MARCEL PROUST ET L'ESPRIT POSITIF SES IDÉES SUR L'AMOUR
Après l'avoir regretté, je me demande si je ne vais pas bénir le manque de temps qui m'a empêché la dernière fois de conclure et de porter avec vous un jugement sur cette conception si frappante que nous avons trouvée chez Proust, des Intermittences du cœur. Peut-être ce jugement, auquel j'allais m’efforcer pour en faire ma conclusion, eût-1l été hâtif. Peut-être faut-il considérer comme une chance l’obligation où nous nous sommes trouvés de l’ajourner. Et peut-être vaut-il mieux que nous l’ajournions plus longtemps encore, jusqu’au moment où nous aurons examiné plus complètement et plus à fond les innovations psychologiques de Proust.
Je voudrais aujourd’hui remonter aux principes que nous avons posés l’autre jour en commençant pour en tirer de nouvelles conséquences. Ou plutôt, je voudrais reprendre l’étude de ce contraste si étonnant, dans l’esprit de Proust, de la passion de la vérité et du scepticisme, de l'instinct réaliste et du subjectivisme, et montrer en quelle force simple il finit par se résoudre.
Nous ne saurions assez insister, je crois, sur l’ancienneté, sur l’antériorité à tout autre, chez Proust, du besoin de savoir, du besoin de connaître la vérité. J'ai dit que Combray, la première partie de Swann, était l’endroit où ce besoin s’exprimait le plus nettement, le plus fortement. Mais sa trace se retrouve à travers toute l’œuvre. J'ouvre maintenant les Yeunes filles en fleurs et voici ce que je lis dès les premières pages :
(1) Conférence prononcée au Vieux-Colombier le 24 janvier 1924.
Mais — de même qu'au voyage à Balbec, au voyage a Vemse que j'avais tant désirés — ce que je demandais à cette matinée, c'était tout autre chose qu’un plaisir : des vérités appartenant à un monde plus réel que celui où je vivais, et desquelles l'acquisition une fois faite ne pourrait pas m'être enlevée par des incidents insignifiants, fussent-1ls douloureux a mon corps, de mon oiseuse existence. Tout au plus, le plaisir que j'aurais pendant le spectacle, m'apparaissait-1l comme la forme peut-être nécessaire de la perception de ces vérités!.
Un peu plus loin :
Fixant mon attention tout entière sur mes impressions St confuses, et
ne songeant nullement à me ir admirer ge M. de Norpois, mais à obtemr
de lui la vérité souhaitée.
Un peu plus loin, recevant une lettre de Gilberte qu’il n’avait jamais osé espérer, croyez-vous que son premier mouvement soit de la joie? Nullement, mais une anxieuse interrogation sur la réalité de ce qu'il perçoit.
Un jour, a l'heure du courrier, ma mère posa sur mon lit une lettre. Je l’ouvris distraitement puisqu'elle ne pouvait pas porter la seule signature qui m'eût rendu heureux, celle de Gilberte avec qui je n'avais pas de relations en dehors des Champs-Elysées. Or, au bas du papier, ce Jut j Justement la signature de Gilberte que je vis. Mais parce que je la savais impossible dans une lettre adressée à moi, cette vue, non accompagnée de croyance ne me causa pas de joie. Pendant un instant elle ne fit que frapper d’irréa-
hté tout ce qui m'entourait. Avec une vitesse vertigineuse, cette signature |
sans vraisemblance jouait aux quatre coins avec mon lit, ma cheminée, mon mur. Je voyais tout vaciller comme quelqu'un qui tombe de cheval et je me demandais s'il n’y avait pas une existence toute différente de celle que
Je connaïssais, en contradiction avec elle, mais qui serait la vraie, et qui
m'étant montrée tout d’un coup me remplhssait de cette hésitation que les sculpteurs dépeignant le $ugement dernier ont donnée aux morts réveillés qui se trouvent au seuil de l’autre Mondes.
Je pourrais multiplier indéfiniment les citations de ce genre.
(1) À l'Ombre des Feunes Filles en Fleurs, p.16 (N. R. F., édition de 1918 en un volume). (2) Tbid., p. 28.
(3) Jbid., p. 64.
