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CHAPITRE XII

Salamine.

La première fois que nous voyons Solon intervenir dans la politique athénienne, c’est à l’occasion de la prise de Salamine, — si du moins l’on admet que celle-ci a précédé larchontat de Solon, comme nous aurons lieu de le voir tout à l'heure.

La littérature de ce sujet est très abondante !, car il est très discuté. En effet, s’il est facile de voir que nous sommes en présence d’un récit que la légende a transformé, il est très difficile de démêler les différents éléments qui le composent.

D’abord que dit Solon? Il existait de lui une élégie écrite à cette occasion; elle semblait assez connue à Plutarque © (ou à sa source) pour qu’il n’en citât que les deux premiers vers. Il ajoute qu’elle se composait d’une centaine de vers, pleins de grâce et de charme. Diogène Laërce nous en a conservé 8; c’est tout ce qui nous en reste. Il semble cependant que nous ayons le plus important; ce qui nous manque est fort regrettable assurément, mais ne devait pas apporter de lumière bien éclatante sur cette époque obscure; autrement on ne

1 Voir Busolt, Il, p. 217 ss. en note.

? Plut., Sol. 8.

saurait expliquer les nombreuses divergences des auteurs anciens.

Voici ce que nous possédons ! : fragment 1. Je suis venu de la charmante Salamine, m'étant délégué moi-même comme héraut, ayant fait, des paroles que je vais prononcer, un poème au lieu d'un discours ®... Fragment 2. Je voudrais changer de pairie et être de Pholégandros ou de Siciné plutôt que d'Athènes, car bientôt Pon dira pariout parmi les hommes : voilà un de ces Athéniens qui ont abandonné Salamine... Fragment 3. Allons à Salamine ! combattons pour lile aimable et repoussons loin de nous la honte affreusel

Le fragment 1 est peu clair. Le sens des mots udrôs et

xpu£ est peu sûr. On a supposé que ce fragment n’était pas le début de la pièce, qu’il manquait quelques vers qui en rendraient le sens meilleur 5. On a aussi mis en doute leur authenticité. Cela est possible, mais peu probable; car au temps où a été composé le choix qui a servi à Plutarque, c’étaient bien là les premiers vers de l’élégie. Je ne serais pas loin de penser que les vers qui suivaient complétaient le sens des deux premiers; Plutarque (ou sa source) s’est abstenu de les donner parce qu’il visait moins à faire une citation qu’à rappeler une pièce connue.

Le fragment 3 forme certainement la fin de l’élégie. La pièce entière était, non un récit, mais une exhortation au courage et à la bataille, analogue à celle que T'yrtée composa pour les Lacédémoniens lors de la guerre de Messénie.

Tout ce que nous pouvons tirer de ces fragments c’est que Salamine avait été abandonnée par les Athéniens et que Solon poussa ses compatriotes à la reprendre.

1 Diog. Laert., I, 47.

? On pourrait traduire, dit M. Croiset : Hist. lit. gr., Il, p. 124 n° : « Des vers et des chants, voilà ma marchandise. » Je ne partage pas cet avis; cette traduction présuppose l’authenticité du récit traditionnel avec toute sa mise

en scène ; voir plus bas, p. 164 ss.

$ Leutsch, Phslo!., XX XI (1871), p. 137.

L'histoire de Salamine est obscure. Cette ile a des légendes particulières; il semble qu’elle ait été jadis indépendante et que ce ne soit que tard que les Athéniens, par gloriole, aient voulu qu’elle eût toujours fait partie de leur Etat !. Quoi qu'il en soit le poème de Solon était le seul monument qui leur rappelât qu’ils avaient dû s’en emparer; elle était occupée au sixième siècle déjà, nous le savons, par des colons athéniens. La position géographique de Salamine devait en faire de bonne heure une pomme de discorde entre Athènes et Mégare. La possession de Pile fut sans doute disputée. Mais les Athéniens l’avaient assez vite oublié.

