‹ Quelques réformes de Solon. Essai de critique historiqueChapitre 20 sur 65 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Solon.

Sa famille; sa situation de fortune; son caractère.

Solon ne nous donne dans ses vers aucun renseignement sur sa naissance. Nous en sommes réduits à des conjectures basées sur l’opinion courante de l’antiquité.

Il était généralement admis que le nom du père de Solon était Exékestidès. Cependant Plutarque ! nous dit qu’un certain Philociès donnait un autre nom au père de Solon et l’appelait Euphorion. Il n’est pas possible de distinguer, d’après le texte de Plutarque, si Didyme auquel il est redevable de ce renseignement, l’adoptait ?, ou s’il en laissait la responsabilité à l’obscur grammairien *; mais l’autorité de Didyme lui-même n'ajouterait pas une grande valeur à ce dire que nous pouvons négliger. Nous devons cependant remarquer une fois de plus l’état d’incertitude où l’on était à la fin de l’ère ancienne sur tout ce qui concernait le passé, et l’absence de tout document d'archives qui aurait établi la filiation de Solon d’une façon sûre.

1 Plut., Sol., 1 : didvuoç…. DriAonAéous Tivdç Téôeunxe AÉ£iv, ëv 7 rdv ZéAwva marçoùc Evgopiwvoc àmogaivez…. "EÆfpxeoridov yàp avrdv aäravrec ôuaaùc Yyeye, véva Aéyovorr.

4 C'est l'avis de M. de Sanctis, p. 202.

3 C’est ainsi que le comprennent Jonas, p. 2 n!, Flach, p. 359, M. Busoit- IE, p. 255 n°

Diogène Laërce l'appelle Z'alapevos!. Il y avait un yévos de ce nom°. Mais, à notre connaissance, on n’y a jamais fait rentrer Solon. Diogène le croyait probablement né à Salamine, comme le disait une inscription * que l’on pouvait lire sur le socle d’une statue du législateur et une tradition suivie par Diodore #; peut-être aussi a-t-il voulu donner à Solon un démotique pour qu’il eût un cachet bien athénien. Il était facile de mettre Solon en rapport avec Salamine. Son nom s'était

attaché de bonne heure à cette île: On prétendait que ses cendres avaient été répandues sur cette terre dont il était devenu le héros protecteur 5. Au début du quatrième siècle déjà on lui avait élevé une statue dans cette ile6, honneur rare à cette époque 7. On comprend donc que l’on s’y soit trompé.

On faisait généralement de Solon un NélideS et un Codride ?. Il est probable qu’il n’y a jamais eu de yévos Koôpidwu à Athènes; en inventant ce nom on avait voulu unir dans la

1 Diog. Laërt., I, 45, 46.

3 Tœpfier, Afische Genealogie, p. 281.

3 Ap. Diog. Laërt., I, 62 : … 70e 26/0Va

Tévde rexvoi Zañayic OeouoBËryv iecôv.

4 Diod. Sic., IX, 1 : … Tù yévoç êk Zaayivoc Tic 'Arrikÿe…

$ Cette légende était déjà formée au cinquième siècle ainsi que l'atteste un fragment de Kratinos : /rg. 5 (Frg. Com. Græc., éd. Didot, p. 47), cité par Diogène Laërce, I, 62. Diogène raconte que Solon mourut à Chypre à l’âge de 80 ans et qu'il recommanda aux siens de ramener ses os à Salamine et de les répandre sur cette ile; il ajoute : 60ev kai Kparivoç àv roic Xelpuai oyor, avrèv motwy ÀËyovra

| oinà GÈè vyoov, wc pèv avOp@ruy À6yoc, éorapuévoc karà räcav Alayroc ré.

Cf. J. Burckhardt, Il, p. 240. Peut-être y a-t-il là une imitation de ce qui était dit des cendres de Lycurgue : Plut., Lyc., 31 ad fin.; Jonas, p. 63 n!. Voir plus haut, p. 26 n‘.

