CHAPITRE XXI
Conclusion.
L'œuvre politique de Solon ne fut pas mieux accueillie que ne l'avaient été ses réformes économiques. Les uns lui reprochaient ses innovations : le pouvoir qu’il mettait entre les mains du peuple et l’indépendance qu’il donnait à celui-ci; les autres, mis en appétit par ce qu’ils avaient gagné, trouvaient que le législateur laissait subsister trop de vieilles institutions et que les Eupatrides et les riches restaient en possession d’une trop grande influence. Comme cela arrive d’ordinaire à ceux qui cherchent à concilier des partis opposés, on trouvait qu'il avait fait trop ou pas assez. À ces critiques, Solon répondait par des vers auxquels nous avons déjà fait allusion !. Mais les cris de mécontentement augmentaient : on voulait des changements plus profonds; ces réclamations venaient surtout du parti populaire, enhardi par ce qu’il avait gagné et qui aurait voulu plus encore. Solon, nous l’avons vu, n’était pas homme à accorder à la foule le droit et le pouvoir d’agir à sa guise, c’est-à-dire de se conduire à lPégard des anciens gouvernants comme les partis démocratiques lavaient déjà fait et devaient le faire plus tard encore en Grèce. D’autre part, il était trop
1 Sol., frg. 5, 7, 31-38 et frg. nouveau, "40. 7., XI, 5.
respectueux de la loi, trop plein de confiance dans les moyens doux, il répugnait trop à l’emploi de la force pour imposer son autorité et faire régner l’ordre par la violence, en se disant que la fin pouvait justifier les moyens. Il préféra quitter Athènes! pour ne pas se voir forcé de prendre des mesures contraires à son caractère. Pour empêcher ses concitoyens de modifier les lois qu’il venait de promulguer, il leur fit jurer de les observer et s’en alla. Le fait n’est pas douteux; les sentiments dans lesquels il partit pour cet exil volontaire étaient exprimés dans une élégie que nous ne connaissons que par les paraphrases des historiens.
Les Athéniens gardèrent religieusement leur serment dans sa lettre; ils n’apportèrent aucun changement à la constitution de Solon. Mais ils n’en observèrent pas plus la lettre que l'esprit; ils la violèrent ouvertement et négligèrent les recommandations d’union et de concorde que le législateur leur avait faites ; pendant les dix années qui suivirent, les luttes politiques furent des plus violentes 2. Solon qui avait cru, en poète et en patriote, qu’il suffisait de mettre la machine en marche pour que tout allât bien, dut en être profondément déçu. La machine ne marchait pas; il ne voulut cependant pas y remettre la main; il restait idéaliste, et se fiait au temps pour réparer toutes choses. Mais quand il revint à Athènes, il put voir que
1 Sur ce sujet les auteurs anciens sont unanimes; la tradition doit donc venir d’une source commune, qui ne peut être qu’un poème perdu de Solon : Hérodt., 1, 29: Zéluv.… aredfunce érea Oéka…. tva dÿ #4 Tiva Tüv vOuuY avaykaoôÿ Avoa rwv £ôero. aÿroi yàp oùk oiof Te 4aav air room "Aëmvaiot * 6ç- Kiouot yàp ueyäloiot kareiyovro déka ërea xphoecôaz vôpouct rois âv oge Z6Awv Ogre. Aristt., 40, r., XI, 1: BovAbuevos re Tadru Kiveiv ufre amrexhävecbai rapov, ànodmuiav érotfoaro.… eimüy &ç oùy met Oéka érowv. De même, Plut., Sol., 25. — M. C. F. Lehmann, Zur Geschichte und Ucberlieferung des ionischen Aufstandes, Klio, 11 (1902), p. 334, pense qu’en 593 Solon assista à la reddition des comptes de son archontat et qu’il ne partit qu’en 592. Il n’est pas possible de fixer une date aussi précise; cf. Busolt, II, p. 298.
