Enquête sur V enseignement professionnel, 1. I^r. p
vent à Amiens, c'est que beaucoup d'ouvriers ne savent ni lire ni écrire; dès lors, ils ne peuvent pas suivre des cours; comment prendraient-ils des notes? 1 Et M. Houel, directeur des établissements Derosne, Cail et C*% déposant devant la même commission, déclare que c ce qui manque, c'est Touvrier à la fois capable et un peu instruit ». Il est de mon devoir d'observer dès à présent que, depuis quelques années, grâce à l'énergique activité et aux efforts si intelligents et si infatigables du Directeur actuel de l'enseignement primaire du département de la Seine, grâce aussi à l'admirable organisation pédagogique dont sont dotées nos écoles primaires, l'ignorance a été vigoureusement et victorieusement combattue sur beaucoup de points. Pour le prouver, il suffit d'extraire du dernier rapport présenté par M.Gréard quelques chiffres relatifs à la population des écoles de la ville de Paris * : « On compte actuellement à Paris 147000 enfants aptes à
1. Extrait du Bulletin de la Société de protection des apprentis, etc., 9e année, t. VIII, Bulletin mars-avril.
13 UCRLUIIKS REFORMES
fréquenter les éc^oles primairos : au P^ janvier 1871, 88610 enfants n'revaifnt Pinstruction.
Depuis , prâce aux constructions nouvelles votées parle Conseil municipal, à rap^randissement îles écoles anciennes, 23290 ont pu profiter du mênne bienfait, soit un tolal pour la population scolaire de 112 600.
}> Le nombre des enfants en état de fréquenter récole étant de 147000, il resterait encore à procurer rinstruction à rî4 000 enfants environ.
» C'est ce dont va s'occuper le Conseil municipal et, dans ce but, une somme de douze millions sera prélevée sur les fonds du dernier emprunt. >
Un pareil résultat est assurément'des plus satisfaisants, surtout quand on songe a la situation dans laquelle se trouvait placée rinstruction ])rimaire avant 1870. Mais il ne faut pas oublier qu'il s'agit de la. capitale de notre pays et que dans les départements on chercherait en vain d'aussi sérieuses améliorations; il ne faut pas perdre de vue, non plus, que parmi tous les enfants qui se rendent aux écoles primaires, il en
est un grand nombre, un trop grand nombre, malheureusement, qui ne font que les traverser et qui les quittent sans acquérir les connaissances qu'exige une instruction primaire élémentaire; il ne faut pas oublier surtout qu'il y a à Paris 34000 enfants qui sont absolument dépourvus de toute instruction primaire! Qu'on juge d'après ce chiffre de la quantité d'enfants qui doivent dans nos départements se trouver dans la même triste situation !
Il est urgent d'apporter à un pareil mal, à un mal dont tout le monde, de tous les coins de la France, se plaint d'une manière aussi vive et aussi constante, un prompt et efficace remède. Or, suivant moi, les écoles annexées aux établis-
1. En 1877, c'est-à-dire, deux ans après la rédaclion de ce projet, M. Gréard consignait dans son Rapport sur renseignement primaire à Paris, que le nombre des places à créer dans les écoles était de 26 218, et il ajoutait avec une légitime satisfaction : « Les travaux exécutés depuis le l'^mai 1877 ont déjà fourni ou auront fourni avant la fin de Tannée scolaire 8414 places nouvelles, et les travaux qui s'exécutent actuellement en produiront très prochainement 2220 de plus. Restent à créer 16000 places, qui sont, dès ce moment, l'objet des projets à rétude. » {ytnsexqnemeni primaire à Paris et dans le département de la Seine, de 1867 à 1877, p. 46.)
14 Ql'ELQl'KS RÉFORMES
semcnts industriels {Mniv^^nl nous offrir un des plus grands et des plus précieux secours. Et ici, il convient de se demander ce que sont ces écoles^ quels services elles peuvent rendre, comment elles ont fonctionné dans le passé et ce qu'elles peuvent devenir.
Les écoles annexées aux établissements industriels sont appelées quelquefois, mais improprement, écoles industrielles; plus souvent on leur donne, et avec plus de raison et d'<*xactitude, le nom d'écoles de fabrique. Pour moi, je prendrai la liberté de les appeler dans la suite de cet exposé, et afin de les distinguer de toutes autres institutions ayant pour but l'enseignement technique professionnel ou secondaire : écoles primaires de fabrique.
