‹ Quelques réformes de Solon. Essai de critique historiqueChapitre 28 sur 65 · COL · texte numérisé non relu

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toyens, que ceux-ci, c’est-à-dire l’oligarchie régnante, étaient obligés de se protéger en liant par un serment le magistrat suprême, roi ou archonte; quelques historiens ! ont supposé que Solon, au lieu de la formule sacramentelle, proclama la seisachtheia. Il faut remarquer que cette déclaration de larchonte visait essentiellement la terre, les bestiaux et les meubles. On peut se demander si, à l’époque de Solon, elle s’ap-. pliquait aux créances; on peut penser aussi que le respect de la tradition qui avait conservé cette formule d’un autre âge était si fort que l’archonte pouvait difficilement se soustraire à Pobligation de la répéter. Il n’est pas impossible que Solon se soit servi de ce moyen. Cela semble cependant peu probable ;. ce n’était pas, sans doute, le seul qu’il eût à sa disposition. Solon abolit-il toutes les dettes? Certains historiens ? le contestent en s'appuyant sur le passage de Denys d’Halicarnasse que j'ai cité plus haut : « ÆAfhènes décida, sur le conseil de Solon, une suppression des dettes en faveur des pauvres$. » On a interprété ces derniers mots dans un sens restrictif : seuls les pauvres auraient bénéficié de cette mesure. Je crois que le passage examiné avec son contexte n’a pas ce sens; il signifie simplement que le but de la mesure était de soulager les. pauvres, car c’était parmi eux que se trouvaient les endettés. Rien ne nous autorise à mettre en doute que la mesure de: Solon n'ait été tout à fait générale ; c'était là l’avis de lantiquité. Quand on se racontait l’histoire fameuse des Yoewxorio *, qu’on la crût ou qu’on ne la crût pas, on admettait

1 Wilamowitz, Aristt. u. Ath., Il, p. 62 (cf. p. 48); Busoit, Il£, p. 259.

? Grote, IE, p. 307; Thumser, $ 66, p. 375; Pœhlmann, Gesch. des ant. Kosmm., I, p. 109.

4 Den. Halic., V, 65; voir plus haut, p. 191 n‘.

4.11 semble que cette histoire provienne d'un pamphlet oligarchique, de celui de Kritias peut-étre. Lorsque Solon fut devenu le héros de la démocratie, on attaqua sa mémoire dans le camp aristocratique. Les familles. visées par ce récit sont celles auxquelles appartenaient Konon, Alcibiade et Kallias; c'étaient des familles nobles qui avaient pris parti pour la démo-

que Solon n’avait fait aucune différence entre les débiteurs riches et les débiteurs pauvres. De plus je ne crois pas que jamais Solon ait eu l’idée de faire une semblable distinction. Dans l’état où l’on se trouvait alors, un débiteur est nécessairement pauvre : on n’emprunte que par nécessité; si l’on songe seulement au taux de l'intérêt, on n’en peut douter un instant. Il faut que le progrès économique soit bien avancé, que le commerce et l’industrie soient bien développés, bref, il faut des circonstances toutes différentes de celles de l’époque de Solon pour que l’emprunt devienne, pour celui qui le contracte, un moyen de s’enrichir, un procédé fréquemment employé pour créer de nouvelles richesses. Il ne nous faut pas commettre un anachronisme analogue à celui que les contemporains d’Aristote ou de Plutarque ont si souvent commis. Au début du sixième siècle, la dette était une preuve de pauvreté, car il n’y avait ni banques ni grand commerce; Solon supprima les dettes parce que toutes étaient un poids insupportable pour ceux qui en étaient chargés.

