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SUR L'AMOUR DE DIEU

À propos de la réédition qu'il a donnée dans la « Collection des Chefs-d'œuvre méconnus » du Traité de l'Amour de Dieu suivi des trois lettres au P. Lamy, M. Désiré Roustan se demandait:si la querelle qui mit aux prises de si grands hommes et manifesta de si vives passions ne conserverait point un sens « pour les consciences de notre temps ». Il n’en faut point douter, malgré les apparences. Il suffit d'entrer un peu avant et en dépassant la portée de l’histoire dans les débats de morale ou de théologie qui émurent nos pères, pour s’apercevoir que tant d'éclat ou d’âpreté ne se dépensaient pas en pure perte et que si, trop souvent, des intérêts temporels se greffaient sur des disputes qui mettaient en question l’au delà de la terre, le thème de la controverse ne laissait guère d'exposer quelqu'un des troubles et des soucis de l'esprit humain.

Il s’agit moins d’abord de savoir dans quelles circonstances l'affaire du quiétisme éclata que de connaître, sur le principe, la position des adversaires. « De quoi s’agissait-il, au juste? », écrit M. Roustan, « de savoir si la perfection chrétienne consiste dans un amour de Dieu absolument indépendant du désir d’être heureux, même du désir de notre propre salut. » Et voici, là-dessus, les paroles mêmes de Fénelon :

« On peut aimer Dieu d’un amour qui est une charité pure et sans mélange de l'intérêt propre. Alors on aime Dieu au milieu des peines, de manière qu'on ne l’aimerait pas davantage quand même il comblerait l'âme de consolation. Ni la crainte des châtiments, ni le désir des récompenses n’ont plus de part à cet amour. On n'aime plus Dieu, ni pour le mérite, ni pour la perfection, ni pour le bonheur qu'on doit trouver en l’aimant. On l’aimerait autant quand même, par supposition impossible, il devrait ignorer qu’on l’aime, ou qu’il voudrait rendre éternellement malheureux ceux qui l’auraient aimé. »

(1) (Bossard édit.).

Il arrive que les amours humaines, si égoïstes dans leur principe, semblent oublier leur vouloir secret et précis et soient prêtes à des renoncements inattendus. Alors l'amant ne presse plus l’amante et l'’amoureux croit échapper à son ardente convoitise. La proie adulée se transforme en une sorte d’idole pour laquelle ils voudraient souffrir mille morts et dont ils n’attendent point de récompense. Alors, oui, alors il leur arrive de désirer d'offrir leur sang pour montrer seulement à celles qui les ont pris à quel point elles leur sont précieuses et sacrées. Il n’y a pas d’exemple que ces exaltations aient porté le fruit du désespoir et abouti au suicide effectif. Mais elles ont animé un instant des âmes possédées. Dieu, plus loin, combien le sacrifice paraît plus facile. Le Maître draine vers lui les forces de l'être qui le chérit à sa manière et lui apporte un esprit délé de toute attache mondaine-ou sensible. Comment celui qui n’a plus rien ne donnerait-il pas soi? Dans un dépouillement

absolu, dans une sorte de masochisme divin, il se Livre et 1l se frappe. Il ne lui coûte

pas de concevoir l’abîme des horreurs et s’il entre dans les desseins de Dieu de le damner, sans considérer l'absurde impiété d’une telle hypothèse, il ne craint point d'y prêter les mains et d’en ressentir une joie abominable. L'œuvre désormais, est accomplie et l’aimé règne seul au cœur de l’aimant.

Il suffit d’être de sang-froid pour saisir le terrible hasard de l’entreprise.

Certes, une imagination excitée n’hésite pas. Servir est le mot des grandes amours : comment ne pas l'appliquer à la plus haute. Disons la vérité dernière : ce même amour est l’appétit d’une union ou d’une fusion toujours impossible. Ce qui le gêne, c'est la dualité des personnes, l'égoïsme du sujet, l'impénétrabilité de l’objet. Pour réduire le dualisme, on supprime un des termes et, dans l’espèce, on escamote la créature afin de laisser libre champ à la volonté du Créateur.

