‹ Quelques réformes de Solon. Essai de critique historiqueChapitre 14 sur 65 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L’endettement.

Il semble que ce soit à cette cause seule qu’Aristote! et Plutarque ? attribuent tout le mal. Il y a là certainement une erreur. Les anciens ne connaissaient pas leur moyen âge comme nous connaissons le nôtre; ils manquaient de points de comparaison, et étaient disposés à transporter dans le passé les forces qu’ils voyaient agir sous leurs yeux. On comprend donc que, dans le phénomène si complexe de la situation du peuple au septième siècle, ils n’aient vu qu’un côté des choses ; leur préjugé contre la richesse # les à sans doute aussi poussés dans cette voie. Il n’est pas possible qu’un endettement progressif ait été la cause du colonat partiaire; cela n’expliquerait pas le mot Éxruopoc et entrerait en contradiction avec tout ce que nous avons vu au chapitre précédent. L'origine du colonat partiaire est tout autre; mais il est fort probable que l’endettement est venu se greffer sur la situation

1 "48. r., Il, 2. M. Swoboda, p. 247, relève aussi l'erreur commise par Aristote qui semble faire des ékrfuopoc des fermiers endettés parce qu'ils ne payaient pas leurs fermages.

2? Plut., So’, 13, semble distinguer parfois deux classes : les éxryuépuot et les endettés, mais il dit aussi : araç uèv yào Ô duo mv vréypewuc Toy rAovaluv.

3 De Sanctis, p. 195.

4 Voir plus haut, p. 76.

que nous venons de décrire. L’aggravation qui en résulta, sans changer en droit le taux de la redevance ancienne, en augmenta en fait le poids et contribua à pousser les tenanciers aux dernières extrémités, en superposant des intérêts fort élevés aux redevances qu'ils devaient déjà !.

Certains historiens modernes ont contesté cet. endettement et cru que toutes les charges qui pesaient sur les pauvres avaient une origine féodale ?. Je ne partage pas leur avis. Il est certain que l'endettement a existé de toute antiquité ; ses causes sont multiples : nous en trouvons au début même de la civilisation hellénique.

Un des savants qui se sont occupés d’anthropologie, sir Henry Sumner Maine, a comparé cette civilisation avec des civilisations de degré analogue, mais plus récentes et mieux connues ; appliquant à l’antiquité grecque les conclusions de ses travaux sur le moyen âge irlandais, il a émis l’hypothèse suivante :

Une des premières formes de la dette aurait été le résultat d’un prêt de bestiaux. Autrefois, à une époque très reculée, dit-il, les terres étaient abondantes, et le bétail rare en proportion de la surface à cultiver; lorsque les humains s’établirent et s’adonnèrent à la culture des céréales, le bœuf atteignit une grande valeur, car il était indispensable pour le labourage. C’est l’époque où l’on voit cet animal protégé par les lois religieuses. « Il y a une relation certaine entre la sanctification du bœuf... et le désir de conserver cet animal pour l’agriculture *. » Il est donc nécessaire de se le procurer et ce

1 M. Swoboda, p. 256, fait remarquer très justement qu’il n’est pas probable que l'éxrfuopoc ait pu emprunter autre part qu’auprès de son maître, car il ne pouvait engager son corps à un autre. Nous ne savons quelles condi. tions celui-ci lui faisait alors.

? Fustel de Coulanges et toute son école.

3 Sumner Maine, Les institutions primitives, p. 168 ss.

4 Ibid., p. 184. M. S. Reinach conteste absolument ce point de vue: Mythes, <ulles et religions, I, p. 86 ss. Îl est impossible de se décider entre les affirma-

n’est pas très facile. Mais le chef de la tribu est riche en troupeaux; comme chef militaire. dans la guerre, il a en têtes de bétail une large part de butin. Il est aussi important pour lui que ses troupeaux soient disséminés et soignés, que nécessaire aux membres de la tribu de se procurer du bétail pour cultiver leurs terres. Il arriva ainsi que le chef fournit du bétail aux membres de la tribu qui, le recevant de sa main, prirent une situation inférieure vis-à-vis de lui par le fait qu’ils étaient

