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sée consciente, comme un navire mal piloté, rencontre tout à coup et auxquels elle se déchire. Il y a un monde immergé sur lequel nous ne pouvons avoir que des renseignements rares et accidentels.
Et je ne sais pas si on peut décrire d’une manière plus saisissante ces sortes de collisions qui se produisent de temps en temps entre le conscient et l'inconscient, que ne l’a fait Proust par exemple dans le passage suivant : C’est pendant la soirée chez Mme de Sainte-Euverte. Et je vous rappelle que le thème de l’Andante de la Sonate de Vinteuil auquel il va être fait allusion a servi comme de devise à l’amour de Swann et d'Odette pendant toute la période où cet amour fut réciproque et heureux.
Mais le concert recommença et Swann comprit qu'il ne pourrait pas s’en aller avant la fin de ce nouveau numéro du programme. IT souffrait de rester enfermé au mulieu de ces gens dont la bêtise et les ridicules le frappaient d'autant plus douloureusement qu'ignorant son amour, incapables, s'ils l'avaient connu, de s’y intéresser et de faire autre chose que d’en sourire comme d’un enfantillage ou de le déplorer comme une fohe, ils Le lui faisaient apparaître sous l'aspect d’un état subjectif qui n’existait que pour lu, dont rien d'extérieur ne lui affirmait la réahté; il souffrait surtout, et au point que même le son des instruments lui donnait envie de crier, de prolonger son exil dans ce heu où Odette ne viendrait jamais, où personne, où rien ne la connaïssait, d’où elle était entièrement absente.
Mais tout-à-coup ce fut comme si elle était entrée, et cette apparition lui fut une si déchirante souffrance qu'il dut porter la main à son cœur. C’est que le violon était monté à des notes hautes où il restait comme pour une attente, une attente qui se prolongeait sans qu’il cessät de les tenir, dans l’exaltation où 1l était d’apercevoir déjà l’objet de son attente qui s’approchait, et avec un effort désespéré pour tâcher de durer jusqu’à son arrivée, de l’accueillir avant d’expirer, de lui maintenir encore un moment de toutes ses dernières forces le chemin ouvert pour qu'il pût passer, comme on soutient une porte qui sans cela retomberait. Et avant que Swann eût eu le temps de comprendre, et de se dire :« C’est la petite phrase de la sonate de Vintewl, n’écoutons pas! » tous ses souvenirs du temps où Odette était éprise de lui, et qu’il avait réussi jusqu’à ce jour à maintenir invisibles dans les profondeurs de son être, trompés par ce brusque rayon du temps d’amour qu'ils crurent revenu, s'étaient réveillés, et à tire d’aile,
étaient remontés lui chanter éperdument, sans pitié pour son infortune présente, les refrains oubliés du bonheur.
Au lieu des expressions abstraites « temps où j'étais heureux », « temps où j'étais aimé », qu'il avait souvent prononcées jusque-la et sans trop souffrir, car son intelligence n’y avait enfermé du passé que de prétendus extraits qui n’en conservaient rien, 1l retrouva tout ce qui de ce bonheur perdu avait fixé à jamais la spécifique et volatile essence ; 1l revit tout, les pétales neigeux et frisés du chrysanthème qu’elle lui avait jeté dans $sa
voiture, qu'il avait gardé contre ses lèvres — l’adresse en relief de la «Maison Dorée » sur la lettre où il avait lu :« Ma main tremble si fort en vous écrivant » — le rapprochement de ses sourcils quand elle lu avait dit
d'un air suppliant : « Ce n’est pas dans trop longtemps que vous me ferez signe ? », il sentit l'odeur du fer du coiffeur par lequel 1l se faisait relever sa « brosse » pendant que Lorédan allait chercher la petite ouvriere, les pluies d'orage qui tombèrent si souvent ce printemps-la, le retour glacial
dans sa victoria, au clair de lune, toutes les mailles d'habitudes mentales,