5 Démosth., XIX, 251; Eschin., I, 25, 26. Plus tard, Solon eut aussi sa statue à Athènes : Pausanias, I, 16, 1, a vu une statue de lui en bronze devant la Stoa Poikilé. Voir plus bas, p. 161.

1 Bœckh, S'aatshaush., 3, p. 313.

8 Diog. Laërt., III, 1.

9 Plut., Sol. 1 init.

même famille le dernier roi et le grand législateur !. Quant aux Nélides, c’est une famille d’Ionie, semble-t-il, qui a pénétré dans l’histoire athénienne quand Athènes, devenue la métropole des Ioniens, a absorbé les légendes de cette contrée. L'identité du nom de Pisistrate et de celui du fils de Nestor a contribué certainement à cette assimilation ?, de même que le désir, que l’on a rencontré de tout temps dans beaucoup de familles, de se trouver une ascendance illustre #.

Il vaut la peine de relever ce fait curieux qu’aucune famille athénienne ne prétendait descendre directement de Solon. Platon et son parent Kritias fils de Kallaischros assuraient par contre qu’ils descendaient, le premier par les femmes, le second par les hommes d’un frère de Solonÿ. Il semble que la seule base de cette parenté fût l'existence de vers adressés par Solon $ à un Kritias, ancêtre du trop célèbre cousin de Platon. Les vers que nous avons conservés ne disent nullement que ce Kritias fût parent du législateur. Il se peut, il est vrai, que les anciens fussent mieux renseignés que nous à ce sujet. Au reste, la généalogie donnée par Platon et par Diogène Laërce est manifestement fausse 7. Il manque au moins deux générations #.

1 De Sanctis, p. 202.

3 Tœpfler, p. 238 et 239; Wilamowitz, Phil. Unters., 1, p.99 n°. — En 418/17, il existait déjà à Athènes un temple en lhonneur de Codrus et de Nélée : I. G., I, 52a, 1. 3 ss.

3 Tœpfler, p. 4 nf.

# Holm, Gr. Gesch., 1, p. 63, 64, 67.

$ Plat, Charm., 155 A et 157 E; Tim., 20 E; Diog. Laërt., III, 1.

6 Sol., frg. 22-30.

1 Plat, Zim., 20 E (Z6Awv) ÿv uëv otv oikeioc Kai opédpa gé7oc muiv ÆApoæiéov Toù mpomäarmou — dit Kritias, — moùc dè Kouriav Tdv muéreporv mérrov eirey, &ç äreuvmuôvever ab roùç quäc 6 yépuv, dre «TA... Diog. Laërt., II, 1 donne une généalogie légèrement différente, mais tout aussi peu exacte. Il est impossible que l’arrière-grand-père de Kritias ait vécu à la fin du septième et au début du sixième siècle. De pareilles erreurs étaient fréquentes chez les Grecs qui les admettaient sans hésiter ; cf. Hérodt., II, 143 ; VIE, 204 : J. Burckhardt, I, p. 23, 26.

8 Petersen, Quaest. hist. gent. att., p. 107 ss.; Flach, p. 369 n°.

Il est certain cependant que Solon appartenait à l’aristocratie !. Les relations de famille qu’on lui attribuait nous en sont une première preuve. On doit admettre qu’il faisait partie de Poligarchie régnante puisqu’il fut archonte à une époque où ceux-ci étaient choisis dpocorévônv zat nlovriévômv ?. Il ne semble pas que les troubles soient allés jusqu’au renversement de pratiques aussi anciennes et aussi bien établies; quoique l’on fût dans une période de révolutions, il ne faut pas voir en lui un homme nouveau.

Il appartenait donc aussi, sous le rapport de la fortune, à la classe supérieure, aux pentacosiomédimnes $.

Ce n’est pas lavis de lantiquité qui déclare unanimement que Solon n’était pas riche, qu’il était dans la bonne moyenne *; on allait même jusqu’à le placer dans la catégorie des pauvres“; la plupart des auteurs modernes ont suivi cette tradition $. Quelques-uns, à la suite de Plutarque et d'Hermippos, accumulent les hypothèses sur les causes probables de la position gènée du législateur?.

