation de ce goût de tuer et de vaincre à la domination et à la violence amoureuse. On y goûte de la passion, de la fureur, baignée dans une poésie merveilleuse. On se rafraf-

chit aux chapitres délicieux consacrés à Soledad, aux jardins, à la procession sévillane, à tant de pages, douces comme le miel et limpides comme le ciel andaloux. Et les femmes absoudront Alban de sa passion cruelle à cause de cette phrase : « Il aimait les vieillards, les enfants, les pauvres », ou pour l’histoire de la petite grappe de raisins ; elles lui pardonneront de tuer des taureaux, parce qu'il parle si bien des colombes, « Les Bestaires » sont le plus beau des chants à la gloire de la nuit, de la mer et du monde ; c'est une flambée de coquelicots sur un champ morose, la belle violence d’un torrent dans un paysage de printemps, une fanfare de sons éclatants parmi des violes mourantes. M. de Montherlant est comme l’Alcazar ; il y a en lui de la forteresse et du jardin, l une au dehors, l’autre au dedans ; ce composé fait une belle âme.

Mais la vie n’est pas une ; à l'examen elle révèle une complexité profonde : on prend conscience de sa force en même temps que de sa sensibilité ; inutile donc d'élever des barrières contre les puissances de sentiment ; jouissons de leur spontanéité en les soumettant à une certaine logique, car « l'ordre du Tibre ne demande pas la suppression de tout abandon, de toute compassion, bref de tout ce qui descend du principe féminin. Il demande qu'ils passent en second ét puissent être en cas de besoin étouffés, mais s’il croit néfaste qu'ils possèdent un être, il croit un malheur qu’un être en soit totalement dépourvu. La grande affaire est de savoir le principe dominant, de le maintenir et de garder tout, en composant tout.»

- Tandis que les joueurs de football se passionnent pour la partie, les cloches des églises voisines viennent tempérer la brutalité du jeu. La puissance, la beauté, le catholicisme, telles sont les règles volontaires que ces anciens soldats s'imposent. La puissance sans la touche esthétique revêt une aridité désespérante ; le beau sans la force apparaît monotone et sans caractère ; la religion sans poésie est un masque superficiel. Pour nous en convaincre, ouvrons le premier livre de M. de Montherlant, où pullulent les souvenirs de collège. Nous avons en effet rencontré l’amitié pour la première fois dans la cour de récréation ,en suivant uniquement notre inclination naturelle et l’élan de notre sympathie. « ‘Jamais on ne vit sur un terrain si peu préparé des êtres avec plus d’élan s’oublier les uns pour les autres, de plus profondes et désintéressées prières pour garantir à des vivants les sûretés éternelles, des idées si nettes du bien et du mal dans un sentiment si chaud du devoir, une telle surenchère de sacrifices, une telle ivresse de générosité. » Aussi lorsque cette période s’acheva dans un bruit de sabres, de fusils et de tambours, au milieu de l’enthousiasme d’une soldatesque en délire, il y eut pour ces gamins une communauté d'idées ét un passé, qui ne pouvaient mourir. C'était « le souvenir de cette époque où ils avaient vu entre les quatre murs d’une boîte à potaches descendre sur la terre le «royaume des âmes». Et c’est pourquoi lorsqu'on se penche «sur le trou d'ombre où s’enfoncent ces années, on entend un long sanglot déchirant se mêler à une musique qui s'éloigne. »

Seize ans! N’essayons point d'évoquer les nôtres ; ce commencement ou plutôt cet éveil émerveillé. On n’est rien du tout pour soi mais seulement une proie pour la vie. On est un peu du printemps qui passe, de l’été qui comble, de l'automne

méditante et de l'hiver nourricier. On marche sur la terre des vivants et des morts ;on touche à tout pour découvrir l'univers et l’on rêve avant de vivre et d’épuiser le réel. On voudrait voyager parce que c’est plus facile que de demeurer ; on lit pour se retrouver dans les héros où il est plus aisé d'exister que dans son petit corps mince ; on est mystique et sans cesse en croisade, en partance ; on chante plus qu’on ne parle ; on a des larmes, qui ne pleurent rien de soi ; on ne comprend pas la musique qui chante un monde inconnu ; on est voué attentif à sa petite romance intime, qui ne sait pas où poser son lamento charmant ; on est très triste et très heureux, grave enfant joueur et flânant, étudiant sans ardeur ; on est jeune comme la jeunesse.