d’impressions saisonnières, de réactions cutanées, qui avaient étendu sur une suite de semaines un réseau uniforme dans lequel son corps se trouvait repris. À ce moment-la, il satisfaisait une curiosité voluptueuse en connaïssant les plaisirs des gens qui vivent par l'amour. Il avait cru qu'il pourrait s'en tenir la, qu'il ne serait pas obligé d’en apprendre les douleurs ; comme maintenant le charme d'Odette lui était peu de chose aupres de cette formidable terreur qui le prolongeait comme un double halo, cette immense angoisse de ne pas savoir à tous moments ce qu'elle avait fait, de ne pas la posséder partout et toujours! Hélas, 1l se rappela l'accent dont elle s'était écrié : « Mais je pourrai toujours vous voir, je suis toujours libre! » elle qui ne l'était plus jamais! l'intérêt, la curiosité qu'elle avai eus pour sa vie à lui, le désir passionné qu'il lui fit la faveur, — redoutée au contraire par lui en ce temps-là comme une cause d’ennuyeux dérangements — de l'y laisser pénétrer ; comme elle avait été obligée de le prier pour qu'il se laissât mener chez les Verdurin ; et, quand il la faisait venir chez lui une fois par mois, comme il avait fallu, avant qu’il se laissât fléchir, qu’elle lui répétât le délice que serait cette habitude de se voir tous les jours dont elle rêvait alors qu’elle ne lui semblait à lui qu'un fastidieux tracas, puis qu’elle avait pris en dégoût et définitivement rompue, pendant qu’elle était devenue pour lui un si invincible et si douloureux besoin. Il ne savait pas dire si vrai quand, à la troisième fois qu'il l'avait vue, comme elle lui répétait : « Mais pourquoi ne me laissez-vous pas venir plus sou-
vent », il lui avait dit en riant, avec galanterie : « par peur de souffrir ». Maintenant, hélas! 1l arrivait encore parfois qu’elle lui écrivit d’un restaurant ou d’un hôtel sur du papier qui en portait le nom imprimé ; mais c'étaient comme des lettres de feu qui le brûlaient. « C’est écrit de l'hôtel Vouillemont ? Qu'y peut-elle être allée faire! avec qui? que s’y est-il passé ? » Il se rappela les becs de gaz qu’on éteignait boulevard des Italiens quand 1l l’avait rencontrée contre tout espoir parmi les ombres errantes dans cette nuit qui lui avait semblé presque surnaturelle et qui en effet — nuit d'un temps où 1l n'avait même pas à se demander s’il ne la contrarierait pas en la cherchant, en la retrouvant, tant il était sûr qu’elle n’avait pas de plus grande joie que de le voir et de rentrer avec lui, — appartenait bien à un monde mystérieux où on ne peut jamais revenir quand les portes s'en sont refermées. Et Swann aperçut, immobile en face de ce bonheur revécu, un malheureux qui lui fit pitié parce qu'il.ne le reconnut pas tout de suite, si bien qu'il dut baisser les yeux pour qu’on ne vît pas qu'ils étaient pleins de larmes. C'était lui-même.
Je ne peux pas pousser plus loin l’analyse sans vous faire remarquer tout ce qu’un passage de cet ordre et de cette qualité apporte de nouveauté dans l’art psychologique, dans l’art de peindre les sentiments. Tout apparaît artificiel et simpliste auprès de cette description. C’est la première fois que les différents étages de la conscience sont représentés à nos yeux d’une manière sensible, la première fois qu’on nous montre à nous-mêmes que nous ne vivons pas sur un seul plan, la première fois qu’on nous fait comprendre que chacun de nous est plusieurs. |
Toute la psychologie romanesque apparaît, à côté d’un tel passage, comme une sorte d’élégante simplification de l’âme, comme une mise au net, et, si j'ose dire, au simple, de sa multiplicité originelle, de ce qu’elle a d’essentiellement po/ymorphe (je reprends ici un mot de Freud dans sa définition de la disposition sexuelle des enfants).
Sans doute il y a Dostoïevski et les Russes, dont l'originalité à ce point de vue particulier est géante. Mais la complexité, ou la polymorphie des personnages de Dostoïevski est d’un ordre très spécial ; elle est surtout morale ; c’est le mélange en eux du bien et du mal, des tendances moralement antithétiques, qui fait leur complexité ;
(1) Du côté de chez Swann, p. 313.
et c’est l’alternance en eux du bien et du mal comme principes conduite qui les rend divers et complexes.