Lorsqu'on examine la chose de près, on voit que cette réputation lui vient de ses poésies. C’est à elles qu’Aristote et Plutarque en appellent toujours à cet égard. La preuve ne me semble cependant pas convaincante. Les passages des œuvres de Solon qu’on nous cite à cet effet? sont loin d’avoir le sens

1740. x., V, 3; Plut., Sol, 1.

? 40. r., Ul, 1.

8 Wilamowitz, Aristt. u. Ath., II, p. 59 nt,

Ÿ Aristt., 40. #., V, 3 : #v 0’ Zéluwv.. rn d'nùoig Kai rois Toâyuaot Tov uéouv. De mème, Pol., 1296a 19. Plut., Sol. 1 : ovolg uèv, àç gaot, Kai Cuvaue, Hécov rüv roArav.

$ Plut., Sol., 2 et 3 : aùrdv &v T7 Tüv rev#ruy ueplôr päAdov ÿ T7 Tov Tovoiwy érarre…

8 Busolt, Il? p. 255.

7 Flach, p. 359 et 360, suit Plutarque, So!., 2 (— Hermippos) qui disait que le père de Solon s'était ruiné par des prêts généreux ; Solon aurait fait de même pour se créer une clientèle politique.

8 Aristt., loc. cit., Plut., Sol., 2 et 3; Jonas, p. 7.

9 Sol., frg. 13, v. 7 et 8; fre. 15; frg. 24.

précis que antiquité leur prêtait; Solon blâme l’avidité et approuve ceux qui savent borner leurs désirs; il engage ses concitoyens à vivre dans la modération et à éviter l’injustice. Il n’y a là de sa part ni confession personnelle, ni exposé de sa propre situation financière, mais bien plutôt le développement d’une pensée fréquemment exprimée à cette époque‘ et qui ne tarda pas à devenir un lieu commun. On retrouve des expressions analogues chez Théognis; certains vers même sont attribués aux deux poètes *; or, Théognis ne fut jamais un modéré; quand il aspire à l’aurea mediocritas, c’est qu’il cède aux exigences imposées par un genre littéraire.

Il n’y a pas lieu de s’arrêter aux rapports de Plutarque ou de Diogène, d’après lesquels Solon aurait perdu $, 7 ou 15 talents lors de la seisachtheia 5. Ces chiffres n’ont aucune autorité; l’histoire toute entière semble une réponse aux aristocrates qui prétendaient que Solon s’était enrichi par ce moyen #.

De même la tradition qui veut que ce soient des nécessités pécuniaires qui aient forcé Solon à voyager *, sans avoir rien en elle-même qui la rende inadmissible, me semble une conclusion tirée de sa prétendue pauvreté et des vers où ses voyages sont cités 6.

Il serait intéressant de connaître le caractère de Solon. Seules ses poésies pourraient nous renseigner exactement et le peu qui nous en reste ne nous permet pas de tracer un portrait bien détaillé. Il y a pourtant certains traits que

1 Voir plus haut, p. 76 ss.

? Sol., frg. 15 = Théogn, v. 315-318; Sol., frg. 24 = Théogn., v. 71958.; voir plus haut, p. 60 n°.

3 Plut., Sol, 15 ad fin.; Diog. Laërt., 1, 45.

4 "A0. nr. VI, 2, 3.

