‹ Quelques réformes de Solon. Essai de critique historiqueChapitre 19 sur 65 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La crise.

Nous avons vu dans les chapitres qui précèdent quelle était la composition du peuple athénien à la fin du septième siècle: il y avait d’abord une classe dominante, composée de nobles, qui étaient les détenteurs de la plus grande partie du sol, ainsi que de tout ce qui faisait alors la fortune mobilière ; ils possédaient le pouvoir politique et la richesse. Au-dessous d’eux la masse du peuple, formée d’individus de conditions bien diverses; les uns, extrêmement peu nombreux, avaient réussi à maintenir ou à conquérir une situation à peu près indépendante : ils constituaient une classe moyenne sans importance politique et sans influence. Les autres, le plus grand nombre, étaient dépendants des Eupatrides, les uns à titre de fermiers, d’autres de colons partiaires, anciens hommes libres déchus, anciens serviteurs non-libres favorisés par leurs maïtres; d’autres enfin étaient dans la condition précaire de simples journaliers. Sur la plupart d’entre eux pesait encore la charge des dettes contractées à diverses époques et de diverses manières : aux redevances féodales venait s’ajouter le poids fort lourd des intérêts et des annuités. Tous ceux-là étaient menacés d’être vendus comme esclaves eux et leur famille s’ils ne s’acquittaient pas de leurs redevances au gré de leurs maîtres qui étaient

aussi leurs créanciers ; ils avaient la perspective d’être un jour ou l’autre dépouillés de leurs terres, ce qui ne valait guère mieux que la servitude. Ils étaient en butte aux violences des puissants et aux exigences de créanciers avides, alors que les circonstances économiques leur rendaient toujours plus nécessaire la possession de quelque argent. Et tandis que leur situation leur paraissait de jour en jour plus désespérée, ils voyaient d’autres hommes s’établir dans les villes, s’y livrer au commerce et compenser les risques d’une position instable par des avantages financiers appréciables; ils les regardaient sans doute avec envie; ils dirigeaient surtout des regards haineux vers les Eupatrides qui jouissaient de l’abondance de leurs biens, tandis qu’eux-mêmes étaient maintenus rivés au sol et à leur dure servitude par la puissance politique et financière de ces derniers.

L’esprit nouveau de liberté qui soufflait dans le monde grec soutient leur colère. Ils ne se soumettent plus sans rien dire; ils réclament une amélioration de leur sort. Il ressort d’un passage d’Aristote qui est probablement une paraphrase de vers de Solon, perdus depuis, il ressort aussi d’autres vers de celui-ci, cités plus loin par le philosophe, que l’objet des récla-. mations populaires était un nouveau partage du sol!. La plèbe désirait que les terres fussent réparties à nouveau, de telle sorte qu’il n’y eût plus d’inégalité choquante dans les dimensions des propriétés dévolues à chacun, et qu’il n’y eût plus de terres soumises à une redevance, tandis que d’autres étaient franches. Comment et pourquoi voyaient-ils là un remède souverain à leurs maux? Nous ne nous en rendons pas

1 "40. +., XI,2; XIL, 3; Plut., Sol., 13 ad fin.; Wilamowitz, Arisit. u. Ath, IL, p. 56; Pœhlmann, Gesch. des ant. Komsm., Il, p. 148 ss. — Il s’agit bien d’un partage des propriétés privées, non de l'éréuoproc yÿ seulement (terres cultivées par des colons partiaires), comme le propose M. Busolt, Il, p. 254 né. On ne voit pas pourquoi les réclamations populaires n'auraient visé que ces terres-là qui sans doute se confondaient avec les autres terres du seigneur ; Pœhlmann, loc. cit, p. 150 n°°

bien compte. Ils n’étaient probablement pas guidés par quelque théorie égalitaire, ni par le vague souvenir d’un partage primitif d’une propriété commune. Il faut y voir la manifestation des sentiments ordinaires du cœur humain, bien plutôt que la naissance d’une théorie communiste ou socialiste. Il faut y voir simplement le naturel désir de l’homme qui n’a rien de posséder, et de celui qui a peu de posséder davantage.

Les questions que soulevait l’organisation de la propriété ont toujours été une cause de troubles et de révolution dans les Etats grecs !. On y vivait très près les uns des autres et les comparaisons entre la situation des riches et des pauvres étaient faciles. Quoique l’écart des fortunes ne fût souvent pas énorme à notre point de vue, il était en réalité très sensible, car il s’agissait de proches voisins qui souvent même se disaient issus d’un même ancêtre et avaient en commun des cultes et des sanctuaires de famille.

Tout cela ne suffit pas cependant à nous expliquer pourquoi la situation était si grave, pourquoi la ville périssait, comme le dit Solon®, qui exagère peut-être un peu, pourquoi enfin l’aristocratie régnante se vit forcée de céder au mouvement populaire et d'admettre une réforme qui ruinait sa prépondérance financière et qui finit par lui arracher le pouvoir.

Nous sommes dans lignorance la plus absolue de tous les événements qui sont certainement survenus et ont permis ainsi la victoire démocratique.

