‹ Quelques progrès dans l'étude du cŒur humainChapitre 4 sur 27 · L’'INCONSCIENT DANS SON ŒUVRE · texte numérisé non relu

L’'INCONSCIENT DANS SON ŒUVRE

Au moment d’aborder l’étude non pas de l’œuvre de Marcel Proust en général, bien entendu, mais de cette œuvre en tant que source d’une nouvelle orientation de la psychologie, je me sens de nouveau obligé à un certain nombre de précautions oratoires qu’il faut que vous me pardonniez, parce qu’elles sont vraiment indispensables.

Je suis gêné, en effet, je vous l’avoue, de ce parallélisme que j’ai institué d’autorité entre Freud et Proust. Je suis gêné non pas parce que je le crois faux dans son fond, mais parce que pour le conserver vrai, il faut à tout prix ne pas le forcer, ne pas le rendre trop complet. Mon titre et le train de réflexions dans lequel nous sommes entrés tendent peut-être, en rapprochant Freud et Proust, à les écraser un peu l’un contre l’autre, à leur faire perdre leur volume et leurs contours respectifs. Il faut éviter cela ; il faut ici d’abord nous rendre compte de tout ce qui les sépare et de tout ce qui les différencie.

Il y a d’abord l'ignorance où ils ont vécu l’un de l’autre. Même si Freud à l’heure actuelle, ce que je ne sais pas, a lu Proust, il est bien évident qu’il n’a pu être influencé en rien par lui dans ses découvertes. D'autre part je sais que Proust ne connaissait de Freud que le nom, et peut-être le sens général de sa doctrine. Mais il n’avait été informé de l’un comme de l’autre que tout récemment, et je peux affirmer qu'aucune influence n’en était résultée sur son œuvre. | En second lieu nous avons affaire à deux esprits, sinon d’essence, du moins de classe extrêmement différentes. L’un est un savant ou

(x) Conférence prononcée au Vieux-Colombier le 17 janvier 1924.

un philosophe, dont la seule préoccupation est de comprendre et

d’expliquer les phénomènes en les groupant dans un ordre intelligible ; l’autre est, — faut-il dire : avant tout — je ne crois pas, mais en tous s : principalement, un écrivain, un poète au sens large, je veux dire au sens grec de créateur, un fabricant de fictions. N'insistons pas trop sur cette différence qui a besoin d’être notée, mais qui, comme nous verrons, n’est juste qu’en gros. Pensons plutôt

à cette différence entre eux plus profonde et d’ailleurs en relation

avec la précédente, qui consiste en ce que l’un s'occupe de la conscience humaine en général, en tant qu’elle est passible de lois générales, tandis que l’autre s’attache à peindre des individus, à tracer des carac-

tères, à bien marquer les nuances et les moindres aspects de chaque

vie. Il semble même que, sous ce rapport, les deux auteurs que nous comparons soient tournés vers des tâches radicalement antithétiques, Freud s’efforçant d'isoler le mécanisme pur de la conscience, avec le moins de référence possible à l’individualité, Proust n’ayant jamais assez de tons sur sa palette pour fixer la précarité des choses et des êtres, leur essence fugitive, la couleur qu'ils reçoivent de chaque moment du temps.

Ne renonçons pas pourtant à notre parallèle. ‘Tenons simplement sans cesse dans un coin de notre pensée les restrictions que ces différences fondamentales entre nos deux auteurs, que nous venons d’analyser, doivent imposer à toute ressemblance entre eux que nous aper-

cevrons. Et comme premier effet de cette précaution, tâchons de trou-

ver un plan pour exposer les découvertes psychologiques de Proust, qui tienne compte de sa qualité de romancier ou, si vous voulez, de

poète, qui ne soit pas trop systématique, qui ne fasse pas artificiellement

pendant à celui que nous avons adopté pour l'étude de Freud. Il est difficile d’ailleurs de commencer l’étude de Proust autrement qu'en considérant le point de vue qu’implique son titre général

À la recherche du Temps perdu, point de vue qu'il a lui-même fort

nettement défini dans des pages qui sont en passe de devenir célèbres, mais qui sont si belles que vous m'’excuserez sans doute de vous les relire 101:

Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les mes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu’au

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