M. de Montherlant soutient que la plupart des enfants sont des inspirés, « des moyens pris par Dieu pour s'exprimer » et que naturellement religieux on les trouve installés dans les plus durs problèmes de la métaphysique. La grande erreur de l'éducation contemporaine est de les traiter trop au-dessous de leur âge, en leur cachant le visage de la vérité. L’écolier est ici un être prédestiné, comblé de grâce, doué de perspicacité, de finesse, de bon sens et c’est pourquoi il faut retarder de plus en plus l'heure où s’accentue le divorce irrémédiable entre le garçon et les parents. « Avant de s’en aller vers de vertigineuses oscillations, l’être se repose une minute en un merveilleux et émouvant équilibre. »

Je n'ai pas gardé de mon enfance une image aussi belle et aussi réconfortante. Je ne nie point que certains adolescents font preuve d'une précocité extraordinaire et dont l’histoire de la littérature, de la musique et des sciences nous fournit le témoignage mais ces cas d'exception ne forment pas une règle générale et je soupçonne fort le poète de « la Relève du matin » d’avoir une prédilection trop marquée pour les Cherubins et d’en exagérer souvent l'importance.

Cette importance, elle semble plus légitime devant l’ossuaire de Douaumont

et à la lecture du « Chant funèbre pour les Morts de Verdun ». En parcourant les chemins qui mènent au fort de Vaux, devant le spectacle de cette plaine dévastée, couverte de trous d’obus, d’entonnoirs, comment ne pas sentir le néant de la gloire, la mélancolie des combats ! Ceux qui ont vécu dans cette tourmente sont bien obligés de considérer nos petits ennuis quotidiens comme des accidents sans importance. Désormais tout est relatif ; les chagrins sont mis à leur véritable place ; la table des valeurs subit un changement appréciable ; ces rescapés ne refusent pas d’être distraits par de jeunes personnes agréables mais soucieux de leur indépendance et de leur liberté, ils se défendent par conséquent d’être des jouets sans volonté aux mains d’un destin inassouvi ou d’une créature alléchante.

Dès lors l'intérêt est ailleurs ; il se porte sur des émotions, sur des serments faits jadis, dans la pensée de sauver la maison et les dieux, avec le concours des «frères dans le tiers ordre de la guerre ». Pour commémorer cette époque, M. de Montherlant accepta de collaborer au « reliquaire de la vie meilleure, à l'autel de la sainte force ». Un culte nouveau anime l’âme ; honorons les morts avec l’aide du feu, avec cet ensemble symbolique personnifié par la flamme qui brüle sous l'Arc

de Triomphe ; la religion disparaît ; la foi se meurt ; remplaçons-les par la piété,

par des cérémonies qui rappelleront aux survivants le parfum des bois de l’Argonne, l'odeur des charniers, des ambulances, des bières, des cimetières de vingt mille cadavres,

