‹ Quelques réformes de Solon. Essai de critique historiqueChapitre 22 sur 65 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

La magistrature de Solon.

Le rôle joué par Solon à propos de Salamine ne suffit pas à expliquer qu’on lui ait confié le pouvoir. Il faut trouver autre chose pour comprendre lascendant qu’il prit sur ses concitoyens.

Son talent poétique y contribua certainement. A cette époque un poète était regardé comme un envoyé des dieux. C’étaient les Muses et les Immortels qui parlaient par la bouche du chantre inspiré par eux. Nous voyons Tyrtée arriver à un rang éminent grâce à son don poétique. Nous voyons Périandre, Pittacus et d’autres! occuper le pouvoir suprême que leur avait donné leur sagesse, c’est-à-dire leur supériorité intellectuelle, rendue manifeste par leur talent littéraire. Dès qu’un homme était capable de donner à ses pensées et à ses sentiments une forme populaire, d’exprimer en vers sonores et faciles à retenir les opinions ou les passions du moment, il jouissait de la considération de ses compatriotes et était destiné aux plus grands honneurs.

Solon fut un de ces privilégiés; ses vers nous paraissent souvent fades aujourd’hui; à des gens comme nous saturés de

1 Voir plus haut, p. 24 n°.

littérature, ils semblent remplis de lieux communs. Les contemporains n’en jugeaient pas ainsi; tout cela était nouveau pour eux, et bien des sentences qui nous paraissent vagues et trop générales, trouvaient leur application précise dans des circonstances qui nous échappent.

Solon avait traité en vers la politique extérieure d'Athènes; il fit de même pour la politique intérieure. « C’est dans la période de troubles immédiatement antérieure à sa magistrature que le génie de Solon, douloureusement instruit par les circonstances, semble avoir müûri ses idées... Il n’est pas douteux qu’en ces années d’épreuves, qui furent aussi pour lui une période de candidature, Solon n’ait écrit et répandu dans le public plusieurs poèmes animés du même esprit et qu’il n’ait agi par là fortement sur l’opinion. On pourrait dire qu'il fit une campagne électorale avec des élégies, comme on en fait aujourd’hui avec des articles de journaux ou des discours. » La seule pièce un peu complète qui nous reste de cette série, le fragment 4, dut faire sensation au milieu du désarroi général; pour employer une expression un peu moderne, on pourrait l'appeler le programme politique de Solon?. Nous avons eu l’occasion # de nous occuper du début de cette pièce ; je parle ici de la fin, où le poëte fait l'éloge de l’ordre (eèvouea) et montre les bienfaits qui en résultent {, Nul n’était mieux placé pour en faire une réalité que celui qui les avait chantés et annoncés.

Solon devint donc archonte. Cela est incontestable. Son nom figurait sur la liste des magistrats éponymes de la cité; il y a des lois datées de son archontat 5; et rien ne nous permet de douter de la réalité de ce fait que les anciens nous ont

1 M. Croiset, loc. cit., p. 586 et 589.

2 Wilamowitz, Aristf. u. Ath., |, p. 38.

3 Voir plus haut, p. 63 ss.

# Sol., fr£. 4, v. 3358.

$ Voir plus haut, p. 57 n{.

transmis. La date est moins sûre. Le marbre de Paros ne nous la donne pas. On peut cependant l’obtenir par un petit calcul. La première tyrannie de Pisistrate commença sous l’archontat de Koméas, que l’on peut fixer à peu près sûrement à l’année 561-560 !. Aristote nous dit que c’était la 34° année ? après la législation de Solon; ce qui nous donne pour l’archontat de ce dernier la date 594-593; c’est aussi celle que Diogène Laërce * nous indique et qu’il tirait du chronographe Sosicratès, dont, il est vrai, les données sont parfois sujettes à caution.