Dostoïevski ne s’est pas occupé de rendre sensible toute cette mécanique, de nature plutôt intellectuelle, par laquelle nos moi différents se commandent les uns les autres et se remplacent. Proust est vraiment le premier à avoir rendu à l’homme son hétérogénéité naturelle, à l’avoir montré non plus moralement, mais, en prenant le mot dans son sens le plus général, physiquement complexe.
Révélation de l’inconscient, de son immanence à toute la vie normale. Représentation merveilleuse du mécanisme par lequel il affleure de temps en temps dans la conscience. Nous sommes en plein Freud, si j'ose dire, et jusqu'ici la ressemblance entre nos deux auteurs, sous les réserves posées au début de cette causerie, est parfaite. Mais voici le point où chacun reprend son originalité.
Freud dit bien, dans un passage de son commentaire de l’observation de Breuer : Pour nous la dissociation psychique ne vient pas d’une inaptitude innée de l'appareil mental à la synthèse; nous l’expliquons dynamiquement par le confht de deux forces psychiques ; nous voyons en elle le résultat d’une révolte active des deux constellations psychiques, le conscient et l’inconscient.
Il y a dans ce passage des mots très forts pour exprimer l’indépendance mutuelle du conscient et de l’inconscient. On voit très bien ces deux constellations psychiques entrant en révolte active l’une contre l’autre. |
Mais justement c’est le mot révolte qui va nous permettre de saisir une grande différence entre Freud et Proust. Le premier conçoit les deux systèmes dans une sorte de conflit et de lutte réciproques. Si autonomes qu'il les représente, il ne les fait se servir de leur autonomie que pour se combattre ; et c’est les ramener d’une autre façon en dépendance l’un de l’autre, c’est leur reformer une solidarité, c’est tendre à reconstituer l’unité de la conscience ou plutôt de l’être psychologique.
Il y a dans Proust beaucoup de passages qui peuvent donner : l'impression qu’il conçoit de la même façon que Freud les rapports du conscient et de l’inconscient. Cette phrase par exemple : Voici que comme un caoutchouc tendu qu’on lâche ou comme l’air dans une machine pneumatique qu’on entr'ouvre, l’idée de la revoir, des lointains où elle était maintenue, revenait d’un bond dans le champ du présent et
des possibilités immédiates!. Et un peu plus bas : Cette idée de la retrouver.…., par un retour si brusque, au moment où il la croyait si loin, était de nouveau près de lui, dans sa plus proche conscience. C’est qu’elle ne trouvait plus pour lui faire obstacle le désir de chercher. à lui résister. etc. C’est exactement le schème freudien qui est adopté ici par Proust. Proust nous montre même ailleurs un de ces composés de conscient et d’inconscient, un de ces résultats synthétiques du conflit des deux forces que Freud appelle des « fantaisies » et qui consistent dans un courant de réflexions, de rêveries absolument insincères parce qu'elles reflètent à la fois deux tendances inconciliables. Le passage est si beau, si profond qu'il faut encore que je vous le lise. C’est au moment où Swann se rend compte que les Verdurin cherchent à le séparer d’Odette et favorisent le flirt de celle-ci avec Forcheville :
En somme la vie qu'on menait chez les Verdurin et qu'il avait appelée si souvent « la vraie vie », lui semblait la pire de toutes, et leur petit noyau le dernier des milieux. « C’est vraiment, disait-il, ce qu'il y a de plus bas dans l’échelle sociale, le dernier cercle de Dante. Nul doute que le texte auguste ne se réfère aux Verdurin! Au fond, comme les gens du monde dont On peut médire, mais qui tout de même sont autre chose que ces bandes de voyous, montrent leur profonde sagesse en refusant de les connaître, d’y salhir même le bout de leurs doigts. Quelle divination dans ce « Noli me tangere » du faubourg Saint-Germain ». Il avait quitté depuis bien longtemps les allées du Bois, 1l était presque arrivé chez lui, que, pas encore dégrisé de sa douleur et de la verve d’insincérité dont les intonations menteuses, la sonorité artificielle de sa propre voix lui versaient d’instant en instant plus abondamment l'ivresse, il continuait encore à pérorer tout haut dans le silence de la nuit : «Les gens du monde ont leurs défauts que personne ne reconnaît mieux que moi, mais enfin ce sont tout de même des gens avec qui certaines choses sont impossibles. Telle femme élégante que j ai connue était loin d’être parfaite, mais enfin 1l y avait tout de même chez elle un fond de délicatesse, une loyauté dans les procédés qui l’auraient rendue, quoi qu'il arrivât, incapable d’une félonie et qui suffisent à mettre des abîmes entre elle et une mégère comme la Verdurin. Verduvin! quel nom! Ah! on peut dire qu'ils sont complets, qu'ils sont beaux dans leur genre. Dieu merci, il n’était que temps de ne plus condescendre à la promiscuité avec cette infamie, avec ces ordures ».