Et ce serait peut-être indispensable pour vous faire éprouver la sorte de pression constante, infatigable, impossible à déjouer qu’exerce l'esprit de Proust sur toute donnée qui lui est soumise, sur le monde en général. Vous sentiriez à la longue comme physiquement l’exigence incroyable de cet esprit, son caractère despotique, inflexible et en même temps le tact respectueux qui le fait s’arrêter devant ce qu’il sent être vraiment irréductible, l’espèce de modestie qui le saisit devant le réel, devant le vrai.
L'esprit de Proust veut un objet, mais il le veut si fort, il lui faut l’embrasser d’une étreinte si serrée, qu’il s’aperçoit bien vite qu'aucun de ceux qui lui apparaissent hors de lui ne pourra la supporter. Il se tourne donc vers le dedans, vers ce royaume des sensations et des senti-. ments qui du moins peuvent être appréhendés directement et semblent ne pouvoir jamais tromper sur leur essence.
Toute l'originalité de Proust, et la source de toutes ses découvertes en psychologie, doivent être cherchées dans un formidable appétit scientifique que sa force même a fait dévier sur lui-même.
Et cela est essentiel à comprendre pour bien se représenter son attitude en face de lui-même, ou mieux encore la façon dont il se regarde lui-même, dont il se considère lui-même. C’est comme une chose. Son moi pensant et sentant, Proust le regarde, le considère exactement de la même façon que, quand il était petit, les clochers de Martinville. Il sait s'y rendre, en tant que contemplateur, aussi étranger qu'il se sentait étranger aux paysages et aux églises. Rien de ce qui surviendra en lui ne lui APRATEHER jamais autrement que comme un phénomène physique.
Ce n’est peut-être pas la première fois dans l’histoire des sciences . ou de la philosophie qu’un homme adopte une attitude aussi détachée
à l'égard des phénomènes dont il est le sujet. Mais c’est certainement
la première fois dans l’histoire de la littérature. Et même je crois que c’est la première fois dans l’histoire de toutes les disciplines humaines qu’elle est adoptée, à l’égard des phénomènes de la conscience, avec une aussi complète et tranquille rigueur.
C’est pourquoi j'ai pu comparer Proust dans les quelques mots de douleur que sa mort m’a arrachés, à Képler, à Claude Bernard et à Auguste Comte. Ce rapprochement a pu faire sourire, ou indigner. Tant pis! Je n’y renonce pas.
Je reste persuadé que nous sommes en face d’un esprit de même
trempe que ces grands savants et qui est venu accomplir dans la psychologie des sentiments une révolution du même ordre et de la même ampleur que celles qu’ils ont accomplies en astronomie, en biologie ou en méthodologie. |
Naturellement il ne faut pas forcer l’analogie au point d’attendre de Proust tout un système de lois fondées sur l’expérimentation et qui permettraient à la limite la prévision mathématique des phénomènes psychologiques. C’est surtout l’esprit dans lequel Proust attaque ces phénomènes qui l’apparente aux grands noms que je viens de citer.
Je ne sais comment le définir cet esprit, tant 1l est d’essence particulière, tant on le trouve rarement même dans la vie commune, même chez les gens qui n’écrivent pas.
Il y a ce qu’on appelle la sincérité. Mais c’est une attitude morale. Et qui tout de suite, en tant qu’attitude morale, comporte, au point de vue de la recherche de la vérité, mille et un inconvénients. L'homme sincère tout de suite mêle de la religion à l’examen qu’il entreprend de lui-même ; tout de suite il s’accuse, ce qui revient à dire qu'il se voit sous le jour de la perfectibilité ; tout naturellement il prolonge ses sentiments ; s’ils sont bas il leur trace une sorte d’avenir où ils se purifieront ; il entrevoit une sorte de rachat, ou de réfection de lui-même qui font contrepoids à sa vilenie ou à son abjection actuelles.
En d’autres termes il peuple instinctivement de forces cachées le règne qu'il étudie ; il croit que la conscience est traversée, est dirigée par des courants moraux ; les voies où l’engage son caractère, il croit y être poussé par d’invisibles puissances, extérieures sinon à lui-même, du moins à sa nature, émanant de sa volonté.
