RP TON PT NE
À n'importe quel moment que nous la considérions, notre âme totale n'a qu'une valeur presque fictive.
@CS2 (nos biens intérieurs, nos joies passées, toutes nos douleurs ) restent en nous, c’est la plupart du temps dans un domaine inconnu où elles ne sont de nul service pour nous.
Et encore ceci :
Ce fut tout naturellement, non pas après la journée actuelle que ce mot ignorait, mais — comme s’il y avait dans le temps des séries différentes et parallèles — sans solution de continuité, tout de suite aprés le premier soir d'autrefois, que j'adhérai à la minute où ma grand’mère s'était penchée vers moi.
Il est difficile d'imaginer des termes plus forts pour exprimer l’idée que si les différents systèmes d’idées et d’affections qui sont en nous, si nos différents complexes sentimentaux peuvent se remplacer sous la lumière, sous le projecteur de la conscience, ils ne peuvent ni se pénétrer, n1 se modifier à distance les uns des autres. Toute contamination des uns par les autres apparaît à Proust comme impossible.
Et il en arrive à cette idée d’une hardiesse admirable que nous sommes composés de séries différentes et parallèles, que la durée psychique se déroule sur plusieurs plans qui n’ont pas de contact, alors même qu'ils se coupent, que l’unité seule de notre corps peut nous donner l'impression que nous sommes un être unique, qu'en réalité il y a plusieurs moi qui vivent en symbiose, comme on dit en biologie, du fait qu’ils ne disposent à eux tous que d’une seule conscience, dont il leur faut, pour se connaître, emprunter tour à tour la lumière.
Autrement dit, Proust introduisit le dédoublement de la personnalité dans la vie normale.
Autrement dit encore, il dissocie l’individu, cette « fiction légale » comme dit si bien M. Paul Desjardins, et qui est un produit par contrecoup de la Société.
Il y a là une conception psychologique qui bien entendu, dans l'esprit de Proust, n’a jamais pris une forme absolument systématique, mais qui née de l’observation et commandée par elle, a tout de même atteint un certain degré d’abstraction et a revêtu des prétentions à la généralité d’une loi.
Je la trouve bouleversante. Car vous voyez bien, je pense, comme
moi, toutes les conséquences qu'elle comporte ou, si vous voulez, tous les principes qu’elle implique. Proust s’appuie tacitement, et sans bien s’en rendre compte peut-être, sur une vision purement phénoméniste de l’âme. Tout principe agglomérant, toute substance à ses passions sont exclus par lui. C’est le résultat sans doute de la formidable attention qu’il est de sa vocation de prêter au détail psychologique.
Mais justement nous retrouvons ici une nouvelle fois cette antinomie que nous avions observée, sous l’inspiration de Freud, — et remarquez que nous y arrivons par un nouveau chemin — entre connaissance et unité, entre sincérité et cohérence.
Nous ne l’examinerons pourtant pas encore en face, ni ne nous demanderons si elle est vraiment irréductible, car certaines réflexions nous manquent encore pour en décider.
Il nous faudra, au préalable, déterminer dans quel esprit Proust a abordé l’étude des sentiments et montrer qu'il est le premier écrivain ou romancier à l’avoir fait d’une façon résolument positive. Pour le prouver nous analyserons sa conception de l’amour, qui porte des marques particulièrement frappantes de la mentalité si nouvelle qu'il apporte dans l’approfondissement des choses intérieures.