‹ Quelques réformes de Solon. Essai de critique historiqueChapitre 15 sur 65 · V. 475 Kai Ce éoèTa · texte numérisé non relu

V. 475 Kai Ce éoèTa

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heureux que la nécessité obligeait à venir frapper à sa porte. Il semble que ce soit là qu’il faille voir l’origine de la plupart des dettes !.

Dans les mêmes circonstances on peut penser que les tenanciers étaient incapables de payer leurs redevances. L’Eupatride leur accordait alors une remise partielle ou totale de ce qu’ils lui devaient. Le cas se présenta sans doute fréquemment et contribua fortement à aggraver des charges qui pesaient sur les colons partiaires?, sans cependant que ce soit là la cause principale de leur redevance elle-même.

On a supposé aussi que l’endettement avait pour cause de lourds impôts payés à l'Etat 3. L’impossibilité d’en prélever le montant sur le produit de leur travail aurait forcé les hommes des classes inférieures à emprunter pour satisfaire à ces exigences fiscales. Je ne crois pas que sous cette forme l’hypothèse soit soutenable. Quand l'Etat a besoin d’argent, c’est qu’il y a une cour qui coûte cher à entretenir, c’est que les services publics, l’armée, la marine, des travaux considérables : construction de temples, de routes, de ports, etc., occasionnent de grosses dépenses. À cette époque reculée rien de tout cela n’existe : il n’y a pas de cour princière à Athènes, il n’y

‘ M. de Sanctis, p. 196 n°, pense que les éxruopot étaient à l’origine des gens qui, empruntant pour pouvoir semer, se seraient engagés à payer comme intérêts {/, de la récolte ; il met cela en rapport avec ce qui nous est dit de l'Egypte, Geness, XLVII, v. 23 ss. J’admets que cette cause a pu produire un endettement momenfané, ou plus ou moins prolongé ; je doute qu’elle ait pu créer une classe enfisre de tenanciers astreints à une redevance perpéfuclle ; or c'est une rente de cette nature que les éxr/uopot devaient payer.

3 Busolt, IL, p. 246 en note. Il ne faudrait cependant pas trop insister làdessus: nous devrions supposer une bien longue série de mauvaises années, et les Eupatrides auraient alors fini par être eux aussi atteints par la crise. M. Swoboda. p, 247, 259, fait remarquer que le colonat partiaire est en général la situation où le tenancier a le plus rarement de l’arriéré à sa charge, puisque la redevance est proportionnelle à Ja récolte.

3 Büchsenschütz, p. 50, qui ne défend pas très vivement son hypothèse.

a pas d'armée soldée, il n’y a pas de véritable marine, encore moins de travaux publics. Le budget est des plus restreints : les frais des sacrifices que le roi accomplit au nom de l'Etat sont à peu près la seule dépense. L’impôt est d’invention beaucoup plus tardive; par contre l'Etat exige une prestation qui peut être assez lourde : c’est le service militaire. Le poids s’en fait sentir de deux façons : d’abord l’armement se complique, le métal en devient de plus en plus une partie essentielle; aussi coûte-t-il très cher?; lhoplite qui doit le fournir lui-même se voit obligé d'emprunter pour s’équiper. Cela put ruiner plusieurs propriétaires jusque-là indépendants. Ensuite le temps que la guerre prend est une charge pesante ; si les campagnes se multiplient et se prolongent, l’agriculture manque de bras. Pendant que le père de famille et souvent ses fils font la guerre, le bien n’est pas cultivé, si la famille n’est pas en position d’avoir des esclaves qui travaillent à la place de ses membres absents. Tandis que les nobles ont des serviteurs et des esclaves en grand nombre qui font produire leurs terres, et ont ainsi des loisirs pour se livrer tout entiers au métier des armes, les paysans qu’ils entraînent de force après eux voient leur famille tomber dans la misère, et sont forcés d'emprunter pour remplacer l’outillage aratoire qui s’est perdu ou compenser la récolte qui a manqué faute de soins. Il ne semble pas cependant qu’il faille chercher dans cette dernière circonstance une des causes de l’endettement de la population de lAttique, comme ce fut le cas pour la plèbe romaine. La situation était bien différente: en Attique les campagnes étaient courtes et ce pays n’eut pas à subir comme

1 11 fut introduit à Athènes par Pisistrate, 10. +., XVI, 4; voir plus loin, Chap. XVII ad fin.

3 Arist., Pol., 13214 12 : Td yàp 6mATiKkdv Tov erbpuy éori äaAlov ÿ rav arépuv. Ed. Meyer, Gesch. des Alterth., $ 198, p. 303; Pœhlmann, Aus 4j terth. u. Gegenw., p. 160.

le Latium une succession ininterrompue de guerres!. Nous n’y connaissons pas d’exemples d’une situation de ce genre avant la guerre du Péloponnèse.