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La Mort ! On finit par la considérer avec ironie comme une personne très familière, dont on n’a plus peur. Le jour venu, on s’en ira tranquillement avec un air modeste, avec la conviction de faire quelque chose de très propre. On disparaît après avoir vécu pour des buts indéfinis, pour la satisfaction d’un idéal peut-être faux. Incertitude sublime et qui active notre force ! Le recueillement domine la prière et la méditation donne le sentiment de l'infini ; il n’existe pas de « souffrances perdues » ; elles sont toutes solidaires, n’est-ce pas, Thérive? Elles s'unissent et se purifient dans une communion, où se mêlent des solitudes éternelles et des sacrifices anonymes. Des chants familiers se lèvent ; la pitié s’avance et vient donner une teinte grave, désolée, émouvante à ce concert de deuils et de pleurs. Impossible de regarder avec indifférence cette « terre à jamais inapte aux frivoles. Blessée, elle a pris la soudaine magnificence des blessés, comme eux épurée de l'accessoire, agrandie à l'infini, passée des médiocres contacts aux mystères d’un formidable secret, entrée dans une gravité immortelle. » Le pèlerin revoit alors en pensée ses amis, ses chefs, dont à l’heure actuelle il écorche maintenant la chair ; il a vers eux un élan de tendresse. Cette sympathie, comme elle est nôtre et comme nous sentons proches à ce moment ceux qui, tombés en foule, gardent encore des poses vivantes dans leur rigidité horrible ! Le pays, la patrie ne sont pas des entités juridiques, des abstractions vagues ; les villes, les rivières, les bourgs, la nature qui les environne deviennent des sources lumineuses, d’où s’élance « palpitante et puérile » une grande leçon d’amour ; il y a là quelque chose d’unique, qui nous invite à « transporter dans la paix les vertus de la guerre » pour un hommage mérité et la consolation des cœurs meurtris. Aussi cette prière sur une colline plus sacrée que celle de l’Acropole, aussi ce chant funèbre est un hymne de vie. Arrêtons-nous après cette œuvre ample et chaude, traversée des plus beaux frissons sur cette proposition d’une paix généreuse, afin de repartir plus virils et plus légers vers l'existence aux saintes liesses, vers le courage et la bonté.

| A propos de ces ouvrages, on a parlé d’une résurrection d’Olympie, dans laquelle

l’Antiquité représenterait le paradis des exercices physiques et le lieu rêvé pour la transformation du paganisme mystique en paganisme des sports. « Qui a créé la gymnastique? Les Doriens. — Qui l’a ruinée, en supprimant les jeux olympiques? Théodose, un chrétien. » Mais bien auparavant, le désordre était rentré dans le monde avec l’alexandrissinisme, précurseur du messianisme, du christianisme et du byzantinisme dont le symbole est représenté par le fleuve Oronte. Devant cette invasion prématurée, les élites qui formaient la puissance des civilisations se mirent à décliner ; l’amour de la beauté corporelle fit place au culte du cerveau et de la pensée. Car le monde est surtout une palestre, un gymnase, où l'on aperçoit deux personnes divines : Hémathèné, « Hermès, dieu des gymnases; Athéné, déesse de l'intelligence. Indissolubles ». Le véritable modèle, l'exemple parfait, c'est l’Achille de l’Illiade, portant dans ses sourcils le signe terrible de la guerre, c'est Patrocle, dont la gentillesse est reconnue par les sages.

Le monde antique de M. de Montherlant représente l'esprit dorien de Sparte, celui d'Athènes à son apogée, celui de Rome au temps des Césars. Hiérarchie, discipline, organisation, « dépouillement dans le corps (entraînement), dans l’habit (demi-nudité), dans l’épreuve (style), dans les mœurs (lacédémonisme) ». L'auteur

n'aime si parfaitement le football que parce qu'il le sait justifié par l'opinion des hommes anciens. Comme il se trouve d'accord avec eux, il va de l'avant et pour se justifiér, évoque enter d’Aristote, qui requiert pour les exercices uné âme hardie ét prudente.

Depuis six siècles, la famille de M. de Montherlant est catholique ; il a donc trouvé le Christ dans son héritage, et l'a accepté comme tout le reste, sans en éprouver ni le désir ni le besoin. L’athéisme ne lui cause aucune répulsion mais n'ayant pas trouvé de raisons acceptables pour rompre avec le génie de son foyer, il reste fidèle à la religion de ses pères. A:t-il la foi? Il n’en sait rien ; il pense cependant que s’il ÿ a un Dieu, c’est celui des Chrétiens plutôt que Jupiter où

Bouddha. Mais il ignore si celui-ci existe, car ni son cœur, ni sa raison ne l'ont encore

convaincu de l’existence de ce dernier. Il n’a donc pas l'esprit de l'Evangile mais se défend de n’être pas catholique, puisqu'il existe dans le catholicisme dé nombreux germes païens, comme le prouve la généalogie de ses ancètres, qui n'hésitaient pas, malgré leur croyance, à recourir au vol et à l'assassinat. L’humanité est bien capable, sans aucun secours surnaturel, de former des types de vertu, de courage, de magnificence ; lorsque ces derniers viennent apporter à l'Eglise leur bonne foi ét leur bonne volonté, il est impossible de leur refuser l’éntrée des autels.