Pour autant que nous pouvons la connaitre, voici en quoi consista la réforme de Solon :

La classe, sur laquelle pesait si fort le fardeau des dettes et des redevances était, nous l’avons vu !, composée de gens de conditions bien diverses à l’origine, mais qui s’étaient confondues peu à peu. Ils pouvaient se répartir en deux classes : les uns étaient obligés à des redevances féodales, c’étaient les hommes libres qui s'étaient mis sous la protection d’un Eupätride, les colons partiaires, les individus qui avaient reçu des terres des mains de leurs maitres, mais dont l’indépendance allait croissant, etc.; ceux-ci ne devaient aucun capital, ils

cratie ; on comprend que les oligarques aicnt tenu à noircir l’origine de leur fortune. Le mot ypewxoridat est visiblement formé à l'imitation du mot “ÆEouoxoriéar : Dümmiler, Hermes, XXVIL (1892), p. 285; Wilamowitz, Arisit. #. Ath., 1, p. 63 n°,

1! Voir plus haut, ch. Viet VII. 7

étaient astreints au paiement d’une rente annuelle ; les autres, moins nombreux probablement, étaient ce que nous appelons aujourd’hui des débiteurs, ils devaient un capital remboursable un jour ou l’autre et des intérêts. Il pouvait arriver que le même individu appartint aux deux classes à la fois.

Ceux qui étaient soumis à des redevances féodales se virent soulagés complètement; leurs terres furent délivrées de la servitude qui pesait sur elles, et devinrent la libre propriété des tenanciers qui les cultivaient ; les produits du sol, dont ils devaient jusqu'ici une partie au seigneur, leur restèrent en entier et ils purent en jouir pleinement ; leurs personnes, que toutes ces obligations liaient à l’Eupatride, furent dégagées et devinrent indépendantes de celui-ci. Ceux qui avaient fui à l’étranger purent rentrer sans crainte, ils étaient libres dorénavant.

C’est la fin du moyen âge! ; l'Etat brise les liens qui retenaient toute une classe d’individus dans la dépendance d’une autre, et qui avilissaient la condition des premiers en donnant à ceux qui profitaient de cette situation une puissance dangereuse pour sa propre puissance. La féodalité grecque était née de l’absence de l’Etat, elle avait rendu alors de grands services à tout le monde; elle succomba comme les autres féodalités lorsque l'Etat, devenu puissant, assuma son rôle de protecteur de l’ordre, et lui enleva ainsi sa raison d’être; elle n’était plus qu’une entrave au développement de la cité ; elle disparut.

Il est probable que les contemporains ne se rendirent pas compte de l’importance historique de cette mesure, que Solon

1 C'est à cela que Fustel de Coulanges, Cité ant., p. 315, 316, et d’autres après lui, M. Beauchet, Il, p, 536 ss., par exemple, bornent les effets de la seisachtheia ; ces historiens croient qu’Aristote a fait une confusion avec ce qui s'était passé depuis dans d’autres cités grecques où l'on avait assisté à une véritable suppression des dettes. D'autre part, M. Dareste, Nouv. ét. d'hist. du droit, p. 13 ss, déclare que le servage n'existait pas et limite l’intervention de Solon à la suppression des dettes seulement. Je crois que les uns et les autres ne voient qu'une partie de la vérité. Mon opinion est confirmée par M. Swoboda, p. 273.

lui-mème ne vit pas que la seisachtheia marquait le terme detoute une époque, mais qu’il voulut seulement remédier à la triste situation des pauvres; cela se reconnaît au fait qu'il traita les débiteurs de droit commun de la même manière que les anciens serfs et les déchargea complètement de leurs dettes. On s'explique plus difficilement au premier abord cette seconde partie de sa mesure. Pour la bien comprendre, il faut d’abord se rappeler la confusion qui existait entre les différents. bénéficiaires de la seisachtheia ; on ne faisait plus de différence entre la redevance féodale incomprise et considérée comme: injuste, et l'intérêt de la dette ordinaire; Solon assimila lun à l’autre. Ensuite il ne faut pas oublier que le taux de lintérèt était très élevé !, ce qui provient des risques que l’on courait en: prétant, tout autant que de la rareté de l'argent. Une suppression des dettes lorsque l'intérêt dépasse le 18 °/, a un caractère. moins odieux que lorsque celui-ci est au 4 ©/4. Il faut tenir compte surtout de la déconsidération profonde qui s’attachait au prêt à intérêt et qui a duré pendant toute l'antiquité? ; on le méprisait, on le considérait comme de l’usure et on le pratiquait tout de même. Aristote ne dit-il pas? : « C’est à bon droit que l’on exècre le prét à intérét»? Si c'était là au quatrième siècle l’opinion régnante, que n’en devait-il pas être au ‘sixième? On comprend alors que Solon, qui manifeste assez vivement dans ses poésies son mépris pour Îa richesse !, n’ait pas hésité à supprimer des créances qu’il considérait comme: injustes par leur essence mêmes.

