‹ Quelques réformes de Solon. Essai de critique historiqueChapitre 18 sur 65 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

De quelques autres circonstances ‘qui ont contribué à aggraver la situation.

Un des phénomènes les plus importants de la fin du moyen âge grec c’est l'énorme augmentation de la population. Il arriva un moment où il n’y eut plus de terres inoccupées. Cela se produisit en Attique aussi bien que dans le reste de la Grèce. Mais comme le sol y est maigre, l’augmentation de la production ne marcha pas de pair avec celle de la population, et les familles nombreuses n’eurent plus assez de terres pour pouvoir vivre 5. Il se forma ainsi une classe d’individus qui tombèrent dans la misère et durent devenir journaliers pour le compte des Eupatrides #. Cette surproduction d’hommes amena, jusqu’au moment où-le commerce l’absorbaf, une di-

1 Wilamowitz, Arisé. u. Ath., Il, p. 56; Pœhlmann, Aus Alterth. u. Geægenwart, p. 155 SS.

3 Busolt, 1, p. 247.

3 C’est sans doute pour cette raison qu’'Hésiode,' Zrav. et jours, v. 378 (cf. 376), dit :

Tnpasdç 88 Bvois Erepor taid’ éyraraeiruv.

# Pœhlmann, loc. cit; voir plus haut, p. 92 en note, les définitions des mots reléras et rec données par Pollux, III, 82 et 111 et Hésychius, où on lit ces mots : dà revlay…, Là rhv Gvaykaiav….

5 J. Burckhardt, I, p. 105.

& Büchsenschütz, p. 52 5s.; la colonisation n’avait pas suffi à absorber cet excédent de population.

minution du prix de la main-d'œuvre qui fit une concurrence terrible à la petite propriété franche ou non. « Toute adjonction de cultivateurs tendait en effet! à améliorer la condition du propriétaire terrien (chef) et à nuire d’autant à celles des cultivateurs plus anciens. Tant que la terre d’un domaine restait le double de ce que la paysannerie héréditaire pouvait cultiver, les agriculteurs résidents étaient trop utiles? pour être molestés et poussés au mécontentement. » L’Eupatride qui peut faire cultiver à bon compte ses champs par des journaliers attiques ou étrangers n’a plus mtérêt À ménager ses métayers et ses colons partiaires.

Le trafic des esclaves avait existé de tout temps 3. Il profita un des premiers du développement général du commerce. La concurrence du travail servile fut, elle aussi, fatale au travail libre. Les tenants d’un bien trop petit pour leur permettre d’en tirer leur nourriture et qui travaillaient pour le compte d’autrui pendant une partie de leur temps, furent sans doute les premiers atteints.

Des que le commerce devient un peu important la grande propriété fait à la petite une concurrence rumneuse sur le marché. L’Eupatride n’a pas de peine À vendre sa provision de blé ou d’huile qui est abondante. Sa puissance politique et financière réunies lui font obtenir un meilleur prix ; ä fait sans peine la loi du marché, tandis que le petit propriétaire est souvent forcé de vendre au prix qu’on veut bien lui donner; la petite quantité de sa marchandise et la faiblesse de sa situation personnelle l’obligent à céder.

On peut se demander si la concurrence du blé étranger

1 Sumner Maine, p. 218 ss.

? C'était le cas à l'époque homérique : Guiraud, Prepr. fonc., p. 8.

3 Fanta, p. 39.

4 On en a un exemple en Phocide au quatrième siècle: Athénée, VI, 264 D, raconte que Mnason, l’ami d’Aristote, fit venir une troupe de 1000 esclaves et priva ainsi les habitants du pays de leurs moyens d'existence : Büchsenschütz, p. 325; cf. p. 200, 206.

$ Busolt, Il, p. 244.

contribua aussi à aggraver la situation du petit cultivateur en Attique. On connaît ce qui se passa en Italie lorsque le blé de Sicile et d'Afrique arriva sur le marché romain à un prix inférieur à celui de la praduction indigène. Un phénomène analogue s’est produit tout récemment chez nous, lorsque le développement des moyens de transport eut fait pénétrer en abondance dans nos pays les blés de Russie ou d'Amérique. Il est établi que, au quatrième siècle avant notre ère, la quantité de blé qui arrivait du Pont-Euxin causa la ruine de lagriculture athénienne !. On a voulu voir cette loi générale manifester ses effets déjà au septième siècle?: c’eût été là un des premiers résultats du commerce qui débutait.

Les phénomènes économiques, par la lenteur même de leur évolution, ne laissent généralement pas de traces dans les mémoires; nous ne possédons aucun document qui nous permette d'admettre ou de rejeter cette hypothèse. Nous en sommes réduits aux conjectures.

