‹ Quelques progrès dans l'étude du cŒur humainChapitre 5 sur 27 · PS ST CROP TON ET RS ES · texte numérisé non relu

PS ST CROP TON ET RS ES

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jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l'arbre, entrer en possession de l’objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.

Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchons a l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n'existait plus pour moi, quand un jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que J'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Te refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir êté moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-facques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif a ce qui se passait d’extraordinaire en mot. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d’une essence précieuse, ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. F'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie ? Ÿe sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que sigmifiait-elle ? Où l’appréhender ? Ÿe bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui, maïs en mot. Îl l’y a éveillée, maïs ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander

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et retrouver intact, à ma disposition, tout à l'heure, pour un éclaircissement décisif, Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lu de trouver la vérité. Mais comment? Grave incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent dépaysé par lui-même; quand lw, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où 1l doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? Pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul 1l peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumiere. |

Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique, mais l'évidence de sa féhaité, de sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Ÿe veux essayer de le faire réapparaître. Ÿe rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Ÿe retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. fe demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s "enfui. Et pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangére, j'abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lw la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en mot quelque chose qui se déplace, voudrait s'élever, quelque chose qu'on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c'est, mas cela monte lentement ; j'éprouve la résistance et j'entends la rumeur des distances traversées.

Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, hé à cette saveur, tente de la suivre jusqu'a moi. Maïs il se débat trop loin, trop confusément ; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon de couleurs remuées ; maïs je ne peux distinguer la forme, lui demander, comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son 1insé- : parable compagne, la saveur, lui demander de m'apprendre de quelle circonstance particuhère, de quelle époque du passé il s’agit.

Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l'instant ancien que l'attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Ÿe ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pen-

cher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre importante, m'a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d'aujourd'hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.

Et tout d’un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que . ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans .en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés st longtemps hors de la mémoire, rien ne suruivait, tout s'était désagrégé ; les formes, — et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot — s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’ expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rienine subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, a espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.

Et dès que j'eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait st heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s'appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu'on avait construit pour mes parents sur ses derriëères (ce pan tronqué que seul j'avais revu jusque là) ; et avec la maison, la ville, depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, la Place où on m'envoyait avant le déjeñner, les rues où j'allais faire des courses, les chemins qu’on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-la indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de

on

M. Swan, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé!.

Ces pages sont capitales pour bien comprendre de quelle sorte de travail l’œuvre de Proust est issue. On y trouve des phrases très importantes. Par exemple, au cours de sa recherche du souvenir récalcitrant : 1] est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. IT est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lu, mais en moi. Et plus haut déjà : Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en mot, elle était moi. Et encore ceci : Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvemir, l'instant ancien que l'attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ?

Mais non, laissons ce passage pour le moment. (Vous vous rappelez que je cherche avec vous). Il nous faut remonter plus haut dans l'esprit de notre auteur, tâcher de saisir son exigence, son effort sous une forme plus élémentaire encore ; il nous faut déterminer de quoi il a le plus anciennement besoin.

Eh bien! sans sortir de Combray, cette première partie de Swann, qui est, en même temps qu’un des plus merveilleux poèmes que je connaisse, une sorte de Discours de la méthode, — j'entends de la méthode que Proust se fabrique à son usage, — sans sortir de Combray, nous trouvons un autre passage dont notre ami Charles Du Bos a été le premier, dans sa remarquable étude sur Marcel Proust, à souligner l'importance. Ce passage, quittant momentanément le premier filon que nous avions saisi, je vais vous le lire :

Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, al me parut plus affligeant encore qu ‘auparavant de n'avoir pas de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre. Les regrets que j'en éprouvais, tandis que je restais seul à rêver un peu à l'écart, me faisaient tant souffrir, que pour ne plus les ressentir,

(1) À la recherche du temps perdu, tome I. Du côté de chez Swann, p. 45 de l'édition de la Nouvelle Revue Française.

de lui-même par une sorte d’inhibition devant la douleur, mon esprit s’arrétait entièrement de penser aux vers, aux romans, à un avenir poétique sur lequel mon manque de talent m'interdisait de compter. Alors, bien en dehors de toutes ces préoccupations littéraires et ne s’y rattachant en rien, tout d’un coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l'odeur d'un chemin me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu’ils me donnaient, et aussi parce qu'ils avaient l’air de cacher au delà de ce que je voyais, quelque chose qu'ils m'invitaient à venir prendre et que malgré mes efforts je n’'arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que cela se trouvait en eux, je restais la, immobile, à regarder, à respirer, à tâcher d'aller avec ma pensée au-delà de l’image et de l’odeur. Et s’il me fallait rattraper mon grand-père, poursuivre ma route, je cherchais à les retrouver, en fermant les yeux; je m'attachais d me rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans que je pusse comprendre pourquoi, m'avaient semblé pleines, prêtes à s'entr'ouvrir, à me livrer ce dont elles n'étaient couvercler.