C'est en Alsace, ou pour mieux dire à Mulhouse, dans cette ville si renommée pour tant d'œuvres philanthropiques, au sein de ces puissantes manufactures où l'on pratique la grande, et à la fois, bienfaisante industrie, que les écoles primaires de fabrique ont pris naissance.
C'est à Mulhouse S nous dit M. Eugène Véron, dans son intéressant ouvrage sur les institutions ouvrières de Mulhouse, que, pour la première fois, un grand nombre de patrons ont exigé rigoureusement que les enfants suivissent avec exactitude les cours de l'école primaire. Pour toutes les manufactures isolées ou dont l'éloignement aurait fait perdre trop de temps aux enfants qui auraient dû se rendre aux écoles communales, on a établi des écoles dans la manufacture elle-même et l'instituteur a été payé par le fabricant. Afin de mieux assurer le but de cette institution, ajoute le même auteur, quelques-uns ont exigé de tout ouvrier qui venait demander du travail, l'engagement d'envoyer ses enfants à l'école. Cet exemple donné par d'importants manufacturiers ne larda pas à se répandre dans toute l'Alsace, puis à gagner les autres parties de la France; la contagion du bien se fit sentir rapidement sur tous les points, et l'on vit s'établir non seulement des écoles pri-
1. Eug. Véron, Les Institutions ouvrières de Mulhouse, p. 291 .
16 Ut't:i.Qlit;S RÊKOBMES
maires de fabrique, mais aussi des écoles du soir, des cours d'adulles, des cours du dimanche, des bibliothèques scolaires et beaucoup d'autres institutions dont rexaiiien ue rentre pas dans le cadre de cet exposé. :
Entre autres établissements qui ont été des premiers à annexer des écoles à leurs ateliers, et en laissant de côté toutes ces grandes manufactures que l'annexion de l'Alsace à l'Allemagne a en vain essayé de dénationaliser, il convient de citer le Creuzot (Saône-et-Loire) ; la cristallerie de Baccarat ; la compagnie des mines de la Grand-Combe (Gard); la compagnie des mines de Blanzy; la compagnie des mines d'Ânzin; les forges de Montataire; les verreries de Nouvion; rétablissement de Colcombet à la Seauve (Haute- Loire); la compagnie des Messageries impériales (transports maritimes, établissements de la Giotat); la plupart de nos compagnies de chemins de fer; les cristalleries de Saint-Louis ; l'établissement de MM. llarmel frères à Yal-dcs-Bois près Bazancourt (Marne); le tissage de M. Laniel à
Vimoutiers ; les manufactures de Sainl-Germain de Livet el de Saint-Martin de Lieux, de MM. Méry- Samson à Lisieux; les manufactures de M""® Hiirel à Mézidon, et de M. Lambert et de M. Fournet à Saint-Jacques de Lisieux, etc. ; mais je m'arrête, car la liste des établissements où des écoles sont ouvertes à certaines heures aux enfants et aux apprentis serait trop longue, et dans cette énumération se sont glissées certainement de. très nombreuses omissions. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans tous nos départements, l'annexion d'écoles ou d'institutions similaires n'est plus un fait qui doive surprendre; l'installation et le développement des cités ouvrières n'ont pas peu contribué à la création et au développement des écoles primaires de fabrique, et presque partout où dans ces dernières années s'est fondé un grand établissement, une école s'est construite au sein et à l'ombre de l'usine.
A Paris même et aux environs de Paris, depuis quelques années, et surtout grâce au mouvement
18 QUELUUKS RÉFORMES
en faveur de Tenfance ouvrière qu'ont provoqué la Sociélé de protection des apprentis et des enfants employés dans les manufactures et la loi sur le travail des enfants, préparée, élaborée, modifiée, revue el discutée pendant tant d'années : grâce enfin à Topinion et à l'attention publiques justement éveillées et maintenues fixées sur cette matière, les manufacturiers se sont préoccupés d'observer plus étroitement les prescriptions de notre législation relative à l'instruction primaire des jeunes ouvriers.