Il ne faut pas oublier une classe de malheureux, plus à

1 Bœckh, Sfaatshaush., F, p. 156.

? Grote, Il, p. 311 ss., 356, 357. 11 n’est pas nécessaire de rappeler ici les. passages célèbres de l’Exode, XXII, v. 25-27 et du Deutéronome, X XIII, v. 19 et 21.

8 Pol., 1258b 2: evAoybrara muoeirat m ojloAoorartk}) dià Tù ET avrov Tab vouIOUGTOG EivaL Ti} KTMHOLV KTÀ.

4 Voir plus haut, p. 755.

5 Busolt, [l?, p. 260.

plaindre encore que les autres, ceux « qui avaient été vendus comme esclaves, les uns justement, les autres injustement, que je ramenai (dit Solon!) dans leur patrie fondée par les dieux. » C’étaient ceux que leurs créanciers n’avaient pas gardés à leur service après les avoir réduits en esclavage, mais avaient ven- -dus à prix d’argent pour rentrer par là en possession du capital qu’ils avaient prêté. Nous ne savons pas comment Solon fit pour les racheter; Solon dit qu'ils étaient nombreux: rodloùs. Cette mesure semble cependant n’avoir été appliquée qu’à un petit nombre d'individus, car le souvenir en avait complètement disparu. On ne trouve aucune allusion à ce fait dans toute la littérature grecque. Des savants ont supposé que Solon avait employé pour cela le trésor de la déesse ? ou le produit des mines du Laurium3. Ce sont là des hypothèses sans aucune base; pour nous, nous préférons avouer notre ignorance#,

Aristote ® et après lui les lexicographes® disent que Soion ne se borna pas à supprimer les dettes privées, mais qu’il prit une mesure analogue pour les dettes dues à l'Etat. Que fautil en penser ? Nous avons déjà eu l’occasion de dire? qu'avec le degré de civilisation de l’époque, les exigences financières de l'Etat étaient à peu près nulles, et que son action directe

1 Sol., frg. 36, v. 6 ss.

3 Tœpfer, Beiträge, p. 309 ; Wilamowitz, Arisét. u. Ath., Il, p. 62 n*.

3 Ed. Meyer, Gesch. des Alterth., 11, $ 406, p. 651. M. Swoboda, p. 234, dit : « aux frais de l’Etat probablement », sans préciser davantage.

4 De même, Grote, IlI?, p. 305; Busolt, If?, p. 261 n°, M. F. Cauer, Parteien ss. Polit, u. s. w., suppose que Solon appliqua à ces gens la lof d’amnistie <itée par Plutarque, Sol. 19. Je ne crois pas que cela soit juste; cette loi ne s'adresse évidemment qu’à des condamnés de droit pénal : Usteri, Aechéung und Verbannung, p. 119. Andocide, I, 77 cite bien une loi d’amnistie applicable à des débiteurs, mais ce sont des débiteurs du trésor public ou des magistrats poursuivis à la suite de la reddition de leurs comptes.

® Hésychius, Photius, Suidas, s. v, cec4y0e:a. Voir plus haut, p. 191 en note.