A toutes les causes anciennes de l’endettement des classes pauvres vis-à-vis des Eupatrides, lapparition de la monnaie et les premiers développements du commerce vinrent en ajouter une nouvelle qui fut d’autant plus grave qu’elle avait un cachet moins patriarcal.

Le simple échange des produits de sa terre avait jusqu'ici permis à l’homme de basse condition de se procurer les rares objets qu'il ne pouvait fabriquer lui-même; cela ne se peut plus dorénavant, s’il veut acquérir quelque instrument ou quelque objet dont il a besoin, il faut qu'il le paie en argent; il faut donc qu’il possède quelque peu de ce métal précieux qui est devenu le moyen d’échange par excellence. La nécessité d’avoir de l’argent à sa disposition devient de plus en plus inéluctable; nul ne peut plus s’y soustraire; la division croissante du travail * a pour conséquence de faire de l’argent l’intermédiaire obligé des moindres transactions. D’autre part, on

1 L'Etat pouvait ètre devenu le créancier d’un certain nombre d'individus à la suite de condamnations judiciaires infligées à ceux-ci; ce cas est assez fréquent dans le droit de Gortyne : Zitelmann, p. 58 ss.; Swoboda, p. 204 n°. 2]lne faudrait pas croire que le paysan se soit vu forcé de s’endetter pour se procurer un outillage aratoire perfectionné. Celui-ci est toujours resté très simple et l’on se sert aujourd’hui encore en Grèce de charrues en bois qui ne diffèrent guère de celle dont Hésiode, Zrav. ef jours, v. 423 ss., nous donne la description.

3 Francotte, I, p. 291: « Aujourd’hui, même dans certaines de nos régions, le paysan se chausse du cuir de sa vache, s’habille de la laine de ses moutons... Il y eut un temps où le paysan, sauf pour certains ouvrages, n'avait besoin du concours de personne, et c'est parfois encore sa femme qui file la lajne dont le tailleur va faire ses vêtements. Ces usages ne sont que les derniers restes d’une époque qui finit. Dans le moindre de nos villages, le nombre des hommes de métier s’est multiplié; il y a des cordonniers, des menuisiers, des tailleurs, des maréchaux-ferrants, des serruriers; riches et pauvres s’habituent à recourir à leur art et à leur habileté. » Cette descrip- tion s'applique exactement à l’époque qui nous occupe ici.

ne se contente plus, on ne peut plus se contenter de la simplicité de vie qui satisfaisait complètement les hommes du temps passé. Le commerce amène avec lui des améliorations, des facilités de vivre dont on ne peut bientôt plus se passer. Les occasions d’apporter quelque adoucissement ou quelque complément à la vie frugale d’autrefois se multiplient ; elles créent bien vite d’impérieux besoins. Les produits manufacturés des ateliers d'Orient, bijoux, vêtements ou objets de moindre valeur, plaisent de plus en plus aux Athéniens encore rudes et grossiers. Le brillant d'une civilisation supérieure a toujours un attrait irrésistible pour les peuples moins développés. Le progrès a ses exigences; le désir et le besoin du luxe s’emparent de l’âme des Athéniens; ils se jettent sur les produits phéniciens avec autant de frénésie qu’aujourd’hui les nègres sur la pacotille européenne. Grâce aux découvertes archéologiques faites dans les tombes du Dipylon!, nous pouvons constater que les nobles athéniens étaient déjà très portés au luxe avant que la circulation monétaire et le développement du commerce fussent venus exciter ces dispositions. L’exagération alla si loin à l’occasion des cérémonies funèbres, que les mœurs ou les lois durent mettre fin à des excès qui manquaient par trop de goût et de dignité, et qui étaient blessants par leur ostentation et par un étalage odieux de richesses et de bruit. Une loi que l’on peut faire remonter à cette époque régla les dépenses permises en ces circonstances ?.

1 Les tombes du Dipylon étaient pleines de vaisselle, d'objets de toilette ou de parure, de bijoux (diadèmes d’or), d'armes, de restes de sacrifices, etc., et les scènes peintes sur les grands cratères qui ornaient les tombes montrent le grand luxe qui accompagnait les cérémonies funèbres, ce qui dénote aussi un grand luxe dans la vie de tous les jours : Brückner et Pernice, 4f4. Mitth., XVNIIL (1893), p. 73 ss.; Busolt, I[?, p. 199; Perrot et Chipiez, VII, p. 53 ss. Il vaut la peine de noter la lenteur du développement artistique de l’Attique entre le neuvième siècle, date à laquelle remontent ces vases (voir plus haut, p. 108 n°), et le sixième, lenteur qui fait un contraste frappant avec la rapidité de ce développement à partir du sixième siècle.

? Sur le sens de ces cérémonies, voir E. Rohde, L?, p. 221 ss. Les vases du Dipylon nous représentent les cérémonies funèbres dans toute leur splen-

Le luxe des Eupatrides fut imité sans doute par les autres classes de la population ; chacun s’efforçait de faire autant que le lui permettaient ses ressources souvent insuffisantes. Le peuple athénien sortant du long sommeil du moyen âge est pris d’un besoin effréné d’action et de jouissance.