Proust, à ce moment là, imprégné d'une certaine foi réaliste, au sens métaphysique du mot, qui est d’autant plus importante à mettre en lumière qu’elle ne disparaîtra jamais complètement de son esprit et que, même, toute la vie de cet esprit consistera jusqu’au bout dans une lutte de la tendance subjectiviste et sceptiqué contre le penchant réaliste. On peut même dire qu'il y a un drame immanent à l'intelligence de Proust et que c’est celui-là. Son œuvre est le résultat d’un effort de connaissance objective du monde sans cesse altéré par le souvenir, par la persuasion renaissante qu’il n’y a d’autre monde que le monde psychique, dont il est une monade sans communication avec les autres monades. Et ce souvenir, cette persuasion vont en se fortifiant en lui à mesure qu’il réussit à se donner à lui-même l’objectivité littéraire, à se changer en une œuvre, comme si d’être assuré au moins de cette réalité, ressemblante mais extérieure à lui-même, lui donnait de plus en plus de force pour regarder en face la grande illusion que sont êtres et gens.

Je m'excuse d’ indiquer ici aussi sèchement une idée qui aurait besoin peut-être d’être lentement dégagée par une analyse détaillée et par de nombreuses lectures. Je m'excuse de l’exprimer en termes aussi philosophiques.

(1) Du côté de chez Swann, p. 165, édition citée.

+ 140 RSA"

Mais nous allons la reprendre. Et pour ce qui est des termes philosophiques que j’ai employés, j’ai une excuse. Remarquez-vous (les précautions que nous avons prises tout à l’heure nous permettent maintenant d’insister sur ce point), remarquez-vous combien crûment philosophique est le propos que Proust avoue dans le passage que Je viens de vous lire? Ÿe restais la, immobile, à regarder, à respirer, à tâcher d’aller, avec ma pensée, au delà de l’image et de l'odeur. Et dans vingt autres passages, c’est ce même effort pour dépasser l'apparence avec l'esprit, pour conquérir l’absolu, qui est décrit comme celui qui est le plus naturel, qui s’impose le plus invinciblement à lui : Ce qu'il y avait d’abord en moi de plus intime, la poignée sans cesse en mouvement qui gouvernait le reste, c'était ma croyance en la richesse pmlosophique, en la beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les approprier quel que fût ce hvre!. Un peu plus loin il parle du secret de la vérité et de la beauté à demi pressenties, à demi incompréhensibles dont la connaissance était le but vague, mais permanent de ma pensée’. Et encore, Bloch lui ayant dit que Racine et Musset ont fait chacun dans leur vie un vers assez bien rythmé et qui a pour lui. de ne signifier absolument rien, il s’avoue profondément troublé, lui qui des « beaux vers » n’attendait rien moins que la révélation de la vérité. Et encore : je m'arrêétais, CROYANT ACQUÉ- RIR UNE NOTION PRÉCIEUSE, car îl me semblait avoir sous les yeux un fragment de cette région fluviatile que je désirais tant connaître depuis que je l'avais vue décrite par un de mes écrivains préférés:.

Proust cherche avant tout la vérité et son premier mouvement, le plus naïf sans doute, mais le plus profond, est de la croire logée sous les spectacles que lui offrent ses sens. Tout l’art littéraire ne lui paraît qu'un moyen de l'en extraire. Tel est vraiment le PEgmIer temps de son esprit, quand il s’exerce.

Il y a quelque chose en lui de platonicien, une croyance à la présence d’Idées derrière les choses, d’Idées qui seraient plus réelles qu’elles et qui en rendraient compte. Et si, tout de suite, il se veut écrivain c'est pour isoler ces Idées, pour leur communiquer une solidité. Tant qu'il n’y réussit pas, la sensation de ses dons lui fait défaut. I]

(x) Du côté de chez Swann, p. 81.

(2) Jbid., p. 81

(3) Ibid., pp. 86 et 87.