7 Voir plus haut, p. 118 ss.

n'avait pas contribué à l’endettement des classes inférieures. Nous ne réussissons pas à trouver les raisons qui auraïent pu faire de lui le créancier de beaucoup d’Athéniens. Je crois que nous nous trouvons ici en présence d’une erreur des auteurs du quatrième siècle. Nous avons déjà signalé! leur totale incompréhension du moyen âge grec; en voici un nouvel exemple : Au quatrième siècle l'Etat avait une gestion financière importante, il administrait des biens considérables et avait beaucoup de fermiers, soit pour la levée des impôts, soit pour les travaux publics, soit pour les propriétés des temples ?; aussi les débiteurs du trésor public étaient-ils nombreux. Ils ne payaïient pas toujours régulièrement, et on avait dû prendre des mesures contre eux; on avait même laissé subsister, ou remis en vigueur, à leur égard, la contrainte par corps*. Il n’y a donc rien d'étonnant à ce que, sachant que l'esclavage pour dettes était à l’origine du mal au début du sixième siècle, Aristote se soit représenté la situation analogue à celle du quatrième siècle ; constatant que les dettes envers le trésor public étaient nombreuses au quatrième siècle, il aura pensé qu’il en était de même au sixième. Il se peut toutefois que l’Etat se soit trouvé créancier dans quelques cas fort rares, à la suite de condamnations à des amendes, par exemple 5; l’annulation de ces dettes-là était ce qu'il y avait de plus normal, de plus facile et de moins choquant.

Il ne nous est guère possible, en l’absence de tout document, de nous rendre compte des conséquences économiques qu’eut la seisachtheia. La suppression des redevances qui pesaient sur la propriété foncière et la libération des hypothèques

1 Voir plus haut, p. 11258.

3 40. x., XLV, 2, XL VI, XLVII, XLVIII.

3 Jbid., LXIIT, 3; ils ne peuvent être héliastes.

4 Voir plus haut, p. 175. |

5 M. Swoboda, p. 202 n°, s’exagère l’importance et le nombre de ce créances. Voir plus haut, p. 120 n!.

diminuaient sensiblement le coût de le production du blé!; on peut donc penser que le prix de celui-ci baissa, ce qui était à l’avantage de tout le munde, quelques grands propriétaires exceptés. Mais une mesure aussi radicale, même dans une société économique moins développée que la nôtre, entraîne nécessairement après elle des troubles profonds, en tous cas un affaiblissement de la confiance ? et un ébranlement, on pourrait presque dire un anéantissement du crédit, phénomènes qui sont déplorables de toutes façons. Il faut y voir une des sources du mécontentement profond et prolongé dont Pisistrate saura profiter plus tard. D’autre part, la petite propriété, qui risquait d’être absorbée par la grande, fut sauvée; on connaît son importance dans les Etats grecs, autant au point de vue militaire qu’au point de vue politique et économique. A cet égard la réforme de Solon eut pour Athènes les conséquences les plus avantageuses.

Ï serait intéressant de savoir comment la seisachtheia fut accueillie par les Eupatrides dépouillés de droits anciens et de revenus qui devaient être assez considérables. On peut penser qu’ils n’en furent guère satisfaits. On voit des traces de leur mécontentement dans les fragments des poèmes de Solon *; il ne semble cependant pas être allé jusqu’à la résistance ouverte. Etaient-ils résignés d’avance *? Etaient-ils portés à la modération par l’exemple des malheurs bien pires qui avaient frappé les aristocraties voisines lorsqu'elles avaient voulu résister *? Nous l’ignorons.

Busolt, 112, p. 262.

3 Bœckh, Sfaatshaush., , p. 159.

8 Sol., jrg. 5, v. 2 et 3; Solon dut peut-être employer la force: frg. 36, v. 13. Il semble qu'Aristote, "46. x., XI, 2 et Plutarque, Sol, 16, fassent allusion à un poème perdu de Solon. — La phrase qu’on lit ‘46. +., XIII, 3: ovveBeBhrer yàp airois yeyovévas mÉévyoiv, me paraît par contre une déduction du philosophe ; voir plus bas, p. 264 nf.