Nous savons qu’au cinquième siècle la question des approvisionnements de blé joua un rôle très important dans la politique athénienne . Quand Athènes eut une population commerciale et industrielle considérable, l’Attique ne put plus produire assez pour la consommation du pays, et la possession des passages de la Mer Noire devint une affaire. vitale pour la République. Il semble qu’au sixième siècle déjà on ait vu quelque intérêt à se les assurer; le nom de Pisistrate reste attaché à l’obscure histoire du siège de Sigeion*. En

1 H. Droysen, Aen und der Westen.

® Jbid., p. 41 s8.; Ed. Meyer, Gesch. des Alterth., Il, $ 401.

3 Thuc., VII, 28, 1; cf. VI, 20, 4, où l'historien souligne l'avantage qu'ont les Syracusains qui vivent de blé indigène; Wilamowitz, Philol. Unters., I, p. 17 s8., 77; Guiraud, Propr. fonc., p. 615. Au quatrième siècle, la question des approvisionnements de blé était à l’ordre du jour de la première assemblée de chaque prytanie : 40. r., XLIII, 4.

4 Hérodt., V, 94 ss. ; on admet généralement qu’il y avait eu une première guerre au septième siècle déjà: Ed. Meyer, Gesch. des Alterth., Il, $ 402, p. 644 ; Busoit, IL?, p. 249.

était-il déjà de même à la fin du septième siècle? Cela parait douteux. Il est fort probable qu’à cette époque lAttique, peuplée presque uniquement de cultivateurs, suffisait en général à ses besoins!. Le commerce, de son côté, était encore trop peu puissant et trop peu régulier pour pouvoir rivaliser en temps ordinaire avec la production indigène.

Il semble même qu’Athènes ait été plutôt disposée à exporter qu’à importer des céréales ?. Examinons le nom d’une des classes censitaires, mot ancien, formé, semble-t-il, dans la langue populaire 3, celui de xevraxoowopéômmvor, qui désigne les plus riches des citoyens athéniens. Une production de 500 médimmes pour un seul propriétaire est un total assez considérable, surtout quand on songe que c’était un produit à peu près net, car la terre était en grande partie cultivée par des colons partiaires, dont la part était sans doute décomptée. Nous pouvons penser que souvent l’Eupatride et sa maison n’arrivaient pas à eux seuls à consommer cette récolte f. Il en res-

1 L’Attique cultivait surtout de l'orge. Il résulte de documents du quatrième siècle que la production de l'orge était dix fois supérieure à celle du blé : Foucart, B. C. H., VIIL (1884), p. 213; cf. Théophr., Hist. des plantes, VILL, 8, 2. L'opinion générale est qu’il en avait toujours été ainsi : Büchsenschütz, p. 55, 294; Beloch, Die Bevôlkerung u. s. w., p. 90; de Sanctis, . p. 228. 11 semble cependant qu’autrefois la culture du bé avait une certaine importance en Âttique, preuve en soit le rôle joué par le culte de Déméter et la légende de Triptolème ; il serait toutefois imprudent de suivre Isocrate, Panég., $ 28 ss., au pied de la lettre, et de dire, comme M. d’Arbois de Jubainville, Premiers habitants de l'Europe, l?, p. 88, 243, 277, 288 ss., que le blé a été donné aux autres Grecs pariles Athéniens. On peut penser, me semble-til, que l’on cultivait plus de blé au septième siècle qu'on ne le fit plus tard: l'importation du blé étranger avait diminué au cinquième et quatrième siècles l'importance de cette culture, et l'orge avait peu après pris la place du blé dans la production indigène. On sait qu’aujourd’hui, en Attique, la production du blé est supérieure à celle de l'orge.

3 Busolt, IL?, p. 247, n°.

4 Keiïl, p. 6; Busolt, IL?, p. 182, n°; voir plus bas, chap. XVIL

% En comptant !/; de la récolte pour les semens et 7 médimnes par personne et par an, — chiffres que donne M. Beloch, Die Bevôlkerung u. s. w., p. 90 ss., — 500 médimnes suffisaient pour nourrir une maison de 60 per-

tait un solde plus ou moins important qui était à vendre. Avant l’établissement du commerce et de l’industrie à Athènes, il trouvait un écoulement plus facile dans les villes commerçantes voisines, Mégare ou Corinthe, que dans l’Attique, pauvre en argent et essentiellement agricole.

Cela nous permet de dire que, dans les bonnes années, le blé à Athènes était assez abondant, donc assez bon marché! , pour qu’on ait eu intérêt à l’exporter; cela exclut toute possibilité de concurrence étrangère, quand, du moins, la récolte était normale.