‘astreints à une redevance. « Qu’on veuille maintenant se rap-

peler avec quelle uniformité, dès le premier regard jeté sur l’ancien monde, on trouve les classes plébéiennes profondément endettées vis-à-vis des ordres aristocratiques! Au commencement de l’histoire d'Athènes, le peuple est esclave pour dettes des Eupatrides; au commencement de l’histoire de Rome, la plèbe est également asservie aux patriciens, ses créanciers ; on a donné de ce fait plusieurs explications... ! »; pour être complet, il faut ajouter que: « à une époque très reculée, la terre était absolument sans valeur, tandis que le capital de reproduction, extrêmement précaire, s’accumulait avec la plus grande difficulté ou n’était réparti qu’entre peu de mains... Dans les communautés agricoles primitives, la propriété des instruments de culture autres que la terre elle-même constitue une puissance de premier ordre. Or, comme vraisemblablement le pillage était la source la plus ordinaire de toute réserve du capital primitif supérieure aux besoins de la production, il est permis de penser que ces réserves étaient surtout détenues par les classes nobles, uniquement adonnées à la guerre... De telles conditions économiques eurent pour conséquence des prêts de capitaux (bétail) à intérêts usuraires, et la ruine irrémédiable des emprunteurs ?. »

tions de ces savants dans un domaine où les preuves font défaut et où l’on doit nécessairement se baser sur des idées a priori. Voir plus loin, p. 115 nf. ‘ 4 Sumner Maine, p. 208 ss.

2 Jbid,

Le manque de textes! nous empêche de vérifier pour la Grèce et plus spécialement pour: l’Attique cette hypothèse intéressante. Nous savons qu’à l’époque homérique et dans les contrées où ces poèmes se sont formés, le bœuf était très abondant proportionnellement à la population ?. On voit à cette époque des hommes chargés de la garde des troupeaux, tels qu'Eumée ou Mélanthios; ils sont les serviteurs du propriétaire3; mais jamais il n'apparaît que le bétail qu’ils soignent leur ait été prêté contre une redevance *. On ne retrouve plus cette abondance en bestiaux lorsque l’agriculture est devenue prépondérante : la population s’était fortement accrue; la transformation de la meilleure partie du terrain en terres à blé avait restreint les surfaces capables de fournir de l’herbe, à tel point que le nombre des têtes de bétail avait diminué ; lagriculture manquait plutôt d’animaux de trait. L’Attique tout spécialement est un pays sec, où l'élève du bétail est très difficileS. Aussi, si les moutons y étaient nombreux et réputés ?, le gros bétail semble y avoir été rare $. Nous ne croyons pas que

1 Diodore, VII, 5, et Pausanias, IV, 4, 5, racontent l’histoire d’un homme qui prétait du bétail, et recevait, à titre de location, une part des produits du troupeau; Guiraud, Propr. fonc., p. 444. 11 faut remarquer que l’histoire est censée se passer à une époque reculée en Messénie et qu'elle a tous les caractères d’une fable. Nous n'avons aucun autre exemple plus sûr.

? Büchsenschütz, p. 208; Guiraud, Propr. fonc., p. 66; Iliade, XIV, v. 124. XI, v. 677 ss. ; etc. !

3 Malgré l'indépendance dont ils jouissent (Eumée : O9., XIV, v. 5ss., 72 S8., 410, 414 33., 449 ss.; Mélanthios, Od., XVII, v. 214 ss., 256, 369) et la prospérité qu’ils ont acquise (du moins Eumée, Od., XV, v. 372).

4 De même dans Hésiode, Zrev. ef jours, v. 450 ss., on voit l’homme qui n’a pas de bœufs (ave afBobrmc) aller, quand il en a besoin, emprunter un attelage et un chariot à son voisin, comme cela se fait encore aujourd’hui dans la campagne. Mais celui qui possède des bœufs ne songe pas à les prêter à son voisin pour l’asservir, il préfère s’en servir pour lui : v. 454.

5 Büchsenschütz, p. 218.

6 Jbid., p. 309, 312.

1 Ibid., p. 222.

8 Jbid., p. 218; il cite Alciphron, IL, 35: où yap evropla Booxmuäruy qyuiv Tv 2erréyeuv (cf. Thuc.,I,2: deà rù Aerréyeuv) Tic 'Arruwxÿç Karowxoboiv. — Est-ce dans

les Eupatrides aient été en mesure d’en prêter à ceux qui en auraient eu besoin. Il est en tout cas fort peu probable que le prêt de bétail ait joué un rôle dans l’endettement de la terre athénienne,

Le prêt en céréales fut beaucoup plus important. Tant que le commerce ne se fut pas développé, la situation des Etats grecs, malgré leur voisinage de la mer, fut sensiblement la