(1) Du côté de chez Swann, p. 280,
Mais, comme les vertus qu'il attribuait tantôt encore aux Verdurin, n'auraient pas suffi, même s'ils les avaient vraiment possédées, mais s'ils n'avaient pas favorisé et protégé son amour, à provoquer chez Swann cette ivresse où il s'attendrissait sur leur magnammnté et qui, même propagée à travers d’autres personnes, ne pouvait lui venir que d’Odette, — de même, l’immoralité, eût-elle été réelle, qu'il trouvait aujourd'hui aux Verdurin aurait été impuissante, s'ils n'avaient pas invité Odette avec Forcheville et sans lui, à déchaîner son indignation et à lui faire flétrir « leur infamie ». Et sans doute la voix de Swann était plus clairvoyante que lui-même, quand elle se refusait à prononcer ces mots pleins de dégoût pour le milieu Verdurin et de la joie d’en avoir fini avec lui, autrement que sur un ton factice et comme s'ils étaient choisis plutôt pour assouvir sa colère que pour exprimer sa pensée. Celle-ci, en effet, pendant qu'il se livrait à ces invectives, était probablement, sans qu'il s'en aperçüt, occupée d’un objet tout à fait différent, car une fois arrivé chez lui, à peine eut-il refermé la porte cochère, que brusquement il se frappa le front, et, la faisant rouvrir, ressortit en s'écriant d'une voix naturelle cette fois : « ‘Le crois que j'ai trouvé le moyen de me faire inviter demain au dîner de Chatou! »
L’analogie de ces déclamations de Swann avec les fantaisies de la jeune fille de Breuer, et plus généralement avec les rêves et avec tous les symptômes névrotiques est frappante; elle semble impliquer, encore une fois, une conception dynamique des rapports du conscient et de l'inconscient.
Eh bien! si l’on prend l’œuvre de Proust dans son ensemble, 1l faut le dire : ce n’est pas une conception dynamique de ces rapports qui y est latente. Et c’est la grande différence de notre auteur avec Freud, c'est sa grande, sa terrible originalité, c’est peut-être en quoi il est le plus dangereusement initiateur, que cette conception qu’il a d’une parfaite articulation — ou d’une parfaite étanchéité — rÉCIDREES des différents systèmes psychiques.
À la place de la conception freudienne du refoulenel il y a chez Proust la conception des intermittences du cœur. Vous connaissez l’admirable passage que nous avons publié, sous ce titre, l’an dernier, dans la Nouvelle Revue Française. Permettez-moi, je vous prie, de vous le relire : Le héros du livre revient à Balbec pour la première fois
(1) Du côté de chez Swann, p. 263.