On ignore absolument les conditions dans lesquelles Solon revêtit la première magistrature. Aristote et Plutarque, qui semblent avoir utilisé ici la même source, disent qu’il fut choisi comme arbitre entre les partis 5. C’est aussi ce qui ressort des poésies, où il se représente lui-même à plusieurs reprises comme placé entre les deux partis et forcé de faire face à

1 "40, 7., XIV, 1 et M. P., ép. 40.

3 Le texte exact du papyrus est : (40. x., XIV, 1). érec devrépw Kai Tpua- KOOTG LerTû Tv Twy vôuuv Üéoiv Er Kuuéov àpyovroc (3° Ed. Kenyon). Il semble qu'il y ait là une erreur et qu'il faille lire : res d’ Kai rpuaxuoré xrà. (3° éd. Blass.) Si l’on n’admet pas cette correction, l’archontat de Solon tombe sur l’année s9a/1.

3 C’est la date admise par MM. Ed. Meyer, Gesch. des Alterth., Il, $ 405, p. 649; Busolt, II? p. 258 n°; de Sanctis. p. 208, 204; V. v. Schôpffer, Pauly- Wissowa, Real-Encycl., III, p. 583; O. Seeck, Klio, IV (1904), p. 296. — M. Küirchner, Rhein. Mus., LIII (1898), p. 385, 386, place Koméas en 560/559 et Solon en 591-590. Je préfère m’en tenir à la date traditionnelle ; il est impossible d’arriver à une exactitude absolue, étant donné l'incertitude des textes des chronographes anciens et le peu de sûreté des chiffres qu’ils nous transmettent. La tentative de M. Holzapfel, Berliner Studien, VI, 3 (1888), de placer Solon en 584 n’a pas abouti: on ne peut se baser sur le témoignage de Démosthène, XIX, ar, où l’orateur dit que Solon vivait il y a 240 ans, soit en 583 environ, le discours ayant été prononcé en 343. Le chiffre donné par Démosthène est évidemment approximatif; ce n’est pas l'indication précise d’une date.

4 Diog. Laërt., I. 6o.

$ "40, r., V, 2: etlovro notvy dia? Aaxrÿv Kai dpyovra Z6/uwva, Plut., Sol., 14; deË0n dè äpxwv…. buod ka dia22axrÿc Kai vouoBËrrce.

des adversaires qui viennent de deux côtés opposés. « Je pris position entre les deux partis, dit-il, opposant mon bouclier aux uns et aux autres, empéchant les partis de remporter une victoire injusie\.… j'élais solide comme une borne au milieu de la bataille? je me défendais vaillamment d'un côté comme de l'autre, je me retournais comme un loub au milieu des chiens. » Ces paroles nous montrent que Solon occupait une position intermédiaire entre les partis. Un récit qui lui était défavorable, prétendait que, par des promesses faites aux uns et aux autres, il avait réussi à capter la confiance des deux factions. Cela semble peu probable, lorsque l’on connait l’homme.

Il ne semble pas que son pouvoir ait eu une origine révo- Jutionnaire; il n’était resté aucun souvenir d’une victoire démocratique qui eût été remportée de haute lutte et eût porté Solon au pouvoir. Il semble au contraire qu’il y arriva légalement; après avoir été choisi par l’oligarchie régnante dont il était membre !, Ses vers l’avaient rendu célèbre, sa sympathie allait au peuple; l’oligarchie voulut-elle passer pour libérale et avoir l’air de céder en nommant un magistrat populaire sans songer au degré que pourraient atteindre les réformes? ou bien, effrayée de la révolte qui grondait sourdement, remitelle le pouvoir aux mains de Solon en pensant que, oligarque .de naïssance, mais bien vu par la foule, il pourrait mieux que personne sauver ce qui pouvait encore être sauvé et épargner au parti des nobles des pertes trop grandes et un sort trop misérable? C’est plus probable, mais cela restera toujours une hypothèse.

Maître de la cité, porté par la faveur populaire, Solon aurait pu, sans aucune difficulté, s’assurer un pouvoir personnel de

1 ‘40, x., XII, 1, v. set 6.