Deux philosophies se disputent donc le monde ; l’une féminine, qui à engendré. la Réforme, le progrès, la Révolution française, l'humanitarisme et le bolchevisme ; l’autre virile, fondée sur « la nature et la raison », et qui a donné naissance au catholicisme romain, à la Renaissance, au classicigme et aux nationalismes. Dès lors, il faut remplacer le paraître par l'être, l’incommensurable par la mesure, le sentiment par la raison, le péché par la notion du manque de valeur. « Bonheur, souffrance, raffinement, rudesse, fermeté, défaillance, candeur, souillure, sagesse, folie, tout m'appartient et je veux tout avoir car tout m'est bon, si rién ne mé l’est assez. Tout pouvoir pour tout vivre, tout vivre pour tout connaître, tout connaître pour tout comprendre, tout comprendre pour tout exprimer. » La beauté réside dans la frénésie, la grandeur ; même devant son confesseur, Alban est incapable de trouver en lui une faute quelconque susceptible d’avoir troublé l’ordre mondial ; les inquiets et les scrupuleux sont des infirmes et des malades.

Ce goût de l'Antiquité n’est pas d’ailleurs le monopole du seul M. de Montherlant. Il ÿ a beau temps que Volney dans ses lecons d'histoire jetait l’anathème aux traditions classiques ét aux institutions du monde grec ét romain. Les dieux de la Mythologie semblaient alors condamnés. Pourtant l'influence d'André Chénier n'était pas morte et même l’auteur des « Martyrs » n’oubliait pas de peindre dans son roman le prêtre d'Homère et sa fille, Quoi qu'il fasse, on le sent plus attiré par le temple que par les catacombes et devant un paysage, il ne peut s'empêcher ® penser aux Olÿympiens et à Léonidas.

Lorsque des divinités disparues se sont incarnées dans des idées, « Minerve est la prudence et Vénus la beauté », quand leurs actions ont fourni tant de sujets à la poésie, quand le mythe antique a nourri pendant des siècles le lyrisme et la tragédie, n’est-il pas paradoxal de le bannir pour toujours et de priver ainsi l’humanité d’une de ses meilleures sources de fantaisie? Le Christianisme a peut-être chassé le peuple de nymphes, de faunes et dé satyres, qui peuplèrent les grottes

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et les bois ; mais cette absence prouve-t-elle que le chêne de Dodone ait cessé de

trembler où que les bacchantes aient fini de dansér sur les collines du Taygète?

Notre siècle est incohérent et mélangé ; il est surtout moderne, si nous prénons ce mot dans la signification que lui donne M. Paul Valéry : « Libre coexistence dans tous les esprits cultivés des idées les plus dissemblables, des principes de vie et de connaissance les plus opposés. » En 1850, Maxime du Camp se proposait de chanter les Chemins de fer tandis que Renan invoquait Athéna sur l'Acropole ; « la Bête humaine » de Zola parut la même année que « Thaïs » d’Anatole France et aujourd'hui les dieux de l’humanisme ont été remplacés par ceux de la Rue, du Théâtre, de l'Omnibus, chers à M. Jules Romains. Pendant ce temps, les drames de M. Paul Claudel et les « Géorgiques chrétiennes » de M. Francis Jammes, garnissaient les devantures des libraires, à côté des poèmes de Mme de Noaïlles et

de M. Henri de Régnier, qui rendaient à la Grèce un hommage émouvant, mélan-

colique et discret.