Les uns ont tenu la main à ce que les enfants employés dans leurs ateliers suivissent les cours des écoles communales; d'autres, en petit nombre à la vérité, non contents d'observer cette prescription de nos lois, ont voulu ouvrir des écoles destinées aux enfants et aux apprentis illettrés. C'est ainsi que nous avons vu s'établir successivement des écoles primaires dans les cristalleries de M. Monot à Pantin, dans les cristalleries de M. Maës à Clichy, dans l'internat manufacturier de M, Muller à Ivry, dans l'internai de M. Groult
à Vitry-sur-Seine, dans la manufacture de MM. Mourceau el Leduc, rue Saint-Maur, 5, à Paris. Ce progrès réalisé, dans une trop élroite mesure, par les écoles de fabrique, n'est-il pas des plus frappants? Jl est intéressant et facile d'en suivre la marche dans le texte même des lois qui se sont occupées de Tinstruction primaire. En effet, la loi de 1841, parlant de l'obligation de siiivre les cours d'une école, dit seulement les cours d'une école privée ou publique. (Ici l'école privée peut aussi bien désigner l'école attachée à un établissement que toute autre école libre et non communale.) Plus tard la loi sur l'enseignement, du 27 mars 1850, énonce, dans son article 56, qu'il sera ouvert chaque année au budget du ministère de l'instruction publique un crédit destiné à encourager, entre autres institutions poursuivant le développement de l'instruction primaire, les écoles dans les ateliers et dans les manufactures. Enfin la loi du 19 mai 1874 parle des écoles spéciales attachées aux établissements industriels. Qu'en résuUe-t-il? C'est que ces écoles ont
acquis droit de cite dans la république de l'enseigaement primaire ; c'est qu'elles sont considérées, sinon au même titre que les écoles communales, du moins à un titre sérieux, comme un moven avantageux et efficace d'instruire les enfants illettrés; c'est qu'elles ne sont plus seulement tolérées, acceptées, mais consacrées et proclamées. Après avoir résumé les obligations imposées par la loi de 1874, en ce qui concerne l'instruc* tion primaire; après avoir tracé ce rapide historique des écoles annexées aux établissements industriels, qu'il me soit permis d'examiner les avantages que présente ce genre pailiculier d'école. Depuis une vingtaine d'années, on a constamment, tantôt avec désintéressement, tantôt de parti pris, toujours avec passion, discuté la question de l'enseignement gratuit et obligatoire. Sans vouloir toucher au fond de cette question, je ferai simplement remarquer que placé vis-à-vis des parents qui lui offrent un enfant, le patron a le droit de ne l'admettre qu'à la condition de l'obliger à s'instruire; et j'observerai, en outre, que
dans la pratique il n'existe pas de patron qui fasse payer à l'enfant qu'il emploie dans son usine les leçons de l'école. La question de l'enseignement gratuit et obligatoire se trouve donc résolue de piano sur le terrain restreint, à la vérité, mais qui peut s'étendre tous les jours, des écoles de fabrique, et cela sans que la liberté des pères de famille coure le moindre risque d'être battue en brèche ou entamée en quoi que ce soit.
Les écoles communales ne présentent pas les mêmes avantages ; elles sont en outre sans action et tout à fait désarmées, quand les enfants qui suivent les cours de l'école s'absentent et ne viennent que de la manière la plus irrégulière. Or, ce fait est malheujL'eusement trop fréquent dans toutes nos écoles, et les causes qui le produisent sont aussi connues que nombreuses. Qui ne sait, en effet, que l'enfant absent de l'école est ou chargé d'aller rendre l'ouvrage et de toucher le salaire de ses parents, ou tenu de remplacer auprès de frères ou de sœurs plus jeunes, les parents qui quittent la maison ; ou trop
souvent aussi, fonv (len'der à la fantaisie cl aux caprices, fruits d'une conduite irri^gulière et de débauches hontcusos ?
C'est en vain que les directeurs et les directrices de nos écoles, «ruidés par les conseils érlaircs el hionveillants des inspecteurs de Pensei{rnom<înt primaire, cherchent des moyens de prévenir et de supprimer toutes ces causes d'inexactitude et d'irrégularité ! II faudrait le plus souvent réformer les parents; mieux vaut commencer par les enfants. Or, personne ne peut îivoir plus d'influence sur eux que les patrons. L'enfant, en eflct, par la volonté de son maître et LTâcc aux movcns d'action dont ce dernier dispose, tels que : menace de renvoi, retenue opérée sur le salaire, etc., est contraint de se rendre aux cours de l'école, el tour à tour ou presque à la fois élève et ouvrier, il s'instruit, ga^e son salaire et rapporte à la maison non seulement un profit matériel, mais encore un gain moral et intellectuel;
Pour les établissements industriels placés en
dehors d'un grand centre, d'une commune, d'un bourg, d'un hameau, c'est-à-dire pour les établissements dont réloignement de toute école est tel que les enfants ne peuvent songer à s'instruire qu'à certaines époques de l'année et au prix d'une grande fatigue et d'une perte considérable de temps, l'école annexée à l'atelier est non seulementutile mais indispensable.