Autrement dit, je ne sais si vous avez en mémoire en ce moment la théorie d’Auguste Comte sur les trois états successifs de l'esprit humain, — autrement dit l’homme sincère est animé, dans l’étude de lui-même, par l'esprit métaphysique. |
Proust, le premier, commet cette formidable impiété, qui me révolte, qui me ravit, de s’aborder lui-même dans un esprit positif. Au cas où vous ne vous la rappelleriez pas, je vais vous relire l’immortelle définition qu’a donnée Auguste Comte de l’esprit positif :
De tels exercices préparatoires ayant spontanément constaté l’'inanité radicale des explications vagues et arbitraires propres à la philosophie imitiale, soit théologique, soit métaphysique, l'esprit humain renonce
désormais aux recherches absolues qui ne convenaient qu'a son enfance, et circonscrit ses efforts dans le domaine, dès lors rapidement progressif, de la véritable observation, seule base possible des connaissances vraiment accessibles, sagement adaptées à nos besoins réels. La logique spéculative avait jusqu'alors consisté & raisonner, d’une mamière plus ou moins subtile, d'apres des principes confus, qui, ne comportant aucune preuve suffisante, suscitaient toujours des débats sans issue. Elle reconnaît désormais, comme RÈGLE FONDAMENTALE, que toute proposition qui n’est pas strictement réductible à la simple énonciation d’un fait, ou particulier, ou général, ne peut offrir aucun sens réel et intelligible. Les principes qu’elle emploie ne sont plus eux-mêmes que de véritables faits, seulement plus généraux et plus abstraits que ceux dont ils doivent former le lien. Quel que soit d’ailleurs le mode, rationnel ou expérimental, de procéder à leur découverte, c’est toujours de leur conformité, directe ou indirecte, avec les phénomènes observés que résulte exclusivement leur efficacité scientifique:
Elle reconnaît désormais comme règle fondamentale, que toute proposition qui n'est pas strictement réductible à la simple énonciation d’un fait, ou particulier ou général, ne peut offrir aucun sens réel et intelli- £gible.
Phrase formidable, la plus formidable peut-être qu’un cerveau humain ait jamais osé produire, et qui le devient davantage encore, quand on en suppose la règle appliquée à ce domaine si proche de nous-mêmes que nous avions instinctivement espéré jusqu'ici pouvoir le dérober à son emprise!
Il ne faut pas que le charme de l’œuvre de Proust, n1 la poésie dont elle regorge nous fassent illusion. Ce qui est au fond, ce qui la fait naître et ce qui l’alimente prodigieusement jusqu’au bout (car l’abondance est toujours la récompense d’un pareil dessein) c’est le pur et simple dessein d’énoncer des faits, ou particuliers ou généraux, c'est le pur et simple dessein de décrire, en brisant la ligne, là où elle cesse dans l’objet, en réservant la place de tout ce qui ne se laisse pas voir, en subordonnant strictement l’explication à l’observation.
Avant de rechercher comment ce dessein se poursuit à travers toute l’œuvre de Proust, sans fatigue, sans émoi, sans espoir, je voudrais analyser avec vous rapidement ‘de quels traits de son caractère il peut bien provenir.
(1) Auguste Comte : Discours sur l'Esprit Positif, p. 18.
Ici, je dois me munir de la même intrépidité dont il n’a cessé de
faire preuve. J’aimais Proust tendrement ; je crois qu 1l avait de l’affection pour moi ; mais ni chez lui, ni chez moi l’amitié n’entraîna jamais l'illusion, ni ne nous fit ; jamais un devoir de nous imaginer l’un l’autre
autrement que nous n’étions. Je ne vois donc aucune raison de ne pas.
dire comment 1l était.
= Proust avait horreur d’une certaine sincérité. Il détestait le mot : authentique. « À la N. R. F., me disait-il souvent, vous m'avez que ce mot à la bouche ;: il est affreux ; il ne veut rien dire ». Il détestait cette sincérité qui aboutit à se rendré ce témoignage que vos actes
sont en accord avec vos pensées, que vous formez un tout, un bloc,
que vous êtes un homme, que «vous vous posez un peu là ».
Il savait qu'il n’en est jamais ainsi. Lui-même n ’était pas sincère dans ce sens là et il le savait bien. Quelle chose plus usuelle que le mensonge, qu'il s'agisse de masquer par exemple les faiblesses quotidiennes d’une santé qu’on veut faire croire forte, de dissimuler un vice, ou d’aller sans froisser autrui à la chose que l’on préfère. IT est l’instrument de conservation le plus nécessaire et le plus employé.
