LE ROMAN
HENRY DEBERLY
Ïl s’est trouvé à divers moments de notre histoire littéraire des critiques assez heureux pour établir entre les productions de leurs contemporains une hiérarchie de valeur à laquelle le temps n’a rien changé. Je songe évidemment à Voltaire mais davantage encore à Boileau dont la finesse ne fut jamais en défaut lorsqu'il s'agissait d'apprécier un « moderne ». La passion guidait les jugements de Voltaire et les égarait souvent puisque des érudits sont parvenus à réhabiliter les victimes du Patriarche ; personne, au contraire, n’a pu rendre le même service à l’un quelconque des amis de Boileau. Notre époque, je le crains, ne possède pas cet oiseau rare et l’on ne saurait trop le regretter ; mais ceux-là le regretteront encore plus auxquels sera dévolue, d'ici un siècle, la tâche d'éclairer un peu et de classer selon leur genre les ouvrages innombrables qui nous submergent. J'imagine volontiers leur embarras, mais il m'est très difficile d'imaginer les méthodes qu'ils adopteront. Pour être juste, d’ailleurs, il faut bien dire qu'il se sera déjà opéré un premier classement ; ainsi j'aime à croire que La Porte étroite, d'A. Gide, Le Désert de l'Amour et Thérèse Desqueyroux, de F. Mauriac (pour ne citer que ceux-là) seront devenus classiques. Mais le reste ! Il n’est pas possible d'admettre qu'il sombrera complètement dans l'oubli ; les conditions mêmes de tirage et de publicité interdisent une telle supposition. Dès lors, on pourrait peut-être croire que les historiens de la littérature opposeront l'un à l’autre deux types de romans : l’un, conçu par des auteurs à l'esprit desquels n’est jamais venue l’idée de conter une histoire pour le plaisir, est inorganique et sans consistance. Il semble que celui qui écrivit ait voulu répondre aux questions indiscrètes d’un enquêteur mal avisé ; et si l'ouvrage émeut, c’est que, parfois, l’on devine derrière le livre un homme douloureux et bien embarrassé de sa personne. Un grand nombre de jeunes écrivains se livrent, aujourd'hui, à