2 Ibid., 85, v. 12 et 13.

3 Jbid., $ 4, v. % et 27.

4 11 fut peut-être une sorte d’aesymneéfe, représentant de l'aristocratie en temps de troubles, suivant la définition qu’Aristote, Pol., 1285a 31 ss. et 12954 14 ss., donne de ce mot.

longue durée et devenir un tyran. Il reconnaît lui-même que cela lui aurait été possible 1. Cela n’aurait guère surpris ; beaucoup même s’y attendaient, car c'était devenu presque un usage dans les républiques grecques.

Solon refusa de s’engager sur cette voie”. Il nous semble pourtant que rien n’eût été plus utile pour les Athéniens que la présence au pouvoir d’un homme respecté et puissant qui eût fait entrer dans les mœurs les réformes qu’il avait introduites dans la législation. Solon devenu tyran nous paraïtrait mériter plus d’éloges que de blâme.

Seul le caractère de Solon peut nous expliquer ce fait curieux par lequel il se distingue de tant de ses contemporains, sages comme lui: il est éminemment désintéressé; jamais les calomnies répandues plus tard sur son compte n’ont réussi à ternir sa réputation; son désintéressement est peut-être chez lui tout autant un produit de son intelligence que de son sens moral : « Il est possible que Solon n’ait pas eu grand effort à faire pour se défendre de lambition : il était trop clairvoyant pour n’en pas deviner les amertumes et les déceptions, avant mème de les avoir éprouvées. Mais nous n’avons aucune raison pour ne pas croire, qu'à cette sagesse naturelle se soient associés les motifs élevés qu’il laisse deviner dans ses vers. Il considérait la tyrannie comme une violence... $ »

Sans doute la vertu politique fut une grande qualité de Solon, et je ne songe pas à lui en refuser le mérite; je crois cependant que, en renonçant à la tyrannie ou tout au moins à un pouvoir prolongé, il était victime d'illusions profondes. Solon croyait un peu trop au règne de la vertu et du droit; comme tant d'hommes intelligents et généreux, il pensait qu’il suffisait

1 Sol., frg. 32, v. 2.

2? Sol., frg. 32 et 33; 40. x, XII. 3.

3 M. Croiset, loc. cit, p. 594. M. Ed. Meyer, Gesch. des Alterth., II, $ 406, p. 650, dit de même: « Derrière l’éclat de la couronne il voyait la ruine pour lui et pour sa maison. » :

que la loi existât, que le pays reçût une bonne organisation f, pour que tout marchât à souhait. Je ne voudrais pas le traiter de rêveur, le mot dépasserait ma pensée; si on voulait employer une expression moderne, on pourrait dire qu’il était plus homme de cabinet qu’homme de gouvernement. Il voyait le mal, il connaissait le remède; mais il ne savait ou ne voulait pas Pappliquer. Pisistrate était moins philosophe, et nullement vertueux ni désintéressé; il avait par contre ce qui manquait à Solon: il se rendait compte que seul un pouvoir fort et de longue durée pouvait mettre fin aux disputes et faire oublier les griefs du passé. C’est son gouvernement qui a fait d'Athènes une ville nouvelle et qui a tourné vers l’avenir les yeux de tous.

Solon n’aurait pas voulu être un Pisistrate, quoiqu'il l’eût

pu à bien des égards. On peut le regretter quand on voit Athènes déchirée par les partis sitôt après qu’il eut quitté le pouvoir. Mais on doit reconnaître que si Athènes y a perdu, Solon y a gagné de garder une réputation intacte et une gloire qui brille d’un pur éclat.

. On s’est demandé si le pouvoir de Solon n'avait pas dépassé l’année réglementaire ?. Une discussion semblable est parfaitement oiseuse, car nous n’en savons rien. Nous en serions réduits aux hypothèses les plus risquées. Elle est de plus parfaitement inutile.