4 Wilamowitz, Ariséi u. Ath., Il, p. 62.

ÿ À Mégare, on avait confisqué brutalement les biens des riches: Curtius, 16, p. 272; on leur avait même extorqué les intéréts qu’ils avaient déjà per-

Il semble que ceux qui bénéficiaient de la réforme de Solon eussent dû, eux au moins, être satisfaits. Il n’en fut rien, et, au premier moment, ils manifestèrent assez vivement leur mécontentement. Nous avons vu! que dans les jours de crise qui précédèrent la magistrature de Solon, on parlait ouvertement d’un nouveau partage des terres. Tout un parti s’était nourri de cet espoir. Solon pensait donner satisfaction à ceux qui le formaient, en les soulageant de leurs dettes et de leurs redevances et en leur accordant des avantages réels, qu’il jugeait inespérés pour eux? ; il se trompait. Il ne trouvait plus devant lui ceux-là seulement qui, dès le début, avaient réclamé cette mesure radicale; d’autres s’étaient joints à eux, les timides que la victoire avait encouragés et auxquels l'appétit était venu en mangeant. Ils étaient déchargés des obligations si lourdes qui avaient pesé sur eux si longtemps; mais ils en avaient bien vite oublié le poids; ils regardaient l’étendue considérable des terres qui restaient aux Eupatrides, et, les comparant à leur petit domaine, ils ne pensaient plus qu’à leur infériorité présente. D’autres hommes aussi, rachetés de la servitude, avaient recouvré leur liberté, ce qui était quelque chose assurément, mais n’avaient pas retrouvé leurs biens, tombés antérieurement aux mains de leurs créanciers. Des maux passés le souvenir est doux, dit le proverbe, et le cœur humain, bien que la phrase n’existât pas encore, était le même alors qu'aujourd'hui. La mauvaise humeur fut vive, sans que nous connaissions le détail de ses manifestations; Solon se vit obligé de se tourner contre les représentants du parti extrême *.

çus: ralvrokia : Plut., Quest. greæc., 18; J. Hudson Williams, 7. Æ S., 1903, P. 4-

1 Voir plus haut, ch. X.

2 "46, r., XIL, 5, v. 1-3.

4 Il devait exister dans l'antiquité des vers de Solon sur ce sujet, qui étaient autres que ceux cités par Aristote : ‘49. r., XII, et dans lesquels - Solon s’opposait aux revendications excessives des démocrates. C'est à ces vers qu'Aristote, 46, r., XI, a, et Plutarque, So. 16 init., font tous deux

Il nous reste de lui à ce sujet quelques vers qui sont d’entre les plus énergiques qu’il ait écrits. Dans la véhémence même qui anime ce court morceau, on sent la force de la résistance qu’il avait fallu vaincre : il ne se gêne pas avec ces gens qui, prenant leurs espérances pour des réalités, avaient supposé à Solon des intentions révolutionnaires qu’il n’avait jamais eues. De ceux qui croyaient trouver dans ses réformes une occasion - de se procurer une vie plantureuse et facile, il dit que ce n'étaient que de vulgaires pillards ; il leur reproche de s’être fait illusion sur son caractère; il n’admet pas qu’ils le considèrent comme un ennemi maintenant que les choses ont fini autrement qu’ils ne le désiraient ; il répète qu'avec l’aide des dieux, il a mené à bien ce qu’il avait promis, mais que l’exercice d’un pouvoir tyrannique lui a toujours fait horreur et qu’il n’a jamais eu l'intention « de donner sur le sol de sa patrie égale part aux bons et aux méchants?, » ce qui veut dire aux nobles et aux roturiers $. L’emploi de ces mots est conforme à l’usage de la langue de cette époque; mais n’est-ce pas typique que ce profond sentiment de caste que l’on retrouve ici encore chez celui dont on fit plus tard l’apôtre de la démocratie? Cette expression à elle seule peint mieux le caractère de Solon que toute la phraséologie du quatrième siècle.

Les réclamations du parti extrême n’étaient pas aussi platoniques et vaines qu’il pourrait nous le sembler aujourd’hui. Confisquer les terres des riches et les répartir entre les pau-

allusion: Wilamowitz, Aristt. u. Ath., 11, p. 305 ss.; C. F. Lehmann, X/0, II (1902), p. 335 en note. — Grote, Il, p. 306, 307, contestait le récit de Plutarque ; il n'admettait pas que le peuple athénien eût désiré un nouveau partage de terres ; il pensait que Plutarque avait commis cette erreur en jugeant de ce qui s'était passé à Athènes d’après ce que nous savons de Sparte. Cette hypothèse est inadmissible : l'accord de l”"48. +. avec Plutarque montre très clairement que ces deux récits ont une source commune qui n'est autre que des vers de Solon.