La démarche est paradoxale ; de plus, c'est là se tuer, à la lettre, pour vivre

souverainement, Et cette formule exprime, je le sais, une vérité chrétienne mais que le christianisme interprète d’une autre sorte et dans un sens où nos mystiques n'entrent point. Loin de songer, en effet, à cette réfection de l'être, première instance du salut, ils s'oublient, s’abandonnent et noiïent toute velléité, par suite toute morale usuelle, dans un néant d'amour. Ils trouvent leur profit dans leur ivresse et ne songent point, séduits par l’heureuse inconscience de l’extase, à l'exemple qu'ils proposent, à la déformation qu'ils imposent à la nature et aux voies ordinaires que doit suivre la piété en leurs frères plus humbles. Ecoutons Malebranche, après Bossuet, tâcher de rompre leur sommeil enchanté.

Le P. Lamy l’a voulu ranger parmi les partisans de l’amour purement désintéressé. Il proteste et il se réclame d’un certain ordre et d’une nécessité psychologique évidente. Cet ordre n’est pas autre chose que la restauration entre Dieu et les créatures, de ces rapports brouillés à plaisir et avec plaisir par les quiétistes. Il y a Dieu d’une part, de l'autre il y a l’homme et celui-ci n’est attiré vers celui-là

que par la satisfaction qu'il éprouve à s’en rapprocher ; on peut espérer une béati-

tude, mais évidemment encore on n’y tendra que si on en éprouve le désir, il n'y aura nul moyen de satisfaire un besoin qui ne se fera pas sentir. D'où ces formules significatives : « Otez l’amour à la béatitude formelle, vous ôtez nécessairement le goût de la béatitude objective, c’est-à-dire que si Dieu ne produit en vous le motif de son amour, 1l vous est impossible que vous l’aimiez comme votre fin, comme votre

souverain bien. La béatitude formelle est créée, mais l'amour de celte béatitude l’est aussi. Tout cela vient du Créateur et ne dépend nullement de vous. Car on ne peut aimer Dieu parfaitement comme son souverain bien si l’on ne jouit de lui, si sa substance ne nous affecte et ne nous plaît. » et, enfin : «... que j'ai toujours supposé cette notion commune, qu’on ne peut aimer que ce qui plaît, que le plaisir pris en général était le motif qui ébranlait l’âme et la portait naturellement à en aimer la cause, que c'était l'unique convenance de l’objet avec la puissance que nous avons d’aimer et que, sans celle convenance, sans ce motif, notre âme était sans mouvement particulier... »

Malebranche tient ici une position extrêmement forte et met tout au point avec une sûreté qui dénote un sens mystique parfait. Les quiétistes ont raison, s’il y a une ombre de raison dans leur cas, quand ils veulent que l’amour se dépouille de l'égoïsme qui lui est naturel pour marcher au sacrifice qui le couronne. Ils exagèrent quand, par ce dépouillement, ils arrivent au néant, quand, sous prétexte de se tracer des voies nouvelles, ils se coupent tout chemin et ils pèchent par ignorance et par orgueil. Ils méconnaissent ce principe essentiel de la nature humaine, . que le ressort de l’action comme de la passion est le désir, que la loi de l’être est le vouloir-être, et, sous prétexte de se perdre en Dieu, ils ne tentent rien de moins que de s’égaler à lui puisqu'ils prétendent subsister par ses moyens et non par les leurs propres. Il n’y a que Dieu, en effet, d’affranchi du désir, réalisant tout désir; il n’y a que Dieu qui se passe de vouloir étant la Volonté, ces mots entendus dans leur sens humain et usuel; il n’y a que Dieu d’acte pur, et perpétuel et tout le reste, transitoire et soumis à la puissance, doit procéder du temps et de la puissance, tout le reste qui n'est pas doit se faire. Les quiétistes, pour renoncer à l'effort que leur imposait leur condition, renoncent à l’être en même temps qu'ils abolissent les nécessités de l’être et s’abîment dans le néant, dans un tout autre néant que celui de l'amour. Le P. Malebranche leur rappelle que les plus hauts desseins exigent des méthodes appropriées et que la béatitude même ne peut s’obtenir si elle n’est d’abord désirée. Notre sort est de gagner le Ciel : si le goût nous en manque en vain nous attendrons d’y parvenir. L'amour de la béatitude vient ainsi avant la béatitude et on peut craindre de « cesser d’aimer Dieu » si on ne trouve pas en lui tout ce qui peut « intéresser à l'aimer ». Sans appétit, nous ne songerions guère à satisfaire notre faim et notre corps péricliterait insensiblement ; sans aucune soif des fontaines éternelles nous ne les rechercherions point ni ne les espérerions avec une telle angoisse pour y tremper nos lèvres enfiévrées.

