‹ Quelques réformes de Solon. Essai de critique historiqueChapitre 6 sur 65 · I. LES AUTEURS · texte numérisé non relu

I. LES AUTEURS

La biographie de Plutarque est sans contredit ce que nous avons de plus complet et de plus détaillé sur Solon. Le portrait que Plutarque donne du législateur d'Athènes fut définitif pour lantiquité; c’est de cette œuvre que dérivent tous les récits qui ont suivi, sauf peut-être la compilation de Diogène Laërce. (C’est dans Plutarque que, jusqu’à une époque très récente, les historiens modernes, eux aussi, ont cru trouver l’image exacte de Solon. Ainsi Plutarque a eu une influence considérable sur l’opinion que l’on s’est faite longtemps du caractère et de l’œuvre de Solon.

Plutarque est sans doute un auteur agréable à lire, mais la tendance moralisatrice de son œuvre et le manque d’esprit critique dont il fait preuve trop souvent, même pour un ancien, enlèvent beaucoup de sa valeur aux yeux des historiens. Il nous rend cependant un grand service dont nous devons lui être reconnaïssants : il nous transmet une foule de renseignements tirés d’auteurs aujourd’hui perdus. En reproduisant, parfois sans grand discernement, les opinions et les données de ses prédécesseurs, il a mis à notre disposition des sources dont importance est inégale, mais qui sans lui ne seraient pas par-

venues à notre connaissance. [Il est donc naturel que l’on se soit efforcé de démêéler dans les Vies parallèles ce qui revient à chacun des auteurs dont Plutarque s’est servi. Grâce à ces travaux nous savons avec assez de précision quelles sont les sources premières de ses biographies. En les étudiant à leur tour, on est parfois arrivé à nous donner même les sources de ces sources.

Cette méthode est légitime. Il faut toutefois remarquer en passant que, malgré les soins qui ont été mis à ces travaux, les résultats obtenus ne sont que des hypothèses, séduisantes, vraisemblables, impossibles à réfuter même, mais qu’il faut se garder d’y voir des vérités absolument établies. Avant la découverte de l’Aônvatwr rodxeia d’Aristote, W. Oncken ! prouvait d’une façon analogue et tout aussi légitime que l’ouvrage d’Aristote était à la base de tout ce que les auteurs postérieurs, — Plutarque en particulier, — ont écrit sur la constitution athénienne. La découverte du papyrus de Londres a détruit cette hypothèse. De même la découverte d’un manuscrit de Didyme, d'Hermippos ou d’Androtion pourrait bien renverser les hypothèses récentes qui font de ces auteurs les sources dernières d’une grande partie de nos connaissances sur l’histoire d’Athènes.

Cette réserve faite, nous pouvons passer à l’étude des sources de la biographie de Solon par Plutarque. Elles ont été déterminées par Keller? et surtout par Prinz *, dans une dissertation pleine de sagacité et de mesure que je suis volontiers. Les principales sources que ce dernier auteur indique sont : d’abord les poésies de Solon, puis Didyme, grammairien du premier siècle avant J.-C., qui avait écrit un traité zepi T@v déovwr rüv Z6wvos ! ; enfin Hermippos, compilateur alexandrin du troi-

1 Oncken, Sfaatslehre des Aristoteles, p. 411.

? Keller, Uerber die Quellen des Plutarch u. s. 1.

3 Prinz, De Solonis Plutarchei fontibus.

“ Mentionné par Plutarque, So/os, chap. 1. Il est évident qu’on ne peut

donner avec une parfaite exactitude le titre d’un ouvrage complètement perdu; cf, O. Seeck, Kio, IV (1904), p. 289 ss.

sième siècle probablement, dont on avait dans l’antiquité des ouvrages nombreux, entr’autres un xepi rüv éxrà aopüv et un repè vouober@v. Il semble probable que c’est par l’intermédiaire de ce dernier seulement que Plutarque a connu les auteurs plus anciens comme Androtion ou même Hérodote; il en est de même de Théophraste, s’il est vrai que les vôuoc de celui-ci ont été utilisées par Plutarque !. Prinz? ajoute le nom d’Aristote à la liste des sources d’Hermippos. À en juger cependant par certains détails, par des différences dans les citations$, comme aussi par l’idée générale que les deux auteurs semblent se faire de la personnalité de Solon, puisque Plutarque, c’est-à-dire Hermippos, le représente selon la tradition démocratique, tandis qu'Aristote s’y oppose parfois À, il se pourrait bien que ni Hermippos, ni Plutarque n’aient connu ou utilisé l'’Alnvatwy rodreia : cet ouvrage sans doute ne donnait un récit ni assez piquant, ni assez romanesque pour leur goût. Les ressemblances que l’on trouve entre Aristote, d’une part, et Hermippos, soit Plutarque, d’autre part, s’expliqueraient alors par l’emploi d’une source commune, l’atthidographe Androtion probablement.