2 A8. r., XIII.
3 Wilamowitz, Aristi. u. Ath., Il, p. 65 ss.
la situation ne s’était pas améliorée : un danger nouveau apparaissait à l’horizon. S'appuyant sur la foule mécontente, un homme à la parole séduisante se préparait à conquérir le pouvoir suprême. Clairvoyant et désintéressé comme toujours, Solon intervint par ses conseils !; on ne sut ou ne voulut pas voir le danger. Pas plus alors qu'auparavant, Solon ne crut devoir recourir à la force pour sauver sa patrie ; il assista aux. débuts de la tyrannie de Pisistrate ? et mourut en se disant peut-être qu’il avait échoué dans ce qui avait été la grande œuvre de sa vie.
Sitôt après, nous assistons à la renaissance d’Athènes sous Pisistrate et ses fils : Papaisement se fait dans les esprits, le développement économique prend un essor inconnu jusque-là; la politique extérieure est heureuse; Athènes devient le centre d’une vie littéraire brillante. Après un demi-siècle environ de ce gouvernement, elle est capable de grouper tous les Grecs autour d’elle dans la lutte nationale contre les barbares.
On comprend sans peine, qu’en présence de ces faits l’opinion des historiens sur la valeur de l’œuvre de Solon ne soit pas unanime.
1 Sol., frg. 9, 10,11 et12
? ]1 ne rentre pas dans notre plan d'étudier la chronologie de Solon dans ses rapports avec celle de Pisistrate; c’est là un sujet plein d’obscurité et sur lequel on discutait déjà dans l'antiquité : 40. x., XVII, 2. — 11 est hors de doute que Solon a assisté aux préparatifs du coup d’état de Pisistrate ; ses vers le prouvent. Ils ne peuvent en effet se rapporter à la tentative de Damasias, comme le suppose M. C. F. Lehmann, Xio, II (1902), p. 334 ss. — Quant aux nombreuses légendes qui existent à ce sujet, voir ‘40. r., XIV, 2: Plut., Sol. 30 et 31, il semble qu'elles proviennent, pour une bonne part, de vers de Solon, aujourd’hui perdus. En particulier, le récit qui nous montre Solon déposant devant sa porte ses armes, désormais inutiles, pourrait bien avoir à sa base une image poétique mal comprise. En tous cas, ce trait caractérise fort bien la politique de Solon, mème s’il faut n’y voir qu’une invention postérieure : Solon, en effet, revétait bien son armure, mais, plutôt que de faire usage de ses armes, il préférait renoncer à la lutte et laisser le champ libre à des hommes d’un cœur moins généreux, mais d'un esprit plus pratique.
L’antiquité, nous l'avons vu!, avait très généralement fait de Solon le héros fondateur de la démocratie athénienne ?; d’où il résulte que les jugements que l’on portait sur son œuvre dépendaïent des opinions politiques de celui qui en parlait. Certains le blâmaient et l’accusaient de fautes et même de crimes qu’il n’avait point commis. Mais les ouvrages conçus dans cet esprit sont perdus, et il ne nous reste que des réfutations de ces accusations. Tous les auteurs que nous possédons encore font de lui le modèle des politiques, comme celui des sages. Ils lui attribuent, sans aucune critique, les institutions qui ont fait la grandeur d’Athènes, ainsi que la gloire d’avoir provoqué le brillant développement de cette ville; ils rendent les circonstancés, le malheur des temps et la faiblesse des hommes responsables de tout ce qui a amené la chute de ce splendide, mais fragile édifice. Aristote 5 luimême, quoique formulant un jugement plus juste, ne s’écarte pas, au fond, de l’avis de ses contemporains.