Sans doute, comme 1l le disait a Odette, il aimait la sincérité, mais il l’aimait comme une proxénète pouvant le tenir au courant de la vie de sa maîtresse. Aussi son amour de la sincérité n'étant pas désintéressé, ne l’avait pas rendu meilleur. La vérité qu'il chérissait c'était celle que lui dirait Odette; mais lui-même, pour obtenir cette vérité, ne craignait pas de recourir au mensonge, le mensonge qu'il ne cessait de peindre à Odette comme conduisant à la dégradation toute créature humaine’.
Proust ne cherchait jamais à arriver à ses fins, à obtenir ce qu'il désirait que par une politique extrêmement compliquée, que par tout un système d’invitations, de rétractations et de ruses qu'il jetait sur le réel comme un filet pour le ramener à lui.
M. Paul Desjardins, dans l’article qui a paru dans le numéro spécial de la N. R. F., a bien vu cet aspect de son caractère, ou plus exactement les conditions psychologiques qui ont rendu possible, qui seules pouvaient rendre possible son extraordinaire pénétration.
J'aime le portrait qu'il trace en quelques touches, de Proust enfant, et que voici :
(1) La Prisonmière, I°* volume, p. 232.
(2) Du côté de chez Swann, p. 327.
L'enfant que Marcel Proust était en 1888 (et qui a subsisté, je crois, peu changé jusqu’à sa fin), ce jeune prince persan aux grands yeux de gazelle, aux paupières alangwes; respectueux, onduleux, caressant, inquiet ; quêteur de délices, pour qui rien n’était fade ; irrité des entraves que la nature met aux tentatives de l’homme, — surtout de l’homme qu’il était, si fréle ; — s’efforçant à convertir en quelque chose d’actif le passif qui semblait son lot; tendu vers le plus, le trop, jusque dans sa bonté charmante : cet enfant romantique, je le dessinerais volontiers, de mémoire:
Et plus loin :
Proust lui-même, débile et retiré, ne trouve en soi rien de l’athlètes. C’est en vain qu'il s’entraîne a réver le courage militaire en ruminant la guerre des Boërs. Sa muse étant la sympathie, d’où viendrait à ces fictions la pugnacité ? IT y a bien la formidable algarade de M. de Charlus ; mais c'est un monologue ; l’interlocuteur (qui est l’auteur) s’est évanoui dans une brume. Le « Ÿe » de Proust ne s'oppose jamais. Il n’a donc, à proprement dire, point d'individualité ; il n’en saurait créer.
Cependant ce qui le rend incapable, par essence, de représenter des personnes solides comme des choses, ce n’est pas quelque impuissance, c’est une puissance. Il a celle de descendre dans l’âme humaine assez avant pour ne s'arrêter pas a ce que Jeignent les dramaturges : qu’une personne vivante serait un petit système autonome.
Oui, en renversant les termes de cette remarque, il faut dire que la condition, chez Proust, de la façon si nouvelle, si prodigieusement féconde dont il a pu aborder la conscience et y descendre, était une certaine faiblesse, un certain renoncement non pas à vaincre, mais à prétendre, à affronter.
Il n’y a pas d’autres moyens de voir clair que de ne pas vouloir. Il n'y a pas d'autre instrument de vérité que cette sinuosité dont Proust était animé. Il n’y a rien d’autre qui permette de passer derrière les apparences du sentir.
Qui veut, qui se rassemble, qui s’oppose, qui s’affirme, il ne voit plus rien.
Autrement dit, la sincérité, pour devenir efficiente et génératrice de vérité au point où elle l'était chez Proust, il ne faut plus que ce soit
(1) La Nouvelle Revue Française, 1°* janvier 1923 : Hommage à Marcel Proust, p. 146. (2) Jbid., p. 148.
une vertu, à laquelle on s’efforce, il faut que ce soit un vice, auquel on s abandonrie, :
J'ai presque regret maintenant d’avoir insisté sur le côté héroïque de l’esprit positif, et d’avoir comme implicitement supposé une sorte de sursaut par lequel Proust se serait porté à la hauteur de sa tâche d’explorer scientifiquement la conscience humaine. Nous sommes toujours tentés d’introduire un élément dramatique dans notre vie ou dans celle des gens que nous aimons. Très souvent ce n’est là qu’une façon de nous, ou de les, magnifier.… Très souvent il n’y a rien de tel.