Je ne me suis pas basé dans cette discussion sur la loi défendant les exportations, attribuée à Solon par Plutarque ? : larchonte devait, sous peine d’une amende assez forte, prononcer en entrant en charge des malédictions contre ceux qui exporteraient autre chose que de lhuile. L’authenticité de cette loi est généralement admise, surtout parce que Plutarque nous assure qu'elle se trouvait sur le premier d£wv%, ce qui n'est pas pour nous une raison suffisante ?. Il ressort du texte de Plutarque que ces malédictions faisaient partie du serment de larchonte. On admet généralement que ce serment remonte jusqu’à l’époque où cette charge fut instituée S. Il faut donc voir dans cette disposition une tradition datant de cette époque ancienne bien plutôt qu’une réforme de Solon, dont on ne comprendrait ni la nécessité, ni la solennité; nous ne savons pas, en effet, quels inconvénients l’exportation du blé au

sonnes, ce qui est un joli chiffre, car tous les métayers, fermiers, colons partiaires, etc., ne sont pas compris dans ce nombre, puisqu'ils prélevaient leur part directement sur le produit brut du sol.

1 Plutarque, So/., 23, dit qu’à l’époque de Solon un médimne valait un mouton ou une drachme. Ces chiffres sont trop douteux pour qu’en puisse s'en servir ici; voir plus haut, p. 51. °

3 Ibid., 24.

3 Busolt, If, p. 244 n!; de Sanctis, p. 208.

4 Voir plus haut, p. 55 et 56.

$ "A6. —., Il, 3 : Si on ne peut vraiment remonter jusqu’à l'époque du mythique Akastos (onzième siècle), il faut aller au moins jusqu'à l'établissement de l’archontat annuel (683).

septième siècle pouvait avoir amenés qui fussent de nature à appeler la malédiction divine sur ceux qui la pratiquaient. De plus cette mesure ne concernait pas l’exportation du blé en général qui n’a jamais été très importante à Athènes; elle avait un sens militaire et non économique !; on voulait éviter que Je voisin, qui toujours était l’ennemi, ne reçût du blé, ce qui aurait pu lui aider à prolonger sa résistance. L’antique prescription vise donc le blé en tant que contrebande de guerre et l’on comprend cette forme presque religieuse qui convient tout à fait à son objet et à l’époque reculée de l'établissement du serment des archontes.

Enfin nous pouvons penser que la violence et l’exaction ? contribuëèrent à aggraver la situation déjà précaire des pauvres. Lorsqu'une classe possède à la fois lautorité politique et la puissance économique, qu'elle est toute-puissante et ne doit de comptes à personne, que c’est d’elle que vient la loi et que c’est elle qui rend la justice, les abus de pouvoir ne peuvent être que fréquents. C’est à ces agissements que se rapportent les vers de Solon où il reproche aux nobles leur violence et leur insatiabilité *. Nous ne savons à quels faits précis Solon

1 Bœckh, Stzatshaush., I’, p. 67; Büchsenschütz, p. 551; V. Pareto, Cours d'écon. polit., Il, p. 254 ss.

3 H se pourrait encore que Ja loi de Solon n'ait fait que reproduire une antique prescription. Bœckh, Saishausk., FF, p. 54 ss. — Büchsenschütz, p. 549 ss., fait très justement remarquer l’obscurité du passage de Plutarque, qui m'a peut-être pas bien compris ses sources; peut-être aussi celles-ci étaient-elles sans valeur. En tous cas, il n’y eut jamais à Athènes de défense générale d’exportation; au quatrième siècle, la liberté d'exportation du blé était limitée à une certaine quantité et soumise à certaines formalités : -G, Perrot, Le commerce des céréales en Atiiqus, Revu. hist, IV (1877), p. 17 ss. ; le scholiaste dit, à propos du passage de Démosthène, XXIV, 137, où celuici fait allusion aux contraventions à ce sujet; … vôuoç yàp ÿv àmeipyuv Jui) aAAayob ouryyeiv ei Lu} eic 'A64vaç. Il s'agissait d’assurer le ravitaillement permanent d'Athènes, l’Attique ne produisant alors (quatrième siècle) plus assez de céréales pour la consommation de son agglomération industrielle.

3 Voir page 95 n!.

4/40, r., V, 3; frg. 4, v. 8; fre. 8.

fait allusion. Mais nous n’avons qu’à nous rappeler les excès qui précédèrent la chute de l'aristocratie à Rome et ailleurs, pour nous figurer ce qui se passa alors: attitudes arrogantes, paroles hautaines, emprisonnements illégaux, saisie violente et illégitime des biens d’autrui, coups, actes de cruauté, mises à mort sans condamnation, etc. Ce sont là des procédés qui n'étaient peut-être pas nouveaux; mais un souffle de liberté avait passé sur le peuple grec et poussait les individus à résister et à ne plus souffrir ce qu’ils avaient accepté jusque-là.

Page 1