Il convient de rendre justice à chacun et d’avouer que le quiétisme, à son tour, réagit contre un autre excès ou plutôt un certain défaut. Il entre dans la crainte de l'Enfer et l'espérance du Paradis un intérêt bien grand et bien personnel et aimer Dieu pour les peines qu’il inflige ou les grâces qu’il procure n’a rien de si héroïque. Le Maître demande-t-il davantage? Non, sans doute puisqu'il connaît la pauvreté du serviteur. Toutefois, ceci nous aiguille sur un problème d'histoire ou de psychologie d'importance première et dont nous n'avons pris pleine conscience que depuis que M. l’abbé Brémond en a traité dans son magistral ouvrage sur l'Histoire littéraire du Sentiment Religieux. ;

« Dieu est notre fin », écrit M. Brémond, « cette vérité fondamentale peut

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s'entendre de deux façons : elle veut dire, ou bien : « Nous sommes pour Dieu » ou bien : « Dieu est pour nous! ». En-d’autres termes, la proposition est, tout en semble, et fhéocentrique, et anthropocentrique, également juste d’ailleurs sous ces deux aspects. » En fait, et souvent malgré la leçon des saints, on s’est conduit de façon tout anthropocentrique, on a songé à sa sûreté propre plus qu’à la gloire de Dieu, on a pris son salut comme « but suprême, et exactement, on s’est exprimé comme si le soleil tournait autour de la terre. » Nouveaux Copernic, les grands mystiques de l’école française du xvire siècle, les Bérulle, les Vincent de Paul, les Olier, ont dissipé l'illusion et rétabli l’ordre. Ils ont enseigné que si le salut était notre fin, il n’épuisait pas la loi du monde et que, si capital qu'il fût pour nous, la gloire de Dieu, à laquelle il était naturellement subordonné, passait avant. La vérité semblait évidente, mais voyez les conséquences selon qu'on se tourne vers l’une ou l’autre de ses faces. Tout souci réduit au salut, la pénitence prédomine et ses tristesses s’ensuivent. Dieu n’est plus le père mais le Juge et l'obligation de l’aimer contraint plus qu'elle ne prévient, apparaît, au lieu d’un appel suave, un devoir austère et la grâce, cédant à la terreur, diminue jusqu’à s’effacer. Se donne-ton, au contraire, en s’oubliant, un autre feu cache-t-il les flammes qu'on a peut-être méritées, tout se replace, se simplifie et s’épure, le cœur de l’Aimant devient un vase vide qu'emplit le parfum et qu’anime le vouloir, désormais sans obstacle, de l’Aimé.

Le malheur est que c’est là un idéal difficile pour les forts, dangereux pour les faibles, une pente vite descendue et une invitation trop pressante à « faire l’ange ». Que Charles de Condren et le P. Eudes donnent là leur mesure, la chose est pleinement édifiante, mais il ne faut valoir rien de moins que ces forts pour se tenir à une hauteur d’où Fénelon même a pu tomber. |

Il semble bien que le P. Malebranche ait dit dans l'affaire un a décisif. IL n’est ni pour l’anéantissement, ni pour un amour fondé sur la crainte et, s’il se tient du côté de la créature il n’en retient que ce qui peut la façonner pour le Créateur. « Que le plaisir pris en général est un motif nécessaire de tout amour... », voila, écrit-il, le fondement de son traité. Ce qu'il veut sauver, c’est le désir, le ressort de l’activité humaine, ce qu'il redoute chez les novateurs, une imprudence, une ivresse et une indolence qui les livrent sous prétexte de les soumettre entièrement à Dieu, à l'anarchie, à la paresse, et à toutes les divagations d’un sens propre que nul dessein précis, nulle règle ne contient plus.