1 "40. r., XII, 3.

2 Jbid., v. 9.

3 Voir plus haut, p. 85 n°.

vres, c’étaient là choses corñrnunes en Grèce! au séptièthé et au sixième siècles, comrné plus tard ; l’état fragrnentaire de nos sources fait que nous n’en connaissons que peu d’éxemples anciens ; pour l’époque mieux connue des cinquième et quatrième siècles, lé fait est suffisimiient attesté; Thucydide ? parle d’une confiscation et d’un nouveau pâttage des terres projeté par les habitants de Léontini; il n’äjoute pas un mot qui puisse nous faire penser qu’il trouve cela étrange : au contraire cela s’était passé si souvent que les anciens n’en étaient pas frappés comme nous. Platon $ cite cette mesure comme le corollaire naturel de la suppressidn des dettes. Aristote } en parle à plus d’une reprise comme d’une chose qui s’était passée souvent 5.

Solon résista aux passions populaires ; il ne céda pas 6; il ne flatta pas la foule pour assurer sa popülarité. Plusieurs sans

1 J. Burckhardt, I, p. 181 ss., 208, 269 : c’est aùssi la première des réclamations des démocrates syracusäins : Plut, Dion, 37.

? Thuc., V, 4, à.

3 Plat., Lors, IL 684 D, E; V, 736 C; voir plus haut, p. 190 nt.

4 Pol. 13054 5: parmi les excès des démocraties, Aristote cite : .….ràc oùoiaç ävaSéorovc rosdvyrec… Ibid, 1307a 1 : | ressort d'u poème (perdu) de Tyrtée qu’il était question d’en faîre ‘un à Sparte lors de MN guerre de Messétiie : OAiBéuevor yép revec Érà rdv TéAeuov 7Eiouv &védaorov roceïv r}v xOpav. Id., 19098 14 : dei d'êv pèv raig duonpariaung rov evrôpuy geldecüai, ji} m6vov TE ràc xrhoeic un Toteiv àvadäorouç, àÀAà umydè Toùc Kaprobg, à Ev Evimç Toy moÂrev AavOäve yrvOpevoy.

$ On en connaît très bien un cas qui s’est produit à Ephèse au premier siècle avant notre êre : Dareste, Nouv. revue hist. du droit, 1 (1877), p. 160 5s. Inscript. jur. gr., À, p. 22 ss.

6 M. Swoboda, p. 276, est d’un autre avis: la situation des ékryépro Auraît éte après la seisachtheïa pire qu'avant si on ne leur avait donné des terrès (d'après cet auteur, ils n'étaient pas entrés en poskession des terres qu'ils cultivaient pour les nobles); s'appuyant sur \a loi citée pàr Aristote, Boz., 1266b 15 55. (voir plus haut, p. 186 n!), M. Swoboda pense que Solon fixn un maximum à la propriété et partagea le reste. Cela ne me semble pas vonforme aux sources (poésies de Solon); nous interprétons différemment Ÿ loi citée (voir plus haut, p. 186) et nous sommes d’un autre avis sur la sitéàtion faite aux pauvres par la seisachtheia (voir plus haut, p. 203).

doute luf en gardèrent râncune. Ce dut être pour lui une constatation pénible que celle du peu de reconnaissance qu’on lui témoignait; on comprend qu’il ait désiré un peu plus tard s'éloigner d’une patrie où il avait rencontré tant d’ingratitude. Cépendant s’il y eut des mécontents irréductibles, qui se retrouvèrent plus tard dans les bandes sur lésquelles Pisistrate s’appuya pour arriver à [à tyrannié, il semble que la masse du peuple ait vu au bout de quelque temps le bon côté de cette réforme. Je n’en veux pour preuve que le nom de seisachtheia qui lui fut donné. C’est un mot d’originé populaire destiné à rappeler un souvenir agréable et à évitér une appellation de mauvais augure !. Un sacrifice solennel fut célébré pour mettre sous la protection des dieux cette réforme si importante ?, et la rendre irrévocable ; peut-être fut-il répété d’anñée en année en souvenir de cet événement heureux; c’est à cela que ce nom a dû de subsister 5.