(4) Ibid., pp. 159 et 160,

a beau chercher, il ne trouve aucun autre sujet que cette fixation des Idées, et n'y arrivant pas il se sent stérile, malgré l'espoir qui le traverse par instant que son père peut-être, grâce à ses hautes relations, pourra le faire devenir grand écrivain.

Mais voici que nous arrivons, ou que nous revenons au deuxième temps de l’opération intellectuelle qui est à la base de la Recherche du. Temps Perdu et que je m'excuse de vous avoir par erreur proposé comme le premier.

Dans son premier effort pour “attéindre directement la vérité hors de lui, Proust éprouve une déception.

51 on a la sensation d’être toujours entouré de son âme, ce n’est pas comme d’une prison immobile ; plutôt on est comme emporté avec elle dans un perpétuel élan pour la dépasser, pour atteindre à l'extérieur, avec une sorte de découragement, entendant toujours autour de soi cette sonorité identique qui n’est pas écho du dehors maïs retentissement d’une vibration interne. On cherche à retrouver dans les choses, devenues par là précieuses, le reflet que notre âme a projeté sur elles, on est déçu en constatant qu’elles semblent dépourvues dans la nature, du charme qu’elles devaient, dans notre pensée, au voisinage de certaines idées ; parfois on convertit toutes les forces de cette âme en habileté, en splendeur pour agir sur des êtres dont nous sentons bien qu'ils sont situés en dehors de nous et que nous ne les atteindrons jamais’.

Voilà bien décrits, rendus bien sensibles, à la fois le mouvement qui l’emporte vers le non-moi et l’impossibilité qu’il sent de dépasser son moi. Partout maintenant il va se heurter à une sorte de différence entre ses perceptions et leur objet, entre ses émotions et celles des autres êtres.

Vous vous rappelez comment la vraie DucHésée de Guermantes vient se substituer à celle qu’il s’aperçoit qu'il avait construite par l'imagination et qui avait un visage en tapisserie.

En proie à l'enthousiasme que vient de lui donner un paysage contemplé :

Et c’est à ce moment-la encore, — grâce à un paysan qui passait, l'air déjà d’être d'assez mauvaise humeur; qui le fut davantage quand 1l faillit recevoir mon parapluie dans la figure, et qui répondit sans chaleur

(1) Du coté de chez Swann, p. 83.

mur

à mon «beau temps, n'est-ce pas, il fait bon marcher », — que j'appris que

les mêmes émotions ne se produisent pas simultanément, dans un ordre

préétabli, chez tous les hommes. Plus tard chaque fois qu’une lecture un peu

longue m'avait mis en humeur de causer, le camarade à qui je brälais

d'adresser la parole venait justement de se livrer au plaisir de la conversa-

tion et désirait maintenant qu’on le laissât lire tranquille. Si je venais

de penser à mes parents avec tendresse et de prendre les décisions les plus sages et les plus propres à leur faire plaisir ils avaient employé le même temps à apprendre une peccadille que j'avais oubliée et qu’ils mereprochaient sévèrement au moment où je m'élançais vers eux pour les embrasser!

Et dans la campagne, entre Roussainville et Saint-André-des- Champs, pour mieux conquérir le paysage, comme il appelle de toutes ses forces une femme qui veuille bien lui en résumer et lui en concrétiser la saveur, et comme elle ne paraît pas...

Te cessais de croire partagés par d’autres êtres, de croire vræs en

dehors de moi les désirs que je formais pendant ces promenades et qui ne se réalisaient pas. Ils ne m'apparaissaient plus que comme les créations purement subjectives, impuissantes, illusoires, de mon tempérament. Ils n'avaient plus de lien avec la nature, avec la réalité qui dès lors perdait tout charme et toute signification et n'était plus à ma vie qu'un cadre conventionnel comme l’est à la fiction d’un roman le wagon sur la banquette duquel le voyageur le lit pour tuer le temps?. |

Mais cette expression découragée ne répond pas tout à fait au ” parti définitif qu’il va adopter. La déception de son effort objectif ne sera pas purement et simplement paralysante. Son esprit, pour sortir de cette situation si cruelle, pour échapper à ce contraste trop fort entre ses besoins et les possibilités de la connaissance va trouver un joint, — excusez ce mot familier, il est tout à fait en place — un joint extraordinaire.

Vous vous rappelez le passage que je vous ai lu tout à l'heure. N'ayant pu forcer le paysage à livrer son secret, pris de lassitude et d’ailleurs rappelé par ses parents :

je sentais que je n'avais pas présentement la tranquillité nécessaire

pour poursuivre utilement ma recherche, et qu’il valait mieux n’y plus

(1) Du côté de chez Swann, P. 145 (2) Jbid., p. 147.