Lés historiens modernes ont suivi Aristote et Plutarque. Grote * entr’autres suit surtout Aristote. Il s’appuie sur le passage de la Politique que je viens de citer et sur le fragment 5 de Solon, pour montrer que celui-ci n’a fait que donner au peuple le pouvoir nécessaire : la démocratie athénienne, telle qu’elle existait à l’époque de Périclès, ne remonte pas à Solon. Solon a mis le peuple en état de se défendre contre l’aristocratie; il lui a donné les moyens d’apprendre peu à peu à se gouverner seul; malgré les changements qu’elle a subis plus tard, la constitution de Solon est restée la base du droit pu-
1 Voir plus haut, p. 26 ss.
? 11 vaut la peine de noter que Polybe, VI, 43 ss., parle, avec un mépris non déguisé, de la constitution d'Athènes et de la gloire éphémère de cette ville ; il n’aimait pas la démocratie, aussi ne mentionne-t-il pas plus Solon qne Périclès.
3 Aristt., Pol, 1273b 35: Z'éAuva G'êvior uèv oiovrar yevéoôa vouo0éryv oruvcailov KTÀ,
# Grote, Il?, p. 326, 327.
blic athénien, tant elle était la personnification même du génie attique. Curtius ! est plus expressif encore : « L’œuvre de Solon est le plus parfait produit de l’art du législateur; » on aurait tort de la juger d’après ses résultats immédiats : la tyrannie eut sans doute un succès plus rapide, mais de moindre durée; Solon a obtenu ce qu’il désirait: « car, au milieu de toutes les fluctuations de la politique athénienne, son œuvre est restée la base juridique et constitutionnelle sur laquelle reposait l’Etat; elle fut la bonne conscience du peuple athénien et ramena toujours, et sans grand effort, ce peuple si léger dans le droit chemin. »
Il y a là certainement quelque exagération. Les modifications qui ont été faites à la constitution athénienne depuis Solon ne l’ont pas toujours été dans l'esprit de celui-ci. L’auteur de ces vers :
Ju pèv ydo fdwxu Togov yéoas, Booov àTaoxEi, Tuuÿs 0ùT ” dgelwy oùT ” ÊTOPESAUEVOS $.
n'aurait sans doute pas vu sans indignation l’usage que l’on fit très souvent de son nom; il n’aurait pas reconnu dans le peuple souverain, siégeant à l’Assemblée ou au tribunal, tel qu’il nous est décrit à la fin du cinquième siècle, le peuple qu’il avait armé contre l’oppression de l’oligarchie; le sage qu’il y avait en Solon aurait été choqué par ces excès démagogiques; son sens politique aurait discerné aussitôt les grands dangers que ces innovations faisaient courir à la république. On reconnait aujourd’hui que l’œuvre de Solon ne peut être exaltée en bloc ?. La constitution qu’on lui attribue n’a eu, à
1 Curtius, I6, p. 334, 335.
1 Quoi qu’en disent certains auteurs, par ex.: Holm, I, p. 473 ss.
4 Sol., frg. 5, v. 1 et 2.
4 Il y a toujours eu des amateurs de paradoxes, pour soutenir Île contraire de ce que pensaient tous leurs contemporains. J. Schwarcz (Die Demokratie, 1, die Demokratie von Athen) intitule son second chapitre: Fchlschlagen der Timocratie des Solon. Cet auteur reproche (p. 10 ss.) vive-
aucun égard, le caractère définitif qu’on lui à prêté si souvent. Sur le terrain politique la lutte a continué après lui aussi vive qu’elle l’avait été avant lui; toutefois Solon pouvait regarder son œuvre avec fisrté, et l’histoire lui a donné raison : si le compromis politique qu’il avait tenté ne pouvait durer, d’autre part il avait mis fin à la misère sociale. Ses réformes dans ce domaine ont été définitives et sont bien plus importantes que ses réformes politiques !.