Mégare et Athènes ne s’aimaient pas. On peut penser que les querelles avaient commencé dès le jour où Athènes s’était incorporé le territoire d’Eleusis3. Devenus voisins, les deux Etats étaient par là devenus ennemis. Les inimitiés de deux tribus différentes et la rivalité commerciale * s’ajoutaient encore à l'hostilité que provoquait la proximité. Nous sommes parfaitement renseignés sur la fréquence des luttes entre ces deux villes aux cinquième et quatrième siècles 5. Celles du sixième siècle furent aussi nombreuses, sans doute, mais nous en sommes mal informés. Par un phénomène auquel nous avons déjà eu l’occasion de faire allusion ?, les souvenirs s’étaient

1 Busolt, Il?, p. 214.

? JZ. G., 1a, décret que Kæhler, 474. Mitth., IX (1884), p. 117 ss., attribue à Pisistrate entre 570 et 560. Il pourrait, il est vrai, être plus récent et dater de l’époque de Clisthène : Busolt, I, p. 279 n°. Il est très fragmentaire ; tout ce qu’on y peut voir, c’est qu’il y est question de clérouchies établies à Salamine. |

3 Wilamowitz, Philol. Unters., 1, p. 124; voir plus haut, p. 147.

4 Büchsenschütz, p. 515.

5 Thuc., I, 67 et 139; Plut., Per., 30; [Démosth.], XIIL, 32 et le commentaire de ce passage: Foucart, B. C. H., XIII (1889), p. 436 ss. ; Busolt, I?, p. 2at en note.

6 Le nom de Tellos (Hérodt., I, 30) est un souvenir de ces luttes.

1 Voir plus haut, p. 25.

tous groupés autour du nom de Pisistrate. Hérodote nous raconte que, par un coup de main, Pisistrate avait pris Nisaia, le port de Mégare; cela avait été un gros atout dans le jeu des Athéniens, et leur avait permis de faire une paix favorable. Dans toute cette affaire il n’est pas question de Salamine. Sur ce récit que nous n’avons aucune raison de mettre en doute, on greffa de bonne heure beaucoup de légendes; on y ajouta des détails pittoresques et romanesques que nous retrouvons encore chez des auteurs de second ordre tels qu’Enée le Tacticien?, Justin et Frontin!.

Lorsque l’étude de l’histoire fut devenue à la mode, on chercha à faire entrer dans un même récit la donnée d’Hérodote, et ce que l’on avait brodé sur les vers de Solon à propos de Salamine. Mais les circonstances avaient changé: le nom de Pisistrate, un tyran, était mal vu; la réputation de Solon allait grandissant, la légende dès lors se fit autour du nom du législateur aux dépens de celui du tyran. Le plus simple eût été de faire jouer à Solon un rôle secondaire auprès de Pisistrate qu’il aurait aidé par ses vers; personne n’y songea; au contraire, la source indirecte de Plutarque, Androtion probablement ÿ, fit jouer à Pisistrate$ un rôle secondaire dans une entreprise conçue et dirigée par Solon. Celui-ci n’avait pas laissé un renom guerrief 7; sans se rendre compte que l’on commettait

1 Hérodt., I, 59: … mpérepoy evdonuoac Ev Tn moùs Meyapéac yevouévy croarmyin, Nioaäv re Éüv al &AAa arodet@uevos uey4Aa &pya.

? Aen. Tact., Comment. Poliorc., 4, $ 8-11.

3 Justin, Il, 8.

4 Front., S/ratag., Il, 9, 9.

5 Tœpfier, Quaest. Pisistr., p. 37; Busolt, Il?, p. 220 en note. On ne peut supposer qu'ici la source de Plutarque soit Hermippos seul, comme le propose M. Ed. Meyer, Gesch. des Alterth., I], p. 467, puisque Aristote, ‘40. x. XVII, 2, croyait nécessaire de protester contre cette légende qui existait déjà à son époque. |

6 Le fait que Pisistrate était Philaïde contribua à le mettre en rapport avec Salamine, cf. Plut., Sol, 10.

1 Excepté dans un discours insignifiant : (Démosth.}], Æroticos, LXI, 49.

un anachronisme et que, au sixième siècle, une séparation de pouvoirs de ce genre est bien invraisemblable, on fit de Pisistrate le bras de Solon : Pisistrate tient l'épée, mais c’est Solon qui dirige les coups! : cedant arma togae ! Alors Solon devient Je héros protecteur de Salamine et on lui élève une statue sur l’agora de la principale localité de Pile ?.

D’autres historiens, plus scrupuleux ou mieux informés que la source de Plutarque, Aristote #, par exemple, examinèrent de près la chronologie et virent qu’il était impossible de faire de Pisistrate le second de Solon dans cette affaire. Ils se contentèrent de laisser subsister côte à côte les deux traditions et admirent qu’il s'agissait de deux choses différentes.