Quoi qu’il en soit, nous sommes ramenés à des sources du troisième et du quatrième siècle, car Didyme s’est servi certainement des ouvrages analogues de Démétrius de Phalère ou de Théophraste : il n’était lui-même qu’un compilateur ; de même, c’est dans un choix, dans des extraits de l’époque alexan-

1 Cette opinion a été défendue par Dümmler, Hermes, XXVII (1892), p. 261 et 262.

? Prinz, p. 41.

3 Cf. les fragments des poèmes de Solon cités par Aristote, 40. x., V et XII, avec ceux cités par Plutarque, Sol., 2, 14, 15, 16 et 18.

4 Keil, Solonische Verfassung, p. 185 ss.; par ex., Aristote, 40. x., XI, 2; XIL, 3, 5, accentue beaucoup plus que Plutarque, Sol. 16, l'opposition entre Solon et les mécontents du parti populaire.

5 Busolt, Gr. Gesch. Il?, p. 41 n? ad fin.

8 Keil, p. 40 ss.; Busolt, Il, p. 415.

drine, ou dans Hermippos que Plutarque a puisé les poésies de Solon qu’il cite; il ne semble les avoir connues qu’à l’état de fragments.

C’est sensiblement à la même époque que remontent les sources de Diogène Laërce; elles sont, à peu de choses près, les mêmes que celles de Plutarque, ainsi que le montre une comparaison minutieuse des deux auteurs*; il semble seulement que Diogène ne se soit pas servi directement d’Hermippos, mais d’un ouvrage qui en dérivait; le choix des poésies de Solon, qu’il avait à sa disposition, était moins bon que celui qui avait été utilisé par Plutarque#. Il n’est pas besoin d’ajouter que l’autorité de Diogène est très faible. Les sources du livre IX de Diodore étaient probablement les mêmes *. Il ne nous reste de lui malheureusement que des fragments sans grande valeur.

La découverte de 1891 nous a procuré une source nouvelle d’une valeur bien supérieure à tout ce que nous avons examiné jusqu'ici. L’Oyvatwr modreia à été étudiée plus que tout autre œuvre de l’antiquité, à part celle d’Homère peut-être ; la liste de tous les ouvrages dont elle a été l’objet remplirait plusieurs pages °. En ce qui concerne les sources, il semble établi aujourd’hui que, dans la partie historique de son œuvre, Aristote a suivi dans ses grandes lignes l’ Ar6és d’Androtion 8, élève

1 Leutsch, PAhilol, XXXI (1871), p. 135 et 136. Niese, Historische Unier suchungen, p. 4.

? Niese, /bid., p. 2 ss.

3 Jbid., p. 4.

1 Busoit, Il?, p. 60, n!.

* Voir dans Busolt, Il, p. 15 n°. et p. 32 n°. et V. v. Schæffer, Bursian's Jahresbericht, LXXV (1893), p. 1 ss. et LX XXII (1895), p. 181 ss.

5 Busolt, Il, p. 33 ss., 41 ss. Ceci a été contesté par M. O. Seeck, X7io, IV (1904), p. 287. Constatant (p. 282 ss.) que, dans la partie historique de son œuvre, Aristote ne parle pas d'événements postérieurs à l’année 392 (40. r., XLI, 3), il pense qu’il a suivi une chronique rédigée peu après cette date par quelque Athénien, témoin oculaire des derniers événements du cinquième siècle, ce qui expliquerait la prudence de ses jugements sur les hommes de

d’Isocrate le rhéteur. Androtion était de peu l'aîné du philosophe, presque son contemporain; nous avons déjà vu qu’il fut usilisé par Hermippos et, par conséquent, par Plutarque. Mais Aristote n’était pas homme à suivre servilement une source. Nous pouvons le constater quand il s’agit d'Hérodote : quoiqu'il emploie souvent les mêmes mots que celui-ci, il le juge, le rectifie ou le complète suivant les besoins, en se servant des renseignements qu’il trouve dans d’autres écrits. Il n’a pas été difficile de déterminer deux classes au moins dans les autres sources d’Aristote ?. Il y a des récits à tendance démocratique ; il les introduit par ces mots 6 Tv dmuoruxüv Âôros, ou d’autres équivalents #. D’autres ouvrages, qu’il combat souvent, provenaient des milieux aristocratiques *. On a reconnu parmi ceux-ci, avec une très grande vraisemblance, l’Arôts du fameux Kritias5, l’un des trente tyrans. Aristote a beaucoup