Nous avons vu*, en effet, que parmi les réformes politiques attribuées à Solon, il y en a peu pour lesquelles cette attribution soit absolument attestée: par exemple l’établissement de la timocratie, l’établissement du sort comme procédé d'élection, l’organisation de l’Aréopage, sont des institutions qui toutes existaient avant lui et auxquelles il n’a apporté aucune modification essentielle. La création du Conseil des Quatre-Cents, l'augmentation des compétences de l’assemblée du peuple sont des mesures douteuses et qui n’eurent, semble-t-il, — à supposer qu’elles aient été prises, — que peu d’influence sur la politique athénienne au sixième siècle. Les autres lois politiques attribuées à Solon ne sont pas plus sûres. De toute cette œuvre, à laquelle on donne pom-
ment à Solon de ne s'être occupé ni de la culture, ni de l'éducation (!) de son peuple; plus loin, p. 17 ss., il déclare que la constitution de Solon n'était pas viable, parce que tout le pouvoir politique était entre les mains de la propriété foncière au détriment des classes laborieuses qui gagnaient leur vie autrement que par la culture du sol; que (p. 20) le peuple était incapable de se gouverner parce qu’il manquait de maturité d'esprit et que Solon ne fit rien pour lui en donner; que Pisistrate, en revanche (p. 21 ss.), est un homme de premier ordre, etc. Schwarcz démolit complètement ce qu'il appelle le gouvernement de hobereaux (/unkerthum), institué à Athènes par Solon. Je ne crois pas nécessaire de m'arrèter à réfuter ces assertions, issues de préoccupations et de préjugés politiques et sociaux tout à fait modernes, et qui devraient rester complètement étrangers à la science historique. :
1 C’est l'opinion de M. Ed. Meyer, Gesch. des Alterth., Il, $ 411, p. 622 ss,, de Holm, loc. cif., et de bien d’autres.
2 Voir plus haut, ch. XX.
peusement le nom de constitution, il ne reste donc que létablissement du tribunal populaire comme instance d’appel et comme cour de justice, pour corroborer les comptes des magistrats et approuver leur gestion. Ïl va sans dire qu’on ne peut contester la grande importance de cette institution qui fut la base de la démocratie athénienne. Mais elle ne prit ce caractère qu’au cinquième siècle; et ce fut là une déformation de ce que Solon avait voulu, car, dans son intention, le tribunal n’était entre les mains du peuple qu’une arme de défense contre l'aristocratie.
Au contraire, ses réformes économiques, dont l’authenticité est assurée, eurent des conséquences immédiates et définitives : les mesures de Solon, en faveur des pauvres, des serfs aussi bien que des endettés, avaient eu pour résultat de faire cesser l’asservissement de toute une classe et de dégager ceux que les nécessités des temps avaient jetés dans la dépendance de la noblesse. C'était la fin du moyen âge; la suppression de la contrainte par corps allait empêcher que jamais situation pareille pût se reproduire. Solon ne s’était pas contenté de détruire, il avait voulu procurer une vie plus large aux classes qu’il avait libérées. Les mesures qu’il avait prises en vue d’améliorer les conditions du marché et de faciliter le commerce étaient, tout autant que les garanties des droits politiqueÿ, destinées à assurer l'indépendance des citoyens. Ainsi, c’est sur les bases que Solon avait posées que Pisistrate et ses fils travaillèrent et assurèrent l’existence de la puissance athénienne.
Dans tout cela Solon avait vu clair : son œuvre ne subit aucune atteinte, le moyen âge ne reparut plus à Athènes, les riches ne tinrent plus les pauvres sous leur domination. Les réformes de Solon eurent dans ce domaine un succès complet, plus complet même qu’il ne pouvait l’espérer. Tandis que dans toutes les autres cités grecques, nous voyons l’organisation de la propriété et les rivalités de classes amener des luttes sanglantes, jusqu’au moment où Rome étendit sur la
Grèce son empire et sa paix, Athènes vécut tranquille sous ce rapport. | |
C’est à Solon qu’elle doit d’avoir échappé aux horreurs des luttes sociales. C’est à ce titre surtout ! que sa mémoire a mérité de vivre et son nom de demeurer gravé dans le cœur des Athéniens. |
1 Et aussi grâce à ses poésies, mais pas uniquement à cause d'elles, comme le dit M. de Wilamowitz-Mœællendorf, Aristt, u. Ath., Il, p. 61.