La mesure prise par Solon nous paraît, à nous autres modérnes, révolutionnaire au premier chef#; nous n’hésitons pas à l’appeler une spoliation 5. Les Grecs, même au quatrième siècle, ne là jugeaïent pas ainsi; ifs avaient vu tant de révolutions qu’ils appelaient une suppression de dettes, comme celte que fit Solon, tout simplèment une mesure démocratique f. Habitués comme ils l’étaient aux luttes de partis qui avaient dégénéré en guerres civilés et en conflits sanglants irréconciliables, ils considéraient les attentes portées aux droits de ceux qui possédatent comme une quéstion de puissance bien plis

1 J. Burckhardt, 1V, p. 218. Plutarque, Sol, 15, voit dans ce terme ane ruse de Solon qui voulait faire admettre sa réforme en la parant d’un beau nom.

3 Plut., Sol., 16.

3 Wilamowitz, Ansti, u. Ath, IL, p. 62.

4 Ed. Meyer, Gesch. des Alerth., T1, 8 406, p. 651; M. Swoboda, p. 235, dit : « procèdé révolutionnaire, mais qui épargna à Athènes la guerre civile. »

$ J. Burckhardt, loc. cit.

que comme une question de justice. Platon! voit dans la suppression des dettes une source de querelles violentes, de résistances et de difficultés inextricables ; voilà tout. Aristote ? montre combien ces procédés de gouvernement sont imprudents : ces abus de pouvoir vis-à-vis des classes possédantes finissent par les irriter et les poussent à une résistance qui souvent peut devenir fatale au gouvernement démocratique; il n’envisage jamais le côté moral de la question, parce qu'il n'existe pas pour lui.

Nous ne savons pas comment Aristote appréciait la seisachtheia, mais nous connaissons son idéal politique ; le remède radical appliqué par Solon était trop contraire au goût du philosophe pour la mesure, pour qu'il pût l’approuver. Au quatrième siècle, plusieurs considéraient aussi cette réforme comme une faute. Dans l’école d’Isocrate, qui noyait toutes les disputes du passé sous les flots de son éloquence abondante et traçait sans se lasser un large tableau du bon vieux temps *, on avait sans doute la même conception; ce sont fort probablement ces sentiments qui engagèrent Androtion à chercher une autre explication à cette mesure si critiquable ; il eut alors l’idée de faire de la seisachtheia le résultat de la réforme monétaire. C’est aussi pour nous une raison de plus ‘pour ne pas admettre son hypothèse.

Athènes était devenue une place de commerce de première importance ; les banques s’y étaient installées en masse; le marché de l'argent y avait son centre principal pour toute la mer Egée. On comprend qu’une suppression des dettes fût considérée comme un des dangers qui pouvaient menacer à nouveau Athènes. Les Athéniens étaient des gens d’affaires

1 Plat., Loss, III, 684 D, E; V, 736 C; voir plus haut, p. 190 nt.

3 Aristt., Pol., 13046 21-1305a 7: àdukobuevos … où yvopuor…. KaréAvoav Tèv duov … aduxovvreg Toùç yvopluovuc ouvioraciv. Cf. 1309a 14 s5.; voir plus haut p- 210 ni.

3 Voir l’Aréopagitique et le Panathénaïque.

suffisamment avisés pour s’en rendre compte : nous ne voyons jamais surgir de propositions semblables, pas même aux plus mauvais jours de la démagogie. Il n’est cependant pas étonnant qu’on ait pris quelques précautions à cet égard. Dans une - formule de serment politique, dont nous ne savons malheureusement pas grand’chose, on trouve ces mots : « Je ne voterai pas la suppression des dettes privées, ni un nouveau partage des terres des Athéniens!. » Il se peut que cette formule ait déjà été introduite par Solon lui-même qui voulait empêcher que, dans la suite, on ne se servit une seconde fois de lexpédient qu’il avait employé.