cette époque et son silence sur tout ce qui pourrait être compromettant. Je ne crois pas devoir admettre cette hypothèse. En effet, il est probable que c’est à dessein qu’Aristote s’est arrèté dans son récit à la restauration du gouvernement démocratique. Le fait qu’il ne mentionne pas Alcibiade ou tel autre homme politique du cinquième siècle provient de ce que leur nom n’avait aycyne place dans l'histoire de la constitution athénienne. Il se peut toutefois que, soit directement, soit indirectement, Aristote ait utilisé une chronique du genre de celle dont parle M. Seeck. Il y a certainement bien des remarques intéressantes dans l’article qu’il a consacré à ce sujet. Je mentionne, sans la discuter, l'hypothèse du même auteur (sbid., p. 279 ss.), d’après laquelle un ouvrage de la jeunesse de Démétrius de Phalère aurait a probablement » aussi servi de source à Aristote.

1 Par ex., à propos des Pisistratides: cf. Hérodt., I. 59 ss. et 40. x. XIV ss.; de mème, il y a dans "40. x., XVIII, un nombre considérable d’expressions identiques à celles qu’emploie Thucydide, I, 20 et VI, 5460; il y a aussi entre les deux auteurs des divergences profondes et voulues.

3 Wilamowitz, Aristoteles und Athen, |, p. 6a 33., 74, etc.; le premier volume de cet ouvrage est en grande partie consacré à l’étude des sources de l'A. r.

8 40. 7., VI, a, 3. Je cite d’après la 3° éd. Kenyon, Berlin, 1903.

4 Jbid., VI, 2; IX, 2.

$ Dümmiler, Hermes, XXVII (1892), p. 277; Busoit, Il?, p. 5 n'. M. de Sanctis, ArTô/c, p. 162-167, attribue ce pamphlet à un oligarque de la fin du cin-

usé des poésies de Solon et les a largement commentées. Souvent il raisonne par induction, concluant de ce qui est à ce qui à dû être!. Nous sommes alors simplement en présence d’hypothèses % qu’il faut se garder de prendre pour des faits. Aristote a-t-il utilisè des documents tirés des archives athéniennes? Un examen quelque peu attentif de son œuvre nous permet de répondre négativement sans hésiter5. Au reste, l’étude des archives est quelque chose d’essentiellement moderne ; lés anciens n’Avaient ni notre goût pour l'exactitude, ni l’habitude de ces recherches *. On ne pourrait citer qu’un seul : fait qui pût nous engager à conclure autrement : dans les chapitres où il traite du gouvernement des Quatre-Cents, Aristote reproduit le texte même de plusieurs décrets 5. Mais il est plus que probable que là aussi il les tire d’une source littéraire. Avant de juger l’œuvre d’Aristote, il faut se rappeler qu'il était de son temps, d’une époque où l’on ne comprenait guère le passé5. On ne doit pas lui demander la méthode qu’on exige aujourd’hui d’un historien. De plus, son but était surtout de donner une description du mécanisme de la constitution athénienne ; la partie historique de cet ouvrage n’en est que lintro-

quième siècle, sans désigner Kritias d’une façon positive. Il faut remarquer que la tradition démocratique et la tradition aristocratique étaient très généralement d'accord sur les faits eux-mêmes ; elles ne différaient que par l’appréciation des mobiles qui avaient dicté la conduite de Solon, ou de tout autre personnalité historique: Dümmier, oc. cit., p. 285.

1 Busolt, II?, p. 4a ss.

3 Niese, Histor. Zeitschrift, LXIX (1892), p. 56, 59 ss., qui exagère un peu.

3 Nissen, Rhein. Mus. XLVII (1892), p. 195, 201; Niese, Hist. Zeitschr., LXIX (1892), p. 44, 52, 56 ss.; Keil, p. 201 ;: Wilamowitz, Arist nu. Ath. I, p. 107 ; Busoit, IL, p. 43 ss.; C.F. Lehmann, X/10, VI (1906), p. 307 n°. Seul avis contraire : Gilbert, Gr. Sfaatsalterthämer, \%, p. XXIV ss.

4 Leutsch, Pilol., XXXI (1871), p- 134. 11 va sans dire que, dans tout ce que je dis ici de la manière d’écrire l’histoire en Grèce, je fais une exception pour Thucydide que son génie met tout à fait à part.