Pour les établissements situés dans de modestes localités le plus souvent dépourvues d'écoles ou ne renfermant que des écoles dirigées par des personnes charitables mais dénuées de connaissances spéciales ou de ressources suffisantes, l'école se présente avec un caractère de nécessité indiscutable.
L'école de fabrique peut, en outre, rendre dans ces deux cas les plus signalés services ; car elle peut s'ouvrir non seulement aux enfants qui travaillent en qualité d'ouvriers, mais aux enfants dés personnes étrangères aux travaux de l'usine, et même aux enfants du voisinage, dont les parents sont occupés par d'autres maîtres. Cette bonne for-
tune est échue ù beaucoup d'écoles de fabrique, entre lesquelles nous pouvons mentionner l'école de Wesserling, .et celle de MM. Dietsch frères à Lièpvre.
Pour les établissements industriels situés dans des centres manufacturiers très importants et très populeux, tels que Paris, Lyon, Marseille, Lille, Roubaix, Amiens, etc., il est malheureusement prouvé, que, malgré les efforts de l'Ëtat, la vigilance inleliigente de l'administration, la grandeur des sacrifices que s'imposent les villes, les écoles ne suffisent pas à contenir tous les enfants que la population laborieuse et pauvre serait en mesure de leur fournir.
Pour les établissements puissants qui abondent dans les grandes villes, l'école de fabrique est non seulement un avantage pour les parents, pour les enfants, pour rindustricl, mais aussi un auxiliaire des plus précieux et des plus économiques pour l'administration dont la volonté de multiplier les écoles est presque toujours arrêtée par la barrière qu'impose un budget trop limité.
J'ai présenté quelques-uns des avantages qu'offre l'école annei^ée à l'établissement industriel, je n'ai pas la prétention de les indiquer tous, mais je crois que ceux que j'ai eu l'honneur d'exposer, montrent combien peut être important le rôle de ces écoles.
Pourquoi donc une institution si favorable au développement de l'instruction, si peu coûteuse
pour l'Etat, si avantageuse à Tindustrie à laquelle elle donne des ouvriers plus instruits, partant meilleurs et plus honnêtes, n'a-t-elle pas atteint à un développement plus considérable?
Un grand nombre de ] raisons peuvent être données. D'abord la difficulté d'organiser les cours, de faire les programmes, ensuite les dépenses qu'entraîne la création d'une école.
En ce qui concerne la difficulté d'organiser et de constituer ces écoles, elle n'existe pas moins pour les patrons de la petite que pour ceux de la grande industrie. En général, dans celte partie de notre industrie qu'on appelle la petite industrie, les patrons actuels sont d'an-
if, ylKLyi ES Kf:FOKMKS
ciens ouvriers qui , à force de patienre, de bonne conduite (;t d'économie, ont traversé les ran^rs des travailleurs modestes au milieu desquels ils étaient confondus et se sont élevés à la fortune et acquis un nom. Ceux-là connaissent assurément le prix dv rinstruction et sont tout disposés a TolTrir aux enfants qu'ils emploient dans leurs ateliers ; mais ne peut pas instruire ni faire instruire qui veut; des obstacles nombreux, presque insurmontables, se dressent dès le début devant l'homme de bien, ignorant de toutes les choses complexes qui constituent renseignement primaire!
Un grand nombre de patrons appartenant à ce qu'on nomme la grande industrie ont reçu, à la vérité, une instruction élevée et se distinguent par des connaissances scientifiques ou techniques puisées dans des écoles supérieures, mais ils sont, par cela même, éloignés de cet enseignement plus humble, destiné à des intelligences jeunes, faibles et tout à fait illettrées. Ces patrons sont presque autant que les premiers inaptes à organiser
des cours d'enseignement primaire qui risqueraient entre leurs mains d'être trop abaissés ou trop agrandis; mieux vaut leur laisser le soin d'organiser des écoles secondaires et des cours d'adultes. Dans cette seconde hypothèse, comme dans la première, on comprend l'embarras de l'industriel auquel, d'ailleurs, ses affaires n'accordent que de rares loisirs et une maigre liberté.