Fallait-il redouter ces excès et ramener à quelque mesure la fougue amoureuse des amants de Dieu? On se le persuade à suivre la vie et les œuvres de Mme Guyon et à méditer sur le sens de certains passages de l’Explication des Maximes des Sainis. M. l'abbé Brémond doute que le mal ait été aussi fort et aussi net quel’ont dépeint les adversaires, et, tout en reconnaissant le péril, explique la manière. Il ne saurait, pour lui, y avoir passivité ou désordre là où agit Dieu et nul mystique n’a jamais dû pécher par apathie.? Le danger ne serait-il pas dans la préparation de l’âme et l’état où on la met pour la rendre propre à recevoir le divin époux? Tout au moins

(1) Ou. cité, t. 111, chap. 11.

(2) Ouv. cité, t. 1, p. 603,n

cr Re peut-on dire que l'amour de Dieu fondé sur le pur désintéressement ne se manifeste guère que dans l’état exceptionnel de l’extase, que la vie dévote gagnait à rentrer dans les voies plus ordinaire et plus saines que lui rouvrait le P. Malebranche, qu'il se glissait peut-être quelque souvenir des théories protestantes dans cette sombre hypothèse du consentement à la damnation.

La conciliation entre deux tendances également légitimes et qui ne se séparent pas sans dommage a été opérée par Malebranche, autorisé par saint Augustin. C’est chez le maître africain, en effet, qu’on trouve par avance, dans un heureux dosage, la solution du conflit. Pour lui, nous dit M. Roustan, perspicace, « l’anthropocentrique n'exclut pas le théocentrisme, mais certainement il le domine. C’est le souverain bien pour l’homme que la morale augustinienne se propose de définir, c'est la félicité humaine qu’elle veut assurer. Et sans doute saint Augustin nous invite à ne pas situer ce solide bonheur ailleurs qu’en Dieu, mais il reste que l’objet de la recherche est la béatitude et qu’en de nombreux textes, c’est comme garant de la béatitude promise que Dieu est invoqué... » Malebranche aussi entend placer au-dessus de tout la gloire de Dieu : il se contente de rappeler la manière usuelle dont l’homme la peut servir.

Ce n’était donc pas un vain objet que mettaient en question des disputes, que des esprits frivoles trouvent maintenant désuètes et où notre temps n’a pas à se réjouir de ne pouvoir entrer. Il s'agissait d’un point de morale essentiel, — du ressort même de la vie morale, — du fondement de la mystique et le débat permettait à l’analyse psychologique un appréciable progrès. Plût à Dieu que des esprits alertes, affranchis du préjugé de l’actuel, prissent occasion du beau travail de M. Roustan pour se remettre à des études dont ils apprécieraient bientôt l'intérêt et le profit toujours agissant.1

GoONZAGUE TRUC.

(1) La question d’ailleurs n’est pas si neuve. Dans un très bel article sur le Problème de a grâce mystique en Islam publié dans les Recherches de Sciences Religieuses, M. Jean Maréchal, parlant de la mystique hallapienne a ces lignes si curieuses pour nous :

« Amour très chaste, amour désinteressé, qui voit uniquement Dieu dans le don reçu, mais sans toutefois par une éxagération où il entrerait de l’orgueil, dédaigner le don, quand ce don est Dieu même. Une certaine outrance du « pur amour » reviendrait à oublier l’indigence essentielle de la créature, ce serait le crime de Satan (selon la légende coranique) ; sur les lèvres de l’archange damné, Hallay met ces paroles, qui marquent le sommet de la superbe : « Je Le sers maintenant plus purement... Je le servais, avant, pour ma dot (pour mon avantage), et maintenant je Le sers pour la Sienne. »

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