Il faut donc se procurer de l’argent. C’est indispensable. Il

deur : le mort est couché sur un lit de parade entouré de sa famille, de pleureurs et de pleureuses; sur sa tombe on sacrifiait des victimes et on jetait leurs restes dans la fosse ouverte : Brückner, /ahrb. des Instit. (1894), Archäol. Anseiger, p. 20, 21; Brückner et Pernice, loc. cit., p. 137. Plus tard, tout cet éclat disparut. Les lécythes blancs nous donnent une représentation des rites beaucoup plus simples qui furent suivis à une époque postérieure : Pottier, Les lécythes blancs, p. 81 ss. On peut ainsi constater qu'il y a eu dans les mœurs un changement complet.

Qu'en est-il des lois relatives au même objet ? Plutarque, Sol., 12, nous parle d’une première réforme qu’il attribue à Epiménide. Il s'exprime d’une manière assez vague; nous sommes sans doute en présence d’un de ces nombreux récits sur Epiménide qui furent si fréquents dans le monde grec à une certaine époque. Plus loin, fhid., 21, le même auteur cite une série de prescriptions relatives aux funérailles ; il les attribue à Solon. Elles sont certainement anciennes ; elles ont en tout cas leur origine dans d’antiques coutumes ; leur rédaction, que Plutarque tire probablement d'Andgrotion par l'intermédiaire d’Hermippos, est antérieure au texte qu’on peut lire dans le discours contre Macartatos [Démosth.], XLIII, 62. Si nous savions si ce dernier texte est celui d’une loi postérieure à la revision d’Euclide, ou seulement celui d’une loi de l’époque macédonienne, nous pourrions peut-être dater la loi citée par Plutarque; car si le texte du discours contre Macartatos était le texte de la loi revisée à l'époque qui a suivi l’archontat d’Euclide, on pourrait admettre que celui de Plutarque provient d’une loi du sixième siècle, peut-être même de Solon. En tout cas il faut chercher l'origine des usages auxquels ces prescriptions se rapportent, entre l’époque des cérémonies représentées sur les vases du Dipylon et l’époque de Ia fabrication des lécythes blancs, soit entre le neuvième et le cinquième siècle. Voir encore dans Perrot et Chipiez, VII, p. 58, une excellente description de l’état d’esprit qui a amené cette transformation dans les mœurs.

On connait sur le mème sujet plusieurs lois qui ont été inspirées par celle d'Athènes, ou qui offrent avec celle-ci des analogies accidentelles qui avaient déjà frappé les anciens : loi d’loulis (Céos), cinquième siècle : Inscript. Jjur. gr. I, p. 10 ss.; loi de Gambreion (Mysie), troisième siècle : sbid., p. 14; loi de la Béotie : Plut., Sol., 21; loi romaine : Cic., de /eg., II, 23-25.

semble ressortir des termes employés par Solon! que plusieurs choisirent pour cela des moyens peu scrupuleux, abusant de leur puissance, pratiquant l’injustice ou le vol. Il y en eut qui prirent d’autres routes pour arriver à la fortune, qui s’expatrièrent, qui participèrent aux expéditions lointaines, ou se jetèrent dans les voies nouvelles du commerce naissant. Ce sont là des moyens qui ne sont pas à la portée de tout le monde; il faut pour y réussir être puissant ou audacieux. La plupart des gens moins habiles ou plus timides durent recourir à d’autres expédients : ils empruntèrent auprès de ceux qui possédaient de largent, auprès des nobles. Nous ne sommes pas en présence d’un phénomène bien nouveau. Quel que soit l’état de civilisation ou l’ancienneté d’une époque, nous ne pouvons nous l’imaginer sans créanciers ni débiteurs. C’est aux poètes et non aux historiens à parler de lâge d’or d’où le malheur était banni. Ce n’est donc pas le fait en lui-même qui rend la situation grave; ce sont les circonstances qui l’accompagnent. Cette dette nouvelle est contractée auprès des détenteurs de la puissance militaire et de la richesse par des hommes de condition matérielle inférieure, petits propriétaires, colons partiaires? déjà chargés de redevances dont le poids leur paraît insupportable, journaliers et serfs jouissant de peu d’indépendance réelle; cela va être pour eux une cause d’asservissement et d’écrasement, pour deux raisons, d’abord parce que l’argent est une chose rare, que les créanciers sont en mesure de ne prêter qu’à des taux élevés et qu’ils ne manqueront pas de le faire, ensuite parce que le droit hypothécaire de l’époque est terrible pour les débiteurs insolvables.

1 Sol, frg. 4, v. 8, 17 88.; frg. 13, vV. 11 5s. 2 Voir plus haut, p. 113, n'.

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