En tous cas, chez Proust, il n’y a rien d’athlétique, pour reprendre le mot de M. Desjardins, ni de militaire ; il ne reçoit de lui-même aucune consigne. Même si pendant sa dernière nuit, il a tâché de corriger encore certains traits de la Mort de Bergotte, soyez sûr que ce n'est pas sous l'empire d’un devoir positif, d’une obligation active dictée par sa conscience ; c’est seulement la force de son esprit qui tendait encore spontanément à se manifester.
Et sans doute je ne peux pas ignorer une phrase poignante qui se trouve dans ce fragment de /a Prisonnière que vient de publier la N.R.F. : Le chagrin pénètre en nous et nous force par la curiosité douloureuse & pénétrer. D'où des vérités que nous ne nous sentons pas le droit de cacher, st bien qu’un athée moribond qui les a découvertes, assuré du néant, insoucieux de la gloire, use pourtant ses dernières heures à tâcher de les faire connaître:. Mais vous remarquez déjà vous-même la modestie de l’expression : des vérités que nous ne nous sentons pas le droit de cacher. Il ne les a pas voulues, si j'ose dire, ces vérités. C’est son esprit tout seul qui a été jusqu’à elles. Et maintenant, simplement, c’est le seul hommage qu'il consente à la morale — 1/ ne se sent pas le droit de les cacher. :
Si nous voulons nous représenter proprement et sous son vrai jour l'esprit dont Proust est animé et qui lui permet d'introduire dans les phénomènes intérieurs une véritable positivité, il faut nous le représenter sous les espèces d’un « immense soupçon ». Cela sortait de lui, allait devant lui, se répandait hors de lui sans cesse, inlassablement, comme un acide qui rongeait toutes choses au hasard, ne laissant s’attacher la croyance qu’à celles qui avaient longuement résisté.
(1) La Prisonnière, Ie volume, p. 190.
Ou mieux, Proust est habité par ce qu’il appelle lui-même le sens des possibles. Au point de vue pratique, c’est une maladie, mais au point de vue de la connaissance, c’est une arme extraordinaire. 1] n'avait jamais eu aucun soupçon des actions inconnues des êtres, de celles qu sont sans lien visible avec leurs propos, dit-il de Swann. Et c’est Justement une des grandes et d’ailleurs des rares différences entre l'esprit de Swann et le sien, que cette paresse à supposer qu’il attribue au premier.
Proust lui n’est jamais las de supposer. La force de son interrogation et son besoin de certitude, après l’avoir détourné des objets extérieurs qu’il sentait ne pouvoir saisir dans leur fond, le contraignent à dépasser le donné psychologique, à ne prendre les faits de conscience à leur tour que comme des apparences. Aucune apparence psychologique ne l’arrête, ne fût-ce qu’un instant, à elle-même, ne se présente à lui comme opaque et suffisante. À aucun instant il ne songe à s’arrêter à ce qu’on lui dit, à ce qu'il dit lui-même, comme à l’expression de la vérité, mais tout de suite il aperçoit, — et spécifiées, distinctes, se présentant en balance au choix de son intuition, — tout ce qu’on peut avoir pensé, tout ce qu’il peut avoir pensé lui-même, sous ces mots, d'autre que ce qu’ils veulent dire. Et pour le pénétrer il se sert de tout ce qui peut les avoir accompagnés, ces mots, comme signes involontaires. Je vais vous lire un passage capital où se décèle merveilleusement l’opération habituelle à Proust et cette espèce de tranquille et cruelle inférence à laquelle il se livrait instinctivement et . dans tous les cas :
N'importe, j'étais bien heureux l'après-midi finissant que ne tardât pas l'heure où j'allais pouvoir demander à la présence d’Albertine l’aparsement dont j'avais besoin. Malheureusement, la soirée qui vint fut une de celles où cet apaisement ne m'était pas apporté, où le baiser qu’ Albertine me donnerait en me quittant, bien différent du baiser habituel, ne me calmeraît pas plus qu’autrefois celui de ma mère les jours où elle était fâchée et où je n'osais pas la rappeler, mais où je sentais que je ne pourrais pas m'endormir. Ces soirées là c'était maintenant celles où Albertine avait formé pour le lendemain quelque projet qu’elle ne voulait pas que je connusse. Si elle me l'avait confié, j'aurais mis à assurer sa réalisation une ardeur que personne autant qu’ Albertine n’efit pu m'inspirer. Maïs elle ne me disait rien et n'avait d’ailleurs besoin de rien me dire ; dès qu’elle