5 "A0. x., XXIX-XXXIII. Le texte exact de ces décrets semble avoir été inconnu de Thucydide lorsqu'il composa son VIII: livre.

$ Rohde, Psycke, I, p. 103.

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duction !. Pour avoir oublié cela et s’être attendu à trop, plusieurs modernes, déçus, l’ont jugé trop sévèrement; ils ont été jusqu’à contester l’attribution de ce traité à Aristote®, ce qui est insoutenable aujourd’hui. Pour nous, au contraire, nous considérons comme précieux les jugements et les indications d’Aristote; 1] connaissait à fond la constitution et la politique athéniennes ; il était étranger aux luttes intestines et pouvait juger plus librement et plus justement que bien d’autres; il avait en outre déjà étudié les autres constitutions grecques, ce qui lui donnait d’excellents points de comparaison. Il s’est laissé induire en erreur quelquefois par ses sources, cela est vrai; mais d’autre part il avait l’avantage d’en avoir plus que nous et de posséder des auteurs que nous avons perdus. Ses jugements méritent donc notre attention; si nous les revisons parfois, — et ce ne sera jamais à la légère, — c’est que la critique moderne nous a donné une forme d’esprit et des enseignements nouveaux, c’est qu’elle nous impose des exigences bien autres que celles que subissait un Grec du quatrième siècle.

Nous constatons donc que, — à part les poésies de Solon et le pamphlet aristocratique attribué à Kritias, — toutes les sources que nous avons vues jusqu'ici ne remontent pas au delà du quatrième siècle. C’est bien tard quand il s’agit d’un homme qui vivait au début du sixième. Pour nous trouver sur un terrain solide, il nous faudrait avoir quelque ouvrage plus rapproché de lui; examinons à cet effet ce que nous donnent les auteurs du cinquième.

Hérodote, le premier, parle de Solon à plusieurs reprises. Le

1 Niese, Hist. Zeitschr., LXIX (1892), p. 67.

? Fr. Cauer, Hat Arisloteles die Schrift von: Staate der Athener geschrieben ? F. Rühl, Rhein. Mus., XLVI (1891), p. 426-464 et N. Jahrb. f. kl Philol. Suppibd , XVIII (1892), p. 675-706; P. Cauer, N. Jahrb. f. kl. Philol., CXLV (1892), p. 582 ss.; J Schwarcz, Demokratie, Il, p. 27 ss. À part quelques autres exceptions insignifiantes, tous les auteurs sont aujourd’hui d'accord pour adinettre l’authenticité de l”48. r.: Busolt, IL?, p. 19 ss.

passage le plus considérable qui lui soit consacré est le récit fameux de l’entrevue de Solon et de Crésus!. Il y a là une faute de chronologie, qui n’est d’ailleurs pas la seule qu’Hérodote ait commise ?. Il n’y a pas lieu de revenir sur l’histoire de cette entrevue dont on doutait déjà dans lantiquité et que personne n’admet plus aujourd’hui. Nous sommes probablement en présence d’une légende lydienne ?, où Solon jouait primitivement un rôle très effacé, si même il en jouait un. Il nous est facile de nous rendre compte de la manière dont s’est développée cette légende, si nous nous rappelons la raison qui a déterminé Plutarque à admettre ce récit ; c’est que, dit-il, les faits sont zoéroura r@ Z6lwvos ÿ@ex xr1.5. Les Grecs ont usé souvent de la vraisemblance Ÿ comme procédé de critique historique, — si le mot n’est pas un anachronisme ; ils aimaient beaucoup les anecdotes : elles sont chez eux typiques et non historiques ’; elles donnent un corps à l’idée que l’on se faisait de l'individu auquel elles se rapportent et font voir son caractère d’une manière plus frappante. De très bonne heure aussi on a fait en Grèce des dialogues entièrement fictifs 8, où l’on s’appliquait à faire tenir à tel ou tel homme les discours qu’il aurait bien pu prononcer s’il avait été mis en

1 Hérodt., I, 29-34 et 86.

? Voir note de Stein dans son édition d'Hérodote, au passage I, 29.

3 Plut., Sol, 27 init.

4 On trouve déjà chez Xanthos, Lydien du début du cinquième siècle, un récit de cette scène célèbre: du haut de son bûcher, Crésus appelle Solon; mais ce nom ne joue ici aucun rôle ; c’est une pluie, envoyée par Apollon sur la prière de Crésus, qui éteint le bûcher. Xanthos, /rg. 19 (Frg