Les auteurs alexandrins et postérieurs ont constamment hésité entre ces deux positions : nous avons des récits où tout est mélangé {.

A l’époque moderne on a beaucoup écrit sur ce sujet. Les uns pensent que Salamine n’a pas appartenu à Athènes avant l’époque de Pisistrate, que ce fut la rançon de Nisaia,

et qu’alors l’élégie de Solon appartient à son âge mûr, même à sa vieillesse 5.

1 Plut., Sol. 8 ss.

? Eschine, I, 25, dit que cette statue est ancienne ; Démosthène, XIX, 251, assure qu'elle a été dressée il y a moins de cinquante ans. On ne peut presser ces chiffres. Ce fut probablement au début du quatrième siècle, au moment où s'établit définitivement la légende de Solon.

3 "A0. r., XVII, a : … pavepoc Ançobaorv [oi] péoxovres…. Îleciorparov… orpa- Tyeiv év To moùç Meyapéac roaëuy repi Zaagivoc” où yàp Évoéxerar raïs nAuklœg.…. Cf, sbid., XIV, 1 .… Îesiorparog Kai opé6p' etéonemumnès Ev To mpèc Meyagéac roiéus…. Îl est évident qu'il s’agit de deux guerres différentes : on ne comprend pas que M. Niese, Fist. Zsitschr., LXIX (189a). p. 55 n!, s’y soit trompé (remarque de M. Busolt, Il?, p. 221 en note). — De même Justin, U, 7 ct 8, suivant apparemment une source assez bonne.

4 Polyaenus, I, 20; Ael., Var. hist., VII, 19; Plutarque, Sol., 8, donne le récit traditionnel : rà uèv ofv dmu@ôm Toy ?eyouévuv…., ibid. 9, il donne une autre version : dAAoc dé éaciv…

$ K. Grundner, Oxo tempore et quo duce bellum Salaminium gestum sit; Tœpfier, Ouasst. Pisistr., p. 1-59; Niese, Hist. Zsitschr., LXIX (1892), p. 2%; Wilamowitz, Aristt. u. Ath., 1, p. 267 ss.; Beloch, Gr. Gesch., Ï, p. 327.

Cette explication a le grand mérite d’être simple et de suivre à la lettre les seules données certaines que nous ayons, soit : le poème de Solon et le passage d’Hérodote. Si l’on ne tient compte que de ces deux éléments, on en arrive logiquement à cette conclusion.

Il faut cependant noter ceci : on croit reconnaître dans le fragment de l’élégie de Solon un: feu qui ne conviendrait qu’à une œuvre de jeunesse !. La remarque pourrait n’être pas très juste; un vieillard peut écrire des choses jeunes. Un fait cependant subsiste : les anciens qui avaient sous les yeux la pièce entière n’ont jamais été tentés de lattribuer à la vieillesse du poète et l’ont toujours fait précéder la constitution. Il y a là une indication dont nous devons tenir compte.

De plus, le seul fait précis que nous donne Solon, c’est que Salamine avait été perdue. Le mot Zalamvagérns 3 est absolument inexplicable si l’on admet que Salamine ne fut qu’un objet d’échange contre Nisaia sans avoir été auparavant soumise aux Athéniens.

Nous n’avons enfin aucune raison pour ne pas admettre une première guerre faite à l’époque de Solon, mais tombée ensuite à peu près dans l’oubli, puis une nouvelle guerre où se distingua Pisistrate. Nous avons vu que les luttes furent fréquentes entre Athènes et Mégare. On peut parfaitement supposer que Théagène fit la guerre à Athènes après l'échec de la tentative de Cylon et réussit, grâce aux troubles qui paralysaient Athènes, à prendre Salamine $. Ce n'était pas difficile, Athènes était faible en comparaison de Mégare.

Enfin le rapide développement commercial que l’on constate à Athènes dès les premières années du sixième siècle se-

1 Gutschmid ap. Flach, p. 365 n!; K. O, Müller, Gesch. d. gr. Litter., l1, p. 205.

3 Sol. frg. 2, v. 4.

8 C'est ce que racontait une légende mégarienne citée par Pausanias, 1, 40, 4 ; Duncker, Gesch. des Alterth., VIS, p. 135 ss.; Flach, p. 360.

rait incompréhensible si Mégare occupait Salamine jusque vers les années 570-560 1. Cette île commande la mer ©? qui est fermée aux Athéniens si Salamine est au pouvoir des ennemis.