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penser jusqu'a ce que je fusse rentré, et ne pas me fatiguer d'avance sans résultat. Alors je ne m'occupais plus de cette chose inconnue qui s’enveloppait d’une forme ou d’un parfum, bien tranquille puisque je la ramenais a la maison, protégée par le revêtement d'images sous lesquelles je la trouverais vivante, comme les poissons que les jours où on m'avait laissé aller à la pêche, je rapportais dans mon panier couverts par une couche d'herbe qui préservait leur fraîcheur. Une fois a la maison je songeais a autre chose et ainsi s’entassaient dans mon esprit (comme dans ma chambre les leurs que j'avais cueillies dans mes promenades ou les objets qu'on m'avait donnés) une pierre où jouait un reflet, un toit, un son de cloche, une odeur de fewlles, bien des images différentes sous lesquelles il y a longtemps qu'est morte la réalité pressentie que je n'ai pas eu assez de volonté pour arriver a découvrir.

Autrement dit ce qu'il n’a pu saisir hors de lui, il va attendre jusqu’à pouvoir le saisir en lui. Et peu à peu sa recherche va prendre ainsi une orientation intérieure. Son besoin de vérité, de vérité absolue, que les choses ont déçu, va se tourner vers leur reflet en lui-même. Et c’est lui-même, en tant que système de perceptions, d’affections et d'idées qu'il va se proposer comme objet d'étude.

Autrement dit son effort sur l’espace va se changer en un effort sur le temps. Il ne cherchera plus à faire sortir l’espace que du temps parfaitement reconstitué.

Ceci explique, soit dit en passant, le retard de sa vocation, ou plutôt l’écart entre le moment où elle se fait sentir à lui et le moment où elle trouve enfin un objet. Il fallait d’abord que l’objet se constituût. Avec un besoin de certitude comme celui dont Proust était doué, il ne pouvait trouver d'objet à sa taille, si j'ose dire, qu’immédiat, c'est-à-dire qu'intérieur, c’est-à-dire encore que tardif.

Ce qui le ramène vers lui-même, ouvre ainsi la voie à sa recherche, c'est la qualité affective de ses contemplations :

Puis je revenais devant les aubépines comme devant ces chefs-d'œuvre dont on croit qu’on saura mieux les voir quand on a cessé un moment de les regarder, mais j'avais beau me faire un écran de mes mains pour n'avoir qu’elles sous les yeux, le sentiment qu’elles éveillaient en mot

(1) Du côté de chez Swann, p. 166.

restait obscur et vague, cherchant en vain à se dégager, à vemir adhérer à leurs fleurs.

Il sent bien que tout se passe principalement en lui-même puisqu'il est ému avant de comprendre. je ne savais pas réduire en ses éléments objectifs une impression forte’. Et nous revenons ainsi aux passages que je citais trop tôt tout à l’heure et que cette erreur de plan me force a vous relire. |

IT est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. IT est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en mot... Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l'amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. Arrivera-t-1l jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l'instant ancien que l'attraction d’un instant 1dentique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de MOT. +

Les trois phrases se terminent également par : moi. Et l’on sent bien dans tout ce passage que Proust ne considère plus qu'il y ait pour lui rien d’autre, ni à atteindre, ni d’accessible que ce moi qu’il a laissé s’imprégner lentement à travers les années de tant de richesses dont il vaut mieux, par sagesse et parce que le problème est insoluble, ignorer à jamais la véritable nature, ni si elles eurent jamais une existence distincte de cette conscience auxquelles elles se sont incorporées. |

Le problème littéraire devient ainsi pour Proust étonnamment voisin de ce qu’est le problème psychologique pour Freud : il devient celui de reconstituer l'intégrité d’une vie psychique, de combler les lacunes de la mémoire, de rendre l’existence aux petites RÉF EONS frappées d’oubli.

Ici, je crois que nous tenons une ressemblance vraiment profonde entre nos deux auteurs, une ressemblance que nous n'avons vraiment rien fait pour produire, une ressemblance qui est du dedans et que nous pouvons explorer sans crainte d’en être les artisans. Nous le

(1) Du côté de chez Swann, p. 130.

(2) Zbid., p. 131.

ferons d’autant plus librement que nous marquerons tout à l’heure le point où elle cesse et rendrons à chacun, au moment où elle s’imposera à nouveau, son originalité.