S'il est difficile de s'occuper de l'instruction des enfants en bas âge, si c'est une œuvre délicate et qui demande des aptitudes et des connaissances spéciales, combien est-il plus malaisé de pourvoir à l'instruction d'enfants qui ont pu arriver à l'âge de onze ou douze ans, et quelquefois à un âge supérieur, sans jamais avoir tenu dans leurs mains un livre ou une plume, et qui n'ont, par suite de la servitude de l'atelier, que quelques heures à consacrer au travail de l'esprit et à la culture intellectuelle ?
L'enseignement pour les enfants ouvriers doit être d'une nature particulière; il doit surtout viser à être rapide et réparateur, je veux dire par
là, qiril doit clans un espace de temps 1res court rendre les munies services et appoiier les mêmes résultats que récolc publique pendant un espace de temps beaucoup plus long.
Étant données toutes ces difficultés pour instituer, organiser une école et pour assurer aux enfants un enseignement primaire qui doit être d'une nature spéciale et répondre à des exigences particulières, comment espérer que les industriels voudront se charger d'une pareille tâche et se livrer à une si difficile entreprise?
Enfin il existe encore un très grand nombre d'industriels qui demeurent sourds aux exhortations et aux prescriptions de la loi et qui ne voudront pas annexer d'écoles à leurs établissements pour ne pas perdre Thabilude de contrevenir aux mesures indiquées par la loi. Il a fallu jusqu'à présent compter avec ces derniers, mais j'espère que la loi de 4874, grâce aux inspections locales, les fera rentrer dans l'observation du devoir.
En ce qui concerne les dépenses qu'occasion-
nent la création et l'entretien d'une école, je crois qu'on aurait mauvaise grâce à en tirer argument contre la création des écoles de fabrique. 11 serait puéril de dire ici que les écoles n'entraînent pas les industriels à des dépenses qui peuvent assurément s'élever à des chiffres importants; mais il convient d'ajouter que les industriels ne font pas ces frais en pure perle; que ces frais sont compensés d'un côté par l'avantage que l'industriel a de pouvoir employer des enfants moins rétribués que des ouvriers adultes ou dans la force de l'îlge, et, de l'autre côté, par le profit plus considérable que l'on tire d'ouvriers plus instruits, meilleurs et plus moraux. Je sais bien qu'on peut dire aussi que les enfants auxquels on apprend un métier obligent le fabricant à des sacrifices et constituent une charge sérieuse; mais l'objection est sans valeur; car il n'est pas d'industrie qui dans l'intérêt de sa conservation et de sa prospérité puisse se passer d'employer des enfants, c'est-à-dire de préparer les ouvriers de l'avenir. Et, d'ailleurs.
en admettant toutes ces raisons comme excellentes, il n'en est pas moins vrai qu'il existe une loi qui oblige les patrons à envoyer les enfants dans les écoles extérieures ou à les instruire dans des écoles attachées à leurs établissements, et qu^il faut que la loi soit rigoureusement et strictement observée dans toutes ses exigences. J'ajoute aussi qu'en ce qui regarde les chefs d'établissements classés dans la petite industrie et qui n'ont à leur service qu'un petit nombre d'enfants, il pourra être facilement créé des syndicats ou des associations qui s'entendent pour établir à frais communs des écoles destinées aux enfants employés dans leurs spécialités.
Je crois avoir jusqu'à présent démontré l'utilité et l'importance des écoles primaires de fabrique; je me suis demandé, étant donnés les services que ces écoles ont déjà rendus et pourront rendre plus tard, pourquoi leur nombre n'était pas plus considérable; j'ai examiné quelques-unes des causes auxquelles est due la rareté de ces écoles, j'arrive maintenant à l'indication des moyens
grâce auxquels ces écoles peuvent être à la fois constituées et multipliées.
Ces moyens sont les suivants :
V La direction de l'enseignement primaire serait chargée d'établir un système pédagogique et d'arrêter un programme d'enseignement approprié aux écoles primaires de fabrique.
2° La direction de l'enseignement primaire mettrait à la disposition des industriels et chefs d'établissements qui voudraient avoir des écoles primaires de fabrique, des maîtres et des maîtresses chargés de diriger les cours sous la surveillance de l'inspecteur de l'instruction primaire.
i" moyen. — D'après la loi de 4874 les écoles de fabrique que doivent fréquenter les enfants peuvent être conçues de deux manières différentes : les unes pourront ne s'ouvrir aux enfants que pendant deux heures par jour, les autres, au contraire, devront leur donner asile pendant la demijournée, c'est-à-dire pendant tout le temps compris en dehors des six heures divisées par un repos qui forment ce qu'on appelle le demi-temps,..