Sont-ce les rivalités de familles qui furent la conséquence de la répression sanglante de l’entreprise avortée de Cylon? Y eut-il des troubles populaires à l’occasion de la législation de Dracon? Athènes se trouva-t-elle exposée à des guerres? et les misères qu’elles amenèrent ‘ont-elles provoqué lexplosion de menaces qui, jusqu'ici, n’avaient fait que gronder sourdement?

1 Aristt., Pol., 1266a 36; 12804 3; Voir plus haut, p. 77 n°; J. Burckhardt,

2 "A0. r., V,2; Sol., frg. 4, v. 158.

Il est bien probable qu’Athènes fut en lutte à ce moment avec ses voisins, en particulier avec Mégare!. Mais nous ne savons pas si la guerre fut jamais très sérieuse, si elle fut jamais autre chose qu’une de ces querelles entre voisins, si ordinaires en Grèce à cette époque. On peut se demander si le bas peuple athénien profita de ces circonstances pour arracher aux nobles des concessions en refusant de servir comme le fit le prolétariat romain. Cela est peu probable. Il serait étrange qu'aucun souvenir d’un fait aussi extraordinaire n’ait subsisté dans la littérature grecque.

Mais à défaut des événements particuliers à Athènes, nous connaissons les circonstances dans lesquelles se trouvait la Grèce à cette époque et elles nous aident à comprendre le mouvement qui se produisit.

Plusieurs révolutions s’étaient déjà produites en Grèce, surtout dans les villes commerçantes des deux rives de la Mer Egée. Le développement du commerce et de la richesse avait modifié les conditions anciennes # : il s’était formé une bourgeoisie aisée; les villes s’étaient agrandies; groupés, les hommes s’étaient sentis plus forts, et avaient profité des divisions de la noblesse pour lui arracher des concessions; très généralement c’était un noble qui s’était mis à la tête des mécontents et qui, appuyé sur le peuple, avait abaissé les rivaux qu’il rencontrait dans sa propre classe. Et l’on avait assisté avec stupéfaction à de subites et profondes transformations de l’ancien état de choses que l’on croyait immuable parce qu’il existait depuis longtemps.

Athènes jusqu’alors était restée à l’écart de tout ce mouve-

{ Voir plus bas, chap. XII.

® Thuc., L, 15: méAeuor … oav … woùç Ouôpoue Toùc aperÉpouc ékéoToug … Kar &AAfaovc 68 uäAlov &ç EkaoTor où àoruyelrovec EroAëuouv. Cf. plus bas, p. 159

3 De Sanctis, p. 198.

4 Solon : 40. *., XII, 5, v. 2 et 3. C’est l’époque où Héraclite disait rävra pet, comme le fait remarquer M. Pœhlmann, Gesch. des ant. Komm., Il, p. 141.

ment. Le commerce y était moins développé que dans les villes voisines. Elle-même était en retard sous le rapport des idées et du développement politique. Nous pouvons penser que l’exemple de tant de villes où la révolution s’était déjà faite, produisit une grande impression sur les deux partis, on pourrait presque dire les deux classes sociales hostiles. L'exemple si proche de Mégare avait sans doute été très instructif. Il montrait au peuple à quoi l’on pouvait arriver avec de la volonté et sous la conduite d’un chef énergique. Sans doute aussi la fâcheuse position dans laquelle s’étaient trouvés les nobles de cette ville expulsés et dépossédés de leurs biens, contribua à rendre les nobles athéniens prudents et les engagea peut-être à céder un peu pour ne pas tout perdre.

A la contagion de lexemple se joignit celle des idées. On assiste alors en Grèce à un grand mouvement intellectuel 2, dont il ne subsiste guère que des noms, ceux des Sept Sages ; il se produisit un grand mouvement d’émancipation des esprits qui se dégagèrent peu à peu des croyances confuses et frustes du passé. Cette libération intellectuelle précède en Grèce, comme ailleurs, les grandes révolutions. Athènes ressentit aussi linfluence de cet esprit nouveau, avide de liberté, qui devait briser les cadres qui partout gênaient le libre développement du génie grec.

Si ces quelques faits ne suffisent pas à expliquer tout entière la révolution athénienne, ils peuvent au moins l’éclairer en partie. Nous ne parviendrons jamais à dissiper l’obscurité qui enveloppe les événements des premières années du sixième siècle. Quoi qu’il en soit, en l’année 594-593 3%, Solon fut revêtu d’un pouvoir exceptionnel pour régler les différends et rétablir l'ordre. Ce procédé n’a rien d’étonnant. Tous les troubles économiques et politiques de cette période ont abouti

1 Théognis, passim.

? Pœhlmann, Gesch. des ant. Komm., ]l, p. 1375s. 3 Voir plus bas, p. 169.

au pouvoir personnel. Ce qui frappe dans cette circonstance, c’est que Solon dédaigna la tyrannie qui s’offrait à lui.

Quel était donc cet homme assez réputé pour qu’on fit de lui le chef de l'Etat, et trop désintéressé pour en devenir le maître ?

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