était rentrée, sur la porte même de ma chambre, comme elle avait encore son chapeau ou sa toque sur la tête, j'avais déjà vu le désir inconnu, rétif, acharné, indomptable. Or c'était souvent les soirs où j'avais attendu son retour avec les plus tendres pensées, où je comptais lui sauter au cou avec le plus de tendresse. Hélas, ces mésententes comme j'en avais eu souvent avec mes parents que je trouvais froids ou 1rrités au moment où j'accourais près d’eux débordant de tendresse, ne sont rien auprès de celles qui se produisent entre deux amants. La souffrance ici est bien moins superficielle, est bien plus difficile à supporter, elle a pour siège une couche plus profonde du cœur. Ce soir la, le projet qu’Albertine avait formé, elle fut pourtant obligée de m'en dire un mot, je compris tout de suite qu’elle voulait aller le lendemain faire une visite à M€ Verdurin, une visite qui, en elle-même, ne m'eût en rien contrarié. Mais certainement, c'était pour y faire quelque rencontre, pour y préparer quelque plaisir. Sans cela elle n'eût pas tellement tenu à cette aisite. Je veux dire, elle ne m'eût pas répété qu’elle n'y tenait pas. Ÿ’avais suivi dans son existence une marche inverse de celle des peuples qui ne se servent de l’écriture phonétique qu'après avoir considéré les caractères comme une suite de symboles : moi qui pendant tant d'années n'avais cherché la vie et la pensée réelles des gens que dans l’énoncé direct qu’ils m'en fournissaient volontairement, par leur faute j'en étais arrivé à ne plus attacher au contraire d'importance qu'aux témoignages qui ne sont pas une eXression rationnelle et analytique de la vérité; les paroles elle-mêmes ne me renseignaient qu'à la condition d’être interprétées à la façon d’un afflux de sang à la figure d’une personne qui se trouble, à la façon encore d’un silence subit. Tel adverbe ( par exemple employé par M. de Cambremer quand 1l croyait que j'étais « écrivain » et que n’ayant pas encore parlé, racontant une visite qu'il avait faite aux Verdurin, 1l s'était tourné vers mot en disant : Il y avait justement de Borelli) jailli dans une conflagration par le rapprochement involontaire, parfois périlleux, de deux idées que l’interlocuteur n’'exprimait pas et duquel, par telles méthodes d’analyse ou d’électrolyse appropriées, je pouvais les extraire, m'en disait plus qu'un discours. Albertine laissait parfois traîner dans ses propos tel ou tel de ces précieux amalgames que je me hâtais de « traiter » pour les transformer en idées claires’.
Je pense que vous êtes frappés comme moi de la nouvelle subite
(1) La Prisonnière, 1° volume, p. 117.
ressemblance que ces passages font éclater entre Proust et Freud. Cet effort, non, ce besoin de démasquer à tout prix le sentiment en n’en accueillant que les expressions involontaires, et principalement les expressions physiques, c’est quelque chose d’exactement correspondant à la méthode analytique, qui bien plus qu’aux déclarations délibérées du sujet, entend se fier à ses lapsus, à ses oublis, au ton de sa voix, à l'émotion dont ces déclarations sont accompagnées.
Il y a chez Proust — malgré sa conception différente des rapports entre l'inconscient et le conscient — une croyance implicite à la censure, et sous la forme généralisée où nous l’avons décrite dans notre première causerie. On peut même dire que cette idée d’une activité mensongère continuellement à l’œuvre en nous, et qu’il faut avant tout dépister, déjouer si l’on veut savoir la vérité sur la conscience, est celle qui l’a le plus constamment, le plus cruellement hanté.
L'on voit, dans la Prisonnière, jusqu’à quel degré elle a pu le poursuivre ; l’on voit qu'elle s’approchait par moments, en lui, de la folie, qu’elle fut même et ne pour lui, un facteur d’isolement et de mort.