ce fait qu’il faut voir l'origine de certaines lois sur les sacrifices qui nous sont citées par des auteurs du quatrième siècle ? Ceux-ci pensaient qu’elles étaient destinées à empêcher la diminution du nombre des têtes de bétail. C’est une question difficile. Il semble bien attesté que des lois avaient restreint l’usage des bestiaux dans les sacrifices: Androt., /rg. 41 (Frg. hist, græc., I, p. 375, ap. Athén, IX, 375 C): #v œalæèg vôuoc rc erryovÿc Évexa rov Opeuuarur, 7 opérrev mo6Barov drexrov } droxov * did rà dm TéÂea oo. Kai vèv dè Tv” ric Aümväc lépeuav 800ç où Oberv auvhv. Philoch., /rg. 64 (Frg. hist. groœc., I, P. 394, ap. Athén., ibid.) : xarà yoôvoy 66 riva ékumévruvy roy Boüv vouoBerz- Oÿvas Gcù rhv orâvey àtéyecôe aùrodc (sc. roùc ‘Aümvaiovc) rüv Guv, ovvayayeiv Boviouévou Kai rAyOvou Te pi karateoôas. Plut., Sol., at : évayiferv dè Boëv oùx slacey (sc. d ZéAwv). Cette dernière loi concernait les sacrifices en l'honneur des héros ou des morts (£vayi£erv, évayliouara, cf. Apoll., Bibl, Il, 5, 2; Paus., Il, 10,1; Stengel, Ksifusaltert. ?, p. 132); elle était encore en vigueur à l’époque historique ; elle peut avoir une origine somptuaire ; nous ne pouvons dire si elle date réellement de Solon (Stengel, p. 131), ou si elle est antérieure (Bœckh, Staatshausk., PS, p. 57). Nous ne sommes pas renseignés sur la loi citée par Androtion. La loi citée par Philochoros n’était pas appliquée à l’époque historique : on sacrifiait des bœufs en grand nombre à Délos: Dittenberger, Sylil.?, n° 86 et même des vaches aux Pana: thénées : Z. G., Il, 163 = Dittenberger, Syil.3, n° 634; Stengel, p. 108 et 136. Il se peut fort bien que ces sacrifices aient été des institutions récentes et que le nombre des victimes soit allé en augmentant avec les années. Il semble que le bœuf de travail n'ait pas été sacrifié aux dieux : Ael., Var. hisk, V, 14: vôuoc Kai oùroç Arrwxéc…… Bobv àpérmv Kai vd Guyèv Tovhoavra oùv äpôrpe ? Kai oùv rg duäën, ydè roro Otev' bre Kai oùToc ein àv yewgydc xai rTov év àvôpérou rauäruv xowvwvéç. Cf. Ael, de nat. anim., XII, 34; de même on voit dans une fable de Babrius, /ab. 37, qu’on réservait les génisses pour les sacrifices; voir encore : Schol. Arat. Phaenom , v. 132. On voit Xénophon, Anab., VI, 4, 22 et 25, sacrifier des bœufs de trait, parce qu'il n’en a point d’autres : Stengel, p. 109. Il n’y avait donc pas là une interdiction absolue (on en sacrifiait à Hercule à Rhodes : Philostr., /1ag., II, 24) ; si l'on ne sacrifiait pas le bœuf de travail, ce n’était pas non plus parce que celui-ci n’est pas un animal entier, c'était probablement parce qu’on pensait

mème que celle de nos pays continentaux jusqu’à létablissement des voies ferrées. On vivait de céréales ! ; une faible récolte de blé amenait la famine; celle-ci devenait effroyable si deux années mauvaises se suivaient. On voit dans Hésiode que c’est là un événement fréquent et redouté ?. Dans le cas d’une récolte insuffisante, le grand propriétaire avait chance d’avoir malgré tout plus que pour sa propre consommation. Il pouvait donc prêter à ceux qui n'avaient pas de quoi se nourrir, ou pas de quoi faire les semailles, et les conditions étaient telles qu’il pouvait exiger l'intérêt qu’il voulait des mal-

que le travail avait fait peser sur cet animal une sorte d’esclavage qui le rendaïit indigne de la divinité. On connaît une idée analogue chez les Israëlites. Néanmoins, il n’y a rien d’impossible à ce que la loi transmise par Philochoros ait été appliquée à une époque ancienne et ait eu son origine dans le désir de protéger un animal utile à l’agriculture.

1 Cf. le sens du mot loc dans Hésiode, Zrau. ef jours, v. 31 ss.:

wTive ui Pioc Evéov émmeravôc karäxeiTai wpaiog, Tv yaia pépet, Ayufrepoc àkT#v.

et v. 232, voir plus haut, p. 107 n!.

2? Hés., Zrav. el jours, v. 299 ss. :

"Epyäsev, ITépor, Giov y£voc, 6épa 0e Auudç 300 éxfaipn, Qufn dé o'évorépavoc Ayu#rno, aidoir, BLérov dè reÿv TiurAgos kañamv.

Apdç yäp To Téurav àepyS ctupopoc avopi.

576 Tyuoÿroc oxebôev, Kai oinaôe kaprèv ayiveiv, 6phpov avsoräuevoc, iva Tor fioc dpktuc ein.

” Cf. v. 646 85. ; 403 ss.

8 Jbid., v. 394 ss. :

LU TUÇ Tà ÉTASe yariiuv Trocoyps àAAorplovs oikoug, Kai uycèv àvboonc. oç Kai vèv ét" êu’ m/0ec Éyd dE Tor oùk érubou OÙ” ÉTLLETOOU..….

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