:ii QUELQUES RÉFORMES
Le premier moyen que je propose se concilieraitil avec les exigences de la loi de 1874? Je n'hésite pas à Taffirmer et à dire que la loi de 1874 trouverait dans remploi de ce moyen une application facile et pratique. Le système pédagogique qui. serait employé dans les écoles primaires de fabrique serait exactement celui qui est en vigueur dans les écoles primaires de la ville de Paris; les programmes d'enseignement devraient présenter les mêmes caractères d'uniformité, d'ensemble, de gradation, de sanction !
Le système pédagogique transporté des écoles publiques de nos départements dans les écoles privées attachées aux établissements industriels, viendrait certainement combler les lacunes, activer la marche trop souvent défectueuse de ces écoles. Est-il, en effet, étonnant que les écoles actuelles de fabrique ne portent pas tous les fruits qu'on est en droit d'en attendre? On ne doit pas oublier que les causes qui empêchaient autrefois les écoles de la ville de Paris de répandre d'une manière plus sûre les bienfaits de Tinstruc-
tion se sonl reproduites dans toutes ces écoles, fruits de Tinitiative privée, dépourvues de méthodes d'enseignement, de règles et de principes capables d'assurer la marche et le fonctionnement régulier de l'instruction. Aussi on pourrait appliquer presque à toutes les écoles de fabrique lés critiques que M. Gréard adressait en 4872 aux •anciennes écoles de la ville de Paris, dont les principales étaient Vabsence de méthode^ les mauvaUes habitudes d^ enseignement et Vincertitudedes 'programmes.
II résulte des observations qui précèdent que l'organisation pédagogique des écoles primaires de fabrique serait exactement copiée sur celle des écoles primaires du département de la Seine: mêmes programmes, mêmes matières enseignées, même division tripartite de ces matières en cours élémentaire, cours moyen, cours supérieur.
Une école de fabrique serait, de cette façon, l'image abrégée de ces agglomérations compactes où l'abondance des enfants et la variété des âges exigent d'une manière impérieuse des classes spé-
HAYEll
3i QUELQUES RÉFORMES
cialcs qui correspondent aux trois calégories de cours que je viens de rappeler. Pour les écoles donl les classes ne dureraient que deux heures, on rédigerait un programme qui, suivant l'esprit très louable d'une circulaire de 1872, due à M. Léon Say, alors préfet de la Seine, serait proportionné au temps consacré à l'école. Ce programme simplifié pourrait toutefois comprendre quelques notions spéciales aux métiers exercés par les enfants et l'enseignement du dessin. Pour les écoles du demi-lemps qui pourraient au besoin durer six beurcs par jour, point ne serait utile de changer le programme usité dans les écoles primaires; il suffirait de l'appliquer presque purement et simplement. En effet, dans l'organisation actuelle de nos écoles, les enfants ne sont guère plus de six heures en classe; ils arrivent à neuf heures du matin à l'école, travaillent jusqu^à midi, reprennent le chemin de la classe à une heure de l'après-midi et y demeurent jusqu'à qatre heures, ce qui fournit un total de six heures. On pourrait toutefois, pour les écoles du demi*
DANS LESÉGOLES PRIMAIRES. 35
temps, modifier quelque peu l'emploi du temps en réservant un ou deux repos d'une demi-heure ou un repos d'une heure, et en introduisant des notions spéciales aux métiers exercés par les enfants et l'enseignement du dessin.
Qu'il me soit permis, pour l'école de deux heures, de vous proposer l'emploi suivant :
Lecture • * V4 heure.
Lundi... ] Langue française V* —
Histoire V« —
Arithmétique 1 —
"*""'••• «Écriture 1
\ Histoire 1
Mercredi.} ^a w i
^ Géographie i
( Leçons de choses V2
Jeudi... j chant ou dessin V2
/ Arithmétique et système métrique.. V2
TENDREDi ) Langue française %
( Lecture V4
/ Arithmétique et géométrie V4
Samedi., j Écriture V2
V Exercices V4
(Cours facultatifs.
Conférences, lect., leçonsde choses.