De même que Freud devant un malade s’efforce avant tout de supprimer ses amnésies, de combler, comme il dit lui-même, les lacunes de sa mémoire, de lui faire retrouver les événements de sa vie que l'inconscient a engloutis, de lui refaire une personnalité psychologique complète, afin que ses forces spirituelles circulent de nouveau normalement dans tout son être et retrouvent tous les passages auxquels elles ont droit, de même Proust sans intention thérapeutique précise, — mais quel est l'écrivain qui dans le fond, comme Freud le remarque, ne cherche pas en écrivant avant tout à se guérir ? — de même Proust se place en face de ce monde immergé qu’il se sent être, de toute cette foule de perceptions éteintes, disparues dont il se sent pourtant encore actuellement constitué, et 1l les appelle, et il les invoque, et il Les force à remonter : Ÿe sens tressaillir en mot quelque chose qui se déplace, voudrait s'élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j'éprouve la résistance et j'entends la rumeur des distances traversées!. |

Et comment Proust procède-t-il pour obtenir ce rappel, cette résurrection ? Exactement de la façon que Freud préconise : par l’association des idées. À vrai dire, tandis que Freud, qui est extérieur à son malade, essaie de provoquer en lui des associations, le tente, le travaille, Proust, qui opère sur lui-même, est obligé d’attendre passivement la chance d’une association féconde. C’est le pur hasard qui peut seul l’en gratifier : 27 y a beaucoup de hasard en tout cect, et un second hasard, celui de notre mort, souvent ne nous permet pas d'attendre longtemps les faveurs du premier’.

Jamais peut-être il n’eût ressuscité Combray, sans l'excitation tout extérieure qu'est venue lui apporter la madeleine trempée dans le thé. |

Mais une fois le hasard obtenu, l’effort de contention qu'il fait pour l’exploiter et lui faire rendre tout ce qu’il contient est tout à fait voisin de la pression qu’exerce Freud sur son malade et de ce constant appel qu'il fait à sa mémoire.

(1) Du côté de chez Swann, p. 47:

(2) Ibid., p. 45.

Ressemblance de méthode. Mais c’est parce qu'il y a une ressemblance de conception de la vie psychique, chez nos deux auteurs, et c’est celle-là surtout qui nous intéresse.

Proust, comme Freud, croit à l’inconscient, et, comme Freud encore, à un inconscient déterminé, actuel, si j'ose dire, à quelque chose d’à la fois invisible et défini, à quelque chose que nous ne sentons pas, qu’il faut un certain nombre de chances pour arriver à sentir, mais qui n’en est pas moins présent, qui n’en est pas moins actif même, et qui, dans une certaine mesure (j'emploie cette formule restrictive, parce que là est tout de même le point de divergence intéressant entre nos deux auteurs), qui, dans une certaine mesure, modifie notre activité consciente.

Que Proust croie à l'inconscient, cela nous serait bien égal, s’il s’en était fait un dogme qu’il cherche à nous imposer de l'extérieur, par le raisonnement, par la démonstration. Mais c’est bien plus qu’un dogme qu’il nous apporte, bien plus qu’un principe. Cet inconscient, il nous le fait voir, il nous met constamment en contact avec lui.

Avec Freud, bien que l’inconscient soit chez lui aussi une constatation avant de devenir un principe, nous avons été tout de même obligés de mettre nous-mêmes cette constatation en rapport avec notre expérience.

Aucune opération de ce genre ne nous est demandée avec Proust. Il nous décrit simplement son expérience, avec une particularité tellement géniale que nous y retrouvons aussitôt la nôtre, et il nous décèle dans cette expérience les constantes manifestations de l’inconscient. [l fait cela sans y toucher, avec un naturel, avec un tact, et une infaillibilité si extraordinaires qu’ils arrachent des cris d’admiration.

Je ne sais pas si je retrouverai jamais dans ma vie une émotion aussi intense que celle dont me submergea la lecture de Swann quan je la fis pour la première fois en 1914.

Et si je cherche, maintenant, les raisons de cette émotion, il me semble qu’une des principales est que j'avais la sensation de me trouver en face d’une œuvre douée d’une dimension de plus que toutes celles que j'avais rencontrées jusque là. Elle intéressait — au sens où l’on dit qu’une douleur intéresse un organe — toute la masse de mon être ;

elle m'encombrait totalement, dans tous les sens ; elle reproduisait, si j'ose dire, le gâteau tout entier de mes sensations.