5 Plut., Sol. a init.

8 Sol., frg. 19 et 28. Cf. Jonas, p. 9 et 44-60. Il n’y a pas lieu de s’arrêter a cette occasion pour discuter si Solon a voyagé une fois ou deux fois, soit une fois dans sa jeunesse et une dans sa vieillesse, comme Flach, p. 36r n°.

lon peut retrouver avec assez de certitude et qui nous renseignent un peu mieux sur l’homme: qui allait prendre une si grande place dans la politique athénienne. Le plus considérable des fragments de son œuvre que nous ayons conservés 1, est précisément un poème moral, d’où la politique est absente; il appartient certainement à la première partie de la vie du poète? ; il dénote cependant une maturité d'esprit qui nous oblige à le placer dans son âge mür*, peu avant le moment où il entra sur la scène politique. C’est une de ces élégies à la mode ionienne qui se récitaient à la fin d’un banquet. Solon y parle de la richesse avec insistance; nous avons déjà eu l’occasion de le remarquer ?. Il y exprime presque ingénuement ses désirs à cet égard, puis, « partant de là, il se laisse entraîner par ses pensées, sans s’assujettir à un ordre d’une logique rigoureuse. Il nous montre les hommes fascinés par la richesse, désireux de Pacquérir à tout prix, et se faisant illusion sur lincertitude de leurs efforts et de leurs espérances. Il termine en signalant le danger secret qu’elle recèle en elle-même, à savoir l’oubli presque nécessaire de la modération qui est la loi de Phumanité.... Il faut reconnaître qu’en ce temps les idées morales du poète n’avaient rien encore de très personnel, tout ce qui est dit ici de la façon dont Zeus exerce ses vengeances et de Pégarement qui résulte de l’excès même de la prospérité rappelle de près ce que nous trouvons déjà chez Homère et chez Hésiode 5. » On y trouve cependant quelque chose de nouveau : un sentiment plus profond, plus intime, une préoccupation morale inconnue aux poètes de l’âge épique $: on se

1 Sol., frg. 13.

? M. Croiset, La morale de la cité dans les poésies de Solon. Comptes rendus Acad. Inscript., 1903, p. 583 ss.

3 Flach, p. 378.

4 Voir plus haut, p. 75 ss.

5 M. Croiset, loc. cit., p. 5Bs.

8 Sauf Hésiode, Trav. et jours, v. 213-280.

bornait alors à souhaiter la gloire, la santé, une longue vie dans labondance !. Solon répète au début de son poème les mêmes vœux : il y joint cependant cette pensée nouvelle, qu’il désire aussi la justice *.

Si nous examinons les autres fragments, très courts malheureusement, que l’on peut mettre en rapport avec cette élégie, nous en trouvons qui ont trait à la richesse %, d’autres qui témoignent d’un besoin de jouissance qui ne saurait nous étonner chez un Grec, quoique cela nous choque parfois ; ce qui ressort le plus clairement des uns et des autres, c’est combien le poète tient à rappeler l'instabilité et la fragilité des choses humaines 6,

Si dans tout cela nous faisons la part de ce qu’il a de commun avec toute son époque et de ce qui lui est personnel, Solon nous apparaît en définitive comme un honnête homme, dont la qualité maîtresse est une modération consciente et réfléchie ? qu’il possède à un degré très supérieur à celui de ses contemporains. C’est cette modération 8 qui lui dicta la règle de conduite qu’il mettra en pratique dans sa vie publique.

1 J- Burckhardt, Il, p. 366.

? Sol., frg. 13, v. 7 et 8; fre. 15, v. 2 et 3.

3 Sol., frg. 15, 23 et 24.

4% Sol., frg. 24, 25 et 26; peut-être ces vers sont-ils de la jeunesse de Solon : Flach, p. 361.

$ J. Burckbardt, IL, p. 371, qui renvoie au livre XII d’Athénée.

6 Sol., fr£g. 14, 15, 17, 24 ad fin.

7 M. Croiset, loc. cit., p. 593.

8 C'était bien là l’idée que l'antiquité se faisait de Solon : le discours qu'Hérodote lui fait tenir en présence de Crésus est à bien des égards une paraphrase des /r£. 13, 14, 15 et 24 ad fin.; ce sont précisément les passages où celui-ci parle de la modération; de même quand Hérodote le fait parler sur la longueur de la vie humaine, il paraphrase les /rg. 20 et 27; Leutsch, Philol., XXXI (1871), p. 151. Voir plus haut, p. 24 n°.

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