S'»^ moyen. — Mettre à la disposition des industriels et chefs d'établissements qui voudront avoir des écoles, des maîtres et des maîtresses
36 Ql'ELUUËS RÉFORMES
chargés de diriger les cours sous la surveillance de rinspecteur de rinstruction primaire.
J'ai euriionneur dédire qu'une des principales causes qui s'opposaient au développement des écoles de fabrique et aux résultats qu'elles doivent produire, consistait dans la difficulté d'oi^aniser pédagogiquement ces écoles; il faut ajouter à celle-ci la nécessité de choisir des maîtres et des maîtresses qui soient capables et dignes de remplir celle importante mission.
Quelle compétence, en effet, a l'industriel pour s'adresser plutôt à Ici maître qu'à tel autre, et quelle tâche difficile, pour ne pas dire impossible que celle de surveiller toutes les leçons et de con trôler tous les conseils de l'instituteur choisi. En supprimant cet embarras qu'éprouve l'industriel et en lui présentant des maîtres et des maîtresses habiles et, pour ainsi dire, garantis, on rendra à la cause de l'enseignement primaire un service des plus importants.
11 n'est pas besoin d'être très versé dans les choses de l'enseignement pour savoir que dans les
grands centres, surtout à Paris, il ne manque pas de candidats aux places de maîtres ou de maltresses, et que le nombre des élèves-maîtres et des élèves -maîtresses est très considérable. Et cependant que d'enfants attendent en dehors de l'école les bienfaits de l'instruction, que d'enfants en doivent être et pour longtemps encore privés ! Eh bien ! Ouvrez ou faites ouvrir les écoles primaires de fabrique et vous pourrez à la fois donner une chaire à des maîtres sans emploi et des leçons à des enfants voués à l'ignorance pour le reste de leurs jours !
La ville et les départements qui sont obligés quelquefois d'entretenir une foule de maîtres hors classe (passez-moi le mot) trouveront dans ces écoles à la fois un débouché et un moyen de ménager les finances publiques; car, et cela va sans dire, les industriels payeraient aux maîtres les allocations qui leur sont fournies par les budgets départementaux ou communaux.
Ces écoles auraient l'avantage de permettre aux élèves-maîtres et aux élèves-maîtresses de se for-
mer el de se préparer à être plus tard d'excellents instituteurs. Il me seinhie presque certain qu'aucune classe d'enfants ne serait plus propre à les préparer à l'exercice de leur carrière que celle d'enfants lils d'ouvriers et ouvriers eux-mêmes. La grande majorité des enfants qui fréquentent les écoles primaires n'est- elle pas, en effet, recrutée parmi les enfants des classes laborieuses ? Enfin, celle instruction précipitée qui doit être fournie complètement dans ce mince espace de temps, une ou deux heures par jour pendant un an ou deux ans, n'est-elle pas tout à fait propice à donner à ces jeunes maîtres l'habitude des vues d'ensemble et de cet enseignement synthétique qui ne sert pas moins à élever et à mûrir l'esprit des enfants que l'étude des détails et l'analyse des faits importants et secondaires ?
On s'occupe chaque jour, et avec beaucoup de raison, d'améliorer la situation du corps enseignant; eh bien I n'y aurait-il pas dans le développement de ces écoles qui doivent durer deux heures par jour, une occasion pour les maîtres ad-
joints et pour les maîtres d'augmenter leur bienêtre el d'accroître leur traitement, et tout cela, je le répète, sans préjudice pour les deniers publics!
Entre autres résultats qui me paraissent dignes qu'on s'y arrête, il faut signaler l'intervention du personnel rétribué et surveillé par l'État.
Beaucoup de personnes se plaignent*, et de la manière la plus vive, de l'immixtion de l'administration dans les œuvres dues à l'initiative privée. Quoi qu'il en soit, je ne suis pas de ceux qui refusent à l'État et à l'administration le droit d'examiner comment la liberté de chacun de nous s'exerce, même en vue du bien, et je suis surtout de cet avis quand il s'agit de l'instruction primaire.
Il n'est pas, en effet, questiop en ce moment de cours d'adultes ou d'instituteurs relevant de l'enseignement professionnel, technique ou supérieur, mais seulement de l'enseignement primaire qui, du moment qu'il est organisé et constitué conve» nablement, peut et doit être le même pour tous. D'ailleurs, qu'on le veuille ou qu'on s'y oppose,