Mais paganisme et hellénisme prennent une signification différente pour chacun de leurs évocateurs. Le Parthénon est pour Lamartine d’une exiguité surprenante ; M. Charles Maurras en célèbre l’aspect de force ; Maurice Barrès y cherche les restes des chevaliers lorrains, ses compatriotes. « Lé miracle grec » et « la sérénité païenne » dépendent donc surtout du caractère particulier de l'écrivain. De cette Grèce de rêve, Delphes ou Olympie, Corinthie, Alexandrie ou Rome hellenisée, nous ne saisissons que le seul aspect, intéressant notre tempérament. Les allégories, les images, les ornements pour le style frappent par ce qu'ils contiennent de divers. De là cette coutume charmante de dérober aux anciens leur âme, car être voué au culte d’Aphrodite est plus pittoresque que de mener en mille neuf cent vingt-sept la simple vie de courtisane.

On se fait ainsi néo-païen par haine de notre époque. « Cela sous-entend un aveu de faiblesse, dit Jules Lemaître, car pour régretter ainsi par delà les siècles vécus le peuple et la cité qui dans l’histoire universelle eut la conception de la vie la plus aristocratique, il faut que notre démocratisme bourgeois soit vraiment intolérable. » Pour fuir l’industrie et le machinisme, nous reprenons « le chemin de Paros ». Vieilles manies intellectuelles ! Dédain de la morale chrétienne, désir d’une culture, où ne sévissait point une lutte paralysante, telles sont quelques-unes des causes de ce retour à l'Antiquité. M. de Montherlant lui-même n’a pas échappé à la tentation de s'évader, loin des « fléaux, des douleurs, de l'ignorance et de la faim. »

A de pareilles conceptions un catholique ne peut rien trouver à redire, n’en déplaise aux élucubrations morales de M. Paul Archambault, qui n’a pas perdu cette fois encore la belle occasion de révéler son inaptitude naturelle et fondamentale à comprendre la littérature contemporaine. Pour ce dernier, grâce aux « Onze devant la porte dorée », l'hypothèse monstrueuse s’est formulée et menace de faire son chemin, d’un Catholicisme sans le Christ et sans l'Evangile, d’un Catholicisme sans la Foi, sans l’Espérance et sans la Charité. Ces erreurs lui seraient indifférentes de la part d’un fils de Voltaire mais elles le bouleversent quand elles proviennent de qui se veut et se croit toujours petit-fils des Croisés. C’est pourquoi je me permets de livrer à la méditation de l’honorable professeur de philosophie, cette phrase

d'André Gide : « Un Lemaître songe qu'il y eut un temps où les hommes les plus intelligents, je crois, du seizième siècle, Erasme, Rabelais et Montaigne, malgré toute leur libre pensée, faisaient bon ménage avec l'Eglise. » C’est amoindrir la puissance vitale du Christianisme que de voir un danger dans un simple ornement littéraire. Revenir au culte des statues, c’est montrer son dégoût pour ses «machines poétiques », dont parle Chateaubriand et qui nous empêchent de nous évader vers « ce qui dépasse le cercle de la vie présente et qui la prolonge en quelque façon au delà de la réalité, ou en arrière ou en avant ou au-dessus d'elle-même. » Cette éthique permet de braver les soi-disants sentimentaux, «les soi-disants intellectuels », de faire l’apologie des droits du corps, d’exalter la volonté pour l’opposer à la délectation morose.

La jeunesse de M. de Montherlant l'habituait, par l'influence de ses premiers maîtres, tour à tour aux réflexions religieuses et à la poésie simple. Il en a conservé une certaine empreinte et une spontanéité, avec laquelle il sait se défendre. Il n’a pas eu besoin pour toucher juste, de viser tel ou tel de ses voisins : la diffamation lui est inconnue ; mais sans faiblir, avec une résolution tenace, il s’est attaqué aux thèmes hardis, évitant de froisser les convictions, maïs irritant les susceptibilités des vaniteux. Il demeure fidèle à la tradition par son caractère et son style clair et souple ; son langage séduit, charme, émeut. Son attention se porte sur ce qui entrave l'intelligence et le goût dans notre société. Les héros qu'il dépeint disparaissent, mais la forme qu'il en sculpte subsiste : ce qui demeure d’une époque dans l’art est fait souvent de ce que la vie entraîne le plus vite dans sa course fugitive.

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