Mais une fois de plus je vais trop vite. Pour mieux m'expliquer, je vais vous demander la permission de vous lire quelques passages de ce prodigieux Amour de Swann, qui est un des plus beaux romans de-passion de toute la littérature, et dans lequel il faut voir peut-être, sous réserve de ce qui reste encore à paraître, la plus prodigieuse réussite de Proust.

Ceci d’abord :

Swann a pris l’habitude de voir tous les soirs Odette chez les Verdurin.

Rien qu’en approchant de chez les Verdurin quand 1l apercevait éclairées par des lampes, les grandes fenêtres dont on ne fermait jamais les volets, 1l s’attendrissait en pensant à l'être charmant qu'il allait voir épanoui dans leur lumière d’or. Parfois les ombres des invités se détachaient minces et notres, en écran, devant les lampes, comme ces petites gravures qu'on intercale de place en place dans un abat-jour translucide dont les autres feuillets ne sont que clarté. Il cherchait à distinguer la silhouette d'Odette. Puis, dès qu'il était arrivé, sans qu’il s’en rendit compte, ses yeux brillaient d’une telle joie que M. Verdurin disait au peintre : « Te crois que ça chauffe.» Et la présence d'Odette ajoutait en effet pour Swann a cette maison ce dont n'était pourvue aucune de celles où 1l était reçu : une sorte d'appareil sensitif, de réseau nerveux qui se ramifiait dans toutes les pièces et apportait des excitations constantes à son cœur.

Ainsi le simple fonctionnement de cet organisme social qu'était le petit « clan », prenait automatiquement pour Swann des rendez-vous quotidiens avec Odette et lui permettait de feindre une indifférence a la voir, ou même un désir de ne plus la voir, qui ne lui faisait pas courir de grands risques, puisque, quot qu'il lui eût écrit dans la journée, il la verrait forcément le soir et la raméènerait chez elle.

Mais une fois qu'ayant songé avec maussaderie à cet inévitable retour ensemble, il avait emmené jusqu'au bois sa jeune ouvrière pour retarder le moment d’aller chez les Verdurin, il arriva chez eux si tard qu’Odetie, croyant qu'il ne viendrait plus, était partie. En voyant qu’elle n’était plus dans le salon, Swann ressentit une souffrance au cœur ; 1l tremblait d’être privé d’un plaisir qu'il mesurait pour la première fois, ayant eu jusque-là cette certitude de le trouver quand il le voulait, qui pour tous

les plaisirs nous diminue ou même nous empêche d’apercevoir aucunement

leur grandeur.

Swann ressentit une souffrance au cœur. C’est l’inconscient qui touché, tout à coup, affleure. :

De même quand Swann cherche Odette dans tout Paris et qu'il a envoyé son cocher visiter les restaurants où elle peut être encore :

Le cocher revint lui dire qu'il ne l'avait trouvée nulle part, et ajouta son avis, en Vieux serviteur :

« Je crois que Monsieur n'a plus qu à rentrer ».

Mais l'indifférence que Swann jouait facilement quand Rémi ne pouvait plus rien changer à la réponse qu’il apportait tomba, quand il le vit essayer de le faire renoncer à son espoir et à sa recherche :

« Mais pas du tout, s’écria-t- . il faut que nous trouvions cette dame ; c’est de la plus haute importance...

Son indifférence tomba. Voilà le mot à noter. |

Plus loin, quand Swann commence à être jaloux, après la scène où il a cru surprendre Odette avec Forcheville, et où 1l s’est aperçu qu'il se trompait de fenêtre et avait pris pour une conversation entre

les deux amants, celle, toute paisible, que menaient deux innocents

vieux messieurs :

[ne lui parla pas de cette aventure, écrit Proust, lui-même n’y songeait plus. Mais par moments, un mouvement de sa pensée venait en rencontrer le souvenir qu’elle n'avait pas aperçu, le heurtait, l’enfonçait plus avant et Swann avait ressenti une douleur brusque et profondes.

L'image, ici latente, du récif, reparaît en d’autres endroits de l’œuvre, par exemple dans la Prisonnière, sous une forme explicite.

Ma pensée qui jusqu'ici avait navigué en souriant sur ces eaux bienheureuses éclatait soudain, comme si elle eût heurté une mine invisible et dangereuse, insidieusement posée à ce point de sa mémoire:.

Il y a des récifs en nous, des formations sous-marines que la pen-

(1) Du côté de chez Swann, p. 200.

(2) Du côté de chez Swann, p. 213.

(3) Tbid., p. 253.

(4) La Prisonräère, premier volume, p. 113 (éditions de la Nouvelle Revue Française).

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