Pour toutes ces raisons, je suis disposé à croire, avec la plupart des auteurs %, que les Athéniens reprirent vers lan 600 Pile de Salamine qu’ils avaient perdue et que c’est à cette occasion qu’a été écrite cette élégie de Solon; que plus tard Pisistrate prit Nisaia, comme le raconte Hérodote, et assura à Athènes la victoire définitive 4.

La confusion et la légende vinrent bientôt orner le récit de la prise de Salamine par les Athéniens sous l'impulsion de So- Jon. Certains traits se rapportent manifestement à l’autre affaire. Ce sont des débris de la gloire de Pisistrate dont on la plus tard dépouillé au profit de son prédécesseur 5. Ils ne nous intéressent pas ici. D’autres traits sont particuliers à Solon. Ils touchent à la politique athénienne d'alors, et méritent qu’on s’y arrête un instant. Ce sont ceux qui ont rapport aux circonstances dans lesquelles Solon intervint.

Le récit de Démosthène 6 est le document le plus ancien

4 Busolt, Il, p. 214 ss., 247 ss.

3 Wilamowitz, Philol. Unters., 1, p. 124.

3 Grote, If?, p. 297; Bohren, Phiol, XXX (180), p. 177 ss.; Leutsch, Pkhilol., XX XI (1871), p. 129 ss.; Hug, Rhein. Mus., XXXII (1877), p. 629 ss. ; Meinhold, De rebus Salaminsis, p. 11 ss.; Jonas, p. 12-26; Flach, p. 363; Holm, Gr. Gesch., I, p. 466 et 481; Curtius, Gr. Gesch., I, p. 309 ss.; Ed. Meyer, Gesch. des Alterth., 11, $ 403, p. 645 ss. ; Busolt, IIS, p. 217 ss.

4 L'intervention de l’oracle de Delphes et l’arbitrage des Spartiates, Plut., Sol, 9, 10, peuvent fort bien s'être produits à cette dernière occasion. C’étaient choses possibles à cette époque.

$ Par ex. : la ruse de Pisistrate habillant en femmes des jeunes gens de son armée, lorsque les Mégariens veulent surprendre les Athéniennes pendant les fètes d’Eleusis, — qui se trouve racontée par Aen. Tact., 4, $ 8-1x, Justin, Il, 8, Frontin, II, 9, 9, — a passé à Solon avec de légères modifications chez Plutarque, Sol, 8, Polyaenus, I, 20 et Elien, Var. his., VII, 19, ainsi que l’a démontré Hug, Rheïn. Mus., XX XII (1877), p. 629 ss.

6 XIX, 252 : "Eneivog (sc. ZéAwv) uév y apeormnulaçs Zalayivoc ‘Aüyvaluy, ka Oévarov énulav Ynsoauévuv, äv riç elry Kouiecôa, rùv idiov kévévvov vrobeic

que nous ayons sur ce sujet; le voici : « Salamine avait fait défection, et les Athéniens avaient prononcé la peine de mort contre celui qui parlerait de la reprendre; Solon, au risque de sa vie, récita l'élégie qu’il avait composée, conserva cette île à la ville et délivra celle-ci de la honte qui pesait sur elle. » On voit que les deux dernières lignes sont une paraphrase du dernier vers de l’élégie de Solon; c’est sans doute celle-ci qui a servi de base à ce récit. Mais d’où vient donc la mention de la loi qui interdisait de parler de Salamine? Il ne faut pas, je crois, la chercher dans la partie aujourd’hui perdue de lélégie. Les paroles de Démosthène montrent que l’on se figurait le passé sur le modèle du présent. La « défection » de Salamine, par exemple, est une expression qui aurait singulièrement étonné Solon, et qui porte par trop la marque du quatrième siècle. Je ne serais pas très surpris que des préoccupations contemporaines du même genre aient été la cause de l’invention de la fameuse loi. Voici comment : les anciens furent très étonnés de voir Solon s'adresser en vers au peuple. Ils ne connaissaient pas l’histoire des genres littéraires et, ne comprenant rien à ce discours en vers, ils ont cherché une explication de ce fait si étrange à leurs yeux. Si Solon a parlé en vers, se sont-ils dit, c’est qu’il s’y est vu forcé; un empêchement puissant lui interdisait de faire autrement; l’histoire de Phrynichos et de sa pièce sur la prise de Milet, les mesures fréquentes au quatrième siècle par lesquelles on interdisait sous peine de mort de proposer au peuple de faire la paix, ou d’affecter à la guerre tels revenus appliqués généralement aux cérémonies religieuses et aux spectacles, étaient dans toutes les mémoires; on a supposé que des circonstances analogues avaient forcé Solon à prendre ce : moyen détourné pour faire entendre .ses avis. Cela était cependant loin de suffire pour expliquer l’étrangeté du fait; on s’ingénia pour trouver mieux: on inventa alors la folie feinte