Mais comme principe d’étude, comme guide dans l’analyse, on la retrouve partout dans son œuvre ; et c’est elle qui en conditionne la profondeur, qui donne à toutes ses constatations cette qualité stricte, modeste et définitive, qui fait leur inimitable, leur inégalable vérité.
Je pourrais vous citer cent exemples de cette lecture indirecte de pensée, que Proust pratique vis-à-vis des êtres. J'en choisirai un seul, qui est très frappant, bien que le héros en soit ce Swann dont la pensée nous est peinte comme si paresseuse.
Quand il voulut dire adieu à Odette pour rentrer, elle lui demanda de rester encore et le retint même vivement, en lui prenant le bras, au moment où 1l allait ouvrir la porte pour sortir. Mais 1l n’y prit pas garde, car, dans la multitude des gestes, des propos, des petits incidents qui remplissent une conversation, il est inévitable que nous passions sans y rien remarquer qui éveille notre attention près de ceux qui cachent une vérité que nos soupçons cherchent au hasard, et que nous nous arrétions au contraire à ceux sous lesquels 1l n’y a rien. Elle lui redisait tout le temps : « Quel malheur que toi, qui ne viens jamais l'après-midi, pour une fois que cela t’arrive, je ne taie pas vu. » Il savait bien qu’elle n’était pas assez amoureuse de lui pour avoir un regret si vif d’avoir manqué sa visite,
mais comme elle était bonne, désireuse de lui faire plaisir, et souvent triste quand elle l'avait contrarié, il trouva tout naturel qu’elle le fût cette fois de l'avoir privé de ce plaisir de passer une heure ensemble qu était très grand, non pour elle, mais pour lui. C'était pourtant une chose assez peu importante pour que l'air douloureux qu’elle continuait d’avoir finit par l’étonner. Elle rappelait ainsi plus encore qu'il ne le trouvait d'habitude, les figures de femmes du peintre de la Primavera. Elle avait en ce moment leur visage abattu et navré qui semble succomber sous le poids d’une douleur trop lourde pour elles, simplement quand elles laissent l'enfant Fésus jouer avec une grenade ou regardent Moïse verser de l’eau dans une auge. Il lui avait déjà vu une fois une telle tristesse, mais ne savait plus quand. Et tout d’un coup, il se rappela : c'était quand Odette avait menti en parlant à Me Verdurin le lendemain de ce dîner où elle n'était pas venue sous prétexte qu'elle était malade et en réahté pour rester avec Swann. Certes, eñt-elle été la plus scrupuleuse des femmes qu’elle n'aurait pu avoir de remords d’un mensonge aussi innocent. Mais ceux que faisait couramment Odette l’étaient moins et servaient à empêcher des découvertes qui auraient pu lui créer avec les uns ou les autres, de terribles difficultés. Aussi quand elle mentait, prise de peur, se sentant peu armée pour se défendre, incertaine du succés, elle avait envie de pleurer, par fatigue, comme certains enfants qui n’ont pas dormi. Puis elle savait que son mensonge lésait d'ordinaire gravement l'homme à qui elle le faisait, et à la merci duquel elle allait peut-être tomber si elle mentait mal. Alors elle se sentait à la fois humble et coupable devant lui. Et quand elle avait a faire un mensonge insignifiant et mondain, par association de sensations et de souvenirs, elle éprouvait le malaise d'un surmenage et le regret d’une méchanceté. | Quel mensonge déprimant était-elle en train de faire à Swann pour qu’elle eût ce regard douloureux, cette voix plaintive qui semblaient fléchir sous l'effort qu’elle s’'imposait, et demander grâce? Il eut l’idée que ce n'était pas seulement la vérité sur l'incident de l'après-midi qu’elle s’ef- Jorçait de lui cacher, mais quelque chose de plus actuel, peut-être de non encore survenu et de tout prochain, et qu pourrait l'éclairer sur cette vérité. À ce moment 1l entendit un coup de sonnette. Odette ne cessa plus de parler, mais ses paroles n'étaient qu’un gémissement : son regret de ne pas avoir vu Swann dans l'après-midi, de ne pas lui avoir ouvert, était
devenu un véritable désespoir.
On entendit la porte d'entrée se refermer et le bruit d’une voiture,