Il se peut aussi qu’elle soit postérieure; elle aura été introduite on ne sait quand, puis maintenue par ce peuple léger qui pourtant se rendait compte que la sécurité et le crédit sont les bases de tout Etat commercial. Je crois que ce serait commettre une erreur que d’y voir l’expression d’un sentiment d'équité; il faut v voir bien plutôt le résultat de lexpérience des Athéniens : ils avaient pu apprécier les suites des atteintes au droit de propriété qui s’étaient produites dans les villes ou dans les îles voisines.

Avec l'idée que nous nous faisons de la sagesse et de la modération de Solon, nous avons une peine infinie à admettre de sa part un procédé qui nous semble si injuste et si brutal. Beaucoup d’historiens © n’ont pu s’y résoudre et s’en tiennent à l'explication d’Androtion, d’autres 3 hésitent et ne se décident

4 Démosth., XXIV, 149: … oùdè rüvy ypeov rov idiuv Grokomàç oùoè yÿç àvadaoudv Tic 'Aümvaiuy où’ oixiov (ynpsoëua). Ce texte fait partie d’un décret intercalé dans le discours de Démosthène sous ce titre: Serment des heliastes Ce serment n'est pas authentique dans son ensemble, mais il est formé de fragments authentiques réunis par un grammairien postérieur : M. Fränkel Hermes, XIII, p. 432 ss.

3 Bœckh, Staatshausk., 1, p. 159; Curtius, M, p. 317 ss.; Duncker, V', p. 168; Hultsch, Mefrol?., p. 200 ss., 507; Babelon, p. 21 (avec une légère modification, voir plus bas, p. 257.)

8 Holm, I, p. 469.

pas ; quelques-uns {, se basant sur le passage de Denys d’Halicarnasse que j'ai cité plus haut, n’admettent qu’une suppression partielle des dettes; j’ai déjà eu l’occasion de montrer que je ne partageais lavis ni des uns, ni des autres.

Dans l’état de nos sources, il est impossible de ne pas admettre l’explication traditionnelle qui nous a été transmise par les historiens anciens et qu’ont suivie la plupart des modernes ©. Mais presque tous ceux-ci cherchent à excuser Solon et plaident pour lui les circonstances atténuantes. C’est là un point de vue auquel je ne puis me placer.

Solon prit une mesure énergique, mais qui n'était pas inusitée à son époque. Îl supprima des redevances dont l’origine était oubliée et dont le sens était ignoré de tous; il supprima des dettes dont la plupart étaient le résultat d’un régime politique suranné avec lequel il rompait. Il s’agissait tout autant de briser une oligarchie puissante que de soulager une classe pauvre opprimée. Dans l’arsenal des armes que Solon avait à sa disposition, il prit une des plus terribles ; la rudesse de ses coups est un effet de la rudesse des temps. Mais son caractère n’est pas terni, ni sa réputation de sagesse atteinte, parce qu’il a employé les moyens qui étaient ceux de son époque. On peut discuter l’opportunité de leur emploi ou létendue de leurs résultats ; on ne doit pas se demander's’il y avait là justice ou injustice : c'était une question qui ne se posait pas.

1 Grote, Il?, p. 307; Thumser, $ 66, p. 375; Pœhlmann, Gesch. des ant. Komm., II, p. 109 ss.

3 G. Perrot, Droit public, p. 125; Kæœhler, Ath. Mitt., X (1885), p. 152; Keil, p. 168 ss.; Gilbert, Gr. Sfaatsalterth., L?, p. 143; Wilamowitz, Arisit. u. Ath., Il, p. 62; Beloch, Gr. Gesch., I, p. 323; Guiraud, Propr. fonc., p. 208 en note; Busolt, IL, p. 259 n?; Dareste, Nouv. ét. d'hist. du droit, p. 3 ss.; Swoboda, p. 222. De même, Fustel de Coulanges, Cifé ant., p. 316; Beauchet, IF, p. 536 ss. ; Clerc, Métèques athéniens, p. 344 (ces trois derniers auteurs n’admettent qu'une suppression des redevances féodales, voir plus haut, p. 203 n').

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