Nous ne savons pas exactement quelle était l’étendue de la puissance que larchontat donnait à Solon. Les compétences de cette magistrature étaient certainement beaucoup plus étendues alors qu’elles ne le furent plus tard, au quatrième siècle par exemple, sur lequel nous sommes si bien renseignés. En droit, l’archonte devait rendre compte à l’oligarchie qui l'avait nommé; sans doute celle-ci pouvait ou destituer le magistrat

1 Sol., fr£. 4, v. 33 s33.; il faut remarquer spécialement le mot sivouia.

? Voir la discussion de ce point : Busolt, Il, p. 258 en note. Cet auteur estime que le pouvoir de Solon ne dépassa pas la durée légale d’un an.

3 °40. x, I, 6; cf. VIII, 2.

qui lui déplaisait, ou annuler, après sa sortie de charge tout au moins, les décisions qu’elle désapprouvait. Mais un archonte soutenu par l'opinion publique était, en fait, tout puissant. Nous ne voyons pas que l’on ait tenté de casser les réformes de Solon; nous voyons après lui un archonte prolonger ses fonctions au delà du terme légal!; l’archonte pouvait donc faire à peu près tout ce qu’il voulait.

Solon nous dit que sa tâche ne fut pas facile. La persuasion ne lui suffit pas; il dut employer la force? aussi bien contre ceux que visait sa réforme et qui se trouvaient lésés, que contre ceux qu’il voulait favoriser et qui n’étaient pas satisfaits. La lutte fut vive : Solon la compare à un corgbat ?; peut-être faut-il voir dans ces expressions colorées quelque exagération poétique. En tous cas tout se passa sans effusion de sang; Solon put se vanter, à juste titre, d’avoir accompli son œuvre sans avoir provoqué de bouleversement général#, sans avoir privé la ville d’un seul citoyen. Fait unique dans les annales des villes grecques, et qu’à Athènes les générations futures ne devaient, hélas ! pas imiter.

Nous ne pouvons guère nous attendre à trouver dans les poésies de Solon une description détaillée des mesures qu’il prit pour réformer l’état politique et social de sa patrie. Il en parle dans quelques vers; mais là aussi il constate le résultat de son œuvre plus qu’il n’expose celle-ci : il n’a pas permis qu'on se livrât au pillage comme le désiraient quelques citoyens poussés par une passion égalitaire ; il a libéré la terre esclave et délivré de la servitude bien des Athéniens ’; voilà

1 Jbid., XIII, 2.

? Jbid., XII, 4, v. 15 ss. (= Sol. frg. 36, v. 13 5s.).

3 Jbid, $ 5, v. 12: üorep Ev perayuiu… $ 1, v. 5 (= Sol., frg. 5); $ 3, V. 488.

& Jbid., $ 5, v. 10.

$ Jbid., $ 4, v. 22-25 (= Sol., frg. 31.)

6 Jbid., $ 3, v. 1 et 9.

7 Jhid., $ 4, v. 5 ss. (= Sol., frg. 36, v. 3 ss.).

ce qui concerne les remèdes qu'il apporta à la crise économique ; il a réparti le pouvoir avec mesure, donnant au peuple ce qui lui revenait !, plus même que celui-ci ne pouvait espérer?; mais il s’est montré bienveillant pour ceux qui avaient possédé le pouvoir, en le leur laissant à la condition qu’ils fussent modérés 3; voilà les allusions aux modifications qu’il fit au régime constitutionnel d'Athènes.

Pour le détail de ces mesures, nous en sommes réduits aux sources de seconde main. Nous nous servirons d’Aristote de préférence à tout autre. Il parle d’abord des réformes économiques et ensuite des réformes politiques #. Il ne faudrait pas y voir, je crois, la prétention de les ranger dans l’ordre où Solon les a exécutées; il n’y a là sans doute qu’un artifice de composition. Nous suivrons pour notre part le même ordre qu’Aristote, sans y mettre d’autre intention que le souci de la clarté.

1 Jbid., $ x, v. 1 88. (= Sol., frg. 5).

2 Jbid., $ 5, v. 1 55.

8 Did., $ 5, v.aetset $ 1, v. 3 et 4.

4 Jbid., VI, ss.; IX, 1: X, 1.

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