éeyeia mouoaç 7ôe, Kai Tv uèv xhpav Eouce T7 môÂe, Tv d'irapyovoav aicxbvnr arfaafer.

par Solon !, qui satisfaisait mieux les esprits curieux. Ce n’est que chez Plutarque* que lon trouve le récit traditionnel au complet. À l’époque de Démosthène on n’en était encore qu’à mi-chemin dans la formation de la légende ?.

Pour nous, nous ne nous étonnons pas de voir Solon écrire en vers. Nous savons que c’est là un phénomène normal dans toutes les littératures qui débutent. La comparaison avec notre moyen âge nous montre qu’il y eut des temps où l’on n'écrivait pas en prose. Si quelque chose valait la peine d’être écrit, on lécrivait en vers; on y trouvait entre autres cet avantage que, à une époque où les livres étaient rares, les idées se gravaient ainsi plus facilement dans les mémoires. C'est donc dans les mœurs du temps #, non dans une loi ou dans une intervention du peuple, qu’il faut voir les motifs qui ont fait employer à Solon ce procédé, source d’un si grand étonnement pour la postérité.

Il se peut très bien que Solon ait rédigé en vers un discours qu’il avait prononcé en prose et qu’il désirait voir rester dans l'esprit de ses auditeurs. Il se peut aussi qu’il ait employé la poésie tout simplement comme le moyen le plus ordinaire et le plus facile de faire pénétrer ses exhortations dans les cœurs de ses concitoyens.

1 Cela fut probablement suggéré par le frg. 10 de Solon, qui pourtant concerne la tyrannie de Pisistrate : Wilamowitz, Aris{t. u. Ath., 1, p. 267 nŸ ; Busolt, II2, p. 217 en note.

? Plut, Sol. 8. Il a été suivi par bien des historiens modernes malgré son invraisemblance : Duncker, VF, p. 136; Flach, p. 360-363 ; etc.

3 Démosthène ignorait la folie feinte par Solon. A ce propos, on a discuté sur le sens des mots : riAldiov menbéuevoc, cités par Plutarque, So!., 8. Il semble que le ruidov fut un bonnet porté habituellement par les malades ; Solon l'aurait mis pour rendre sa folie plus vraisemblable : Busolt, Il, p. 217 en note. Il vaut la peine de remarquer que, dans le mème discours, $ 255, Démosthène reproche à Eschine de l’accabler d’accusations : mcAideov AaBov æepi Tv kepaññv. Ne pourrait-on pas penser que, dans la suite, on a appliqué à Solon des mots qui devaient s'appliquer à Eschine ?

‘ Si la prose avait été formée, Solon aurait écrit en prose : Leutsch, Philol., XXXI (1871), p. 131.

Le rôle de Solon dans cette affaire fut donc d’encourager ses compatriotes à la lutte. Y réussit-il facilement? La guerre fut-elle dirigée par lui? Fut-elle heureuse ? Nous Pignorons. En tous cas elle ne fut pas définitive ; ce fut Pisistrate qui l’acheva.

Lorsque Solon lançait ses compatriotes contre Mégare et les adjurait de reprendre l'ile de Salamine, se rendait-il compte de l’importance que celle-ci avait pour sa patrie? Voyait-il que la possession de Salamine était pour Athènes la clef de la domination sur la mer? Il ne nous est pas possible de le dire. Nous ne savons s’il faut voir en lui, à cette occasion, un grand politique aux vues étendues, sondant l'avenir d’un regard perspicace, ou simplement un grand patriote qui ne pouvait supporter que sa patrie eût subi un affront sans qu'il fût vengé.

Quoi qu’il en soit, ce fut pour lui l’occasion de remporter un grand succès personnel; la guerre, qui était due à ses instances, le mit au premier rang parmi ses compatriotes et attira les regards sur lui !.

1 Busolt, Il?, p. 255.

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