depuis la mort de sa grand’mère : le directeur de l’hôtel vient de l’installer dans sa chambre :
Bouleversement de toute ma personne. Dès la première nuit, comme je souffrais d’une crise de fatigue cardiaque, tâchant de dompter ma souffrance, je me baissai avec lenteur et prudence pour me déchausser. Mais a peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s’enfla, remplie d'une présence inconnue, divine, des sanglots me secouèrent, des larmes ruisselérent de mes yeux. L’être qui venait à mon secours, qui me sauvait de la sécheresse de l'âme, c'était celui qui, plusieurs années auparavant, dans un moment de détresse et de solitude identiques, dans un moment où je n'avais plus rien de moi, était entré, et qui m'avait rendu à moi-même, car il était moi et plus que mot (le contenant qui est plus que le contenu et me l’apportait). Ÿe venais d’apercevoir, dans ma mémotre, penché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et déçu de ma grand’mère, telle qu’elle avait été ce premier soir d'arrivée, le visage de ma grand'mère, non pas de celle que je m'étais étonné et reproché de si peu regretter et qui n'avait d'elle que le nom, mais de ma grand’mère véritable dont, pour la première fois depuis les Champs-Elysées où elle avait eu son attaque, je retrouvais dans un souvenir involontaire et complet la réalité vivante. Cette réalité n'existe pas pour nous tant qu’elle n'a pas été recréée par notre pensée (sans cela les hommes qui ont été mêlés à un combat gigantesque seraient tous de grands poètes épiques) ; et aïnsi, dans un désir fou de me précipiter dans ses bras, ce n’était qu’à l’instant, plus d’une année après son enterrement, à cause de cet anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider avec celui des sentiments, que je venais d'apprendre qu’elle était morte. Ÿ'avais souvent parlé d’elle depuis ce moment-là et aussi pensé à elle, mais sous mes paroles et mes pensées de jeune homme ingrat, égoïste et cruel, il n’y avait jamais rien eu qui ressemblât à ma grand’mèére, parce que dans ma légèreté, mon amour du plaisir, mon accoutumance à la voir malade, je ne contenais en mot, qu'à l’état virtuel, le souvenir de ce qu’elle avait été. À n'importe quel moment que nous la considérions, notre âme totale n'a qu'une valeur presque fictive, malgré le nombreux bilan de ses richesses, car tantôt les unes, tantôt les autres sont indisponibles, qu'il s'agisse d’ailleurs de richesses effectives aussi bien que de celles de l'imagination, et pour mot par exemple tout autant que de l’ancien nom de Guermantes, de celles combien plus graves, du souvenir vrai de ma grand’mère. Car aux
troubles de la mémoire sont liées les intermittences du cœur. C'est sans doute l'existence de notre corps, semblable pour nous à un vase où notre spiritualité serait enclose, qui nous induit à supposer que tous nos biens intérieurs, nos joies passées, toutes nos douleurs sont perpétuellement en notre possession. Peut-être est-il aussi inexact de croire qu’elles s’échappent ou reviennent. En tous cas si elles restent en nous c’est la plupart du temps dans un domaine inconnu où elles ne sont de nul service pour nous,
et où même les plus usuelles sont refoulées par des souvenirs d'ordre diffé-
rent et qui excluent toute simultanéité avec elle dans la conscience. Maïs si le cadre de sensations où elles sont conservées est ressaisi, elle ont à leur tour ce même pouvoir d’expulser tout ce qui leur est incompatible, d’installer seul en nous, le moi qui les vécut. Or comme celui que je venais subitement de redevenir n'avait pas existé depuis ce soir lointain où ma grand’
mére m'avait déshabillé à mon arrivée à Balbec, ce fut tout naturellement,
non pas après la journée actuelle que ce moi ignorait, mais — comme s'il y avait dans le temps des séries différentes et parallèles — sans solution de continuité, tout de suite après le premier soir d'autrefois, que j’adhérai à la minute où ma grand’mère s'était penchée vers moi. Le moi que j'étais alors et qui avait disparu si longtemps, était de nouveau si près de mot qu'il me semblait encore entendre les paroles qui avaient immédiatement précédé et qui n'étaient plus qu’un songe, comme un homme mal éveillé croît percevoir tout près de lui les bruits de son rêve qu s'enfuit.
On peut rapprocher de ce passage celui que je vous ai lu tout à l’heure, où Swann, par la vertu de la petite phrase, se trouve remis brusquement en possession de son moi ancien, de son moi beureux, et le passage d’Une matinée au Trocadéro, ce fragment de la Prisonniere qu’a publié le numéro spécial de la Nouvelle Revue Française, ce passage où par la lecture du Figaro le moi jaloux vient brusquement remplacer, chez le narrateur, le moi paisible et confiant. Ce sont là des
cas différents, mais symétriques, d’intermittences du cœur. Mais le
cas-type reste celui de la résurrection de la grand'mère dans le cœur de Proust, et d’autant plus qu’il est accompagné d’une véritable théorie psychologique.
Cette théorie s’exprime dans les phrases suivantes :
Bouleversement de toute ma personne.
(1) Sodome et Gomorrhe, volume I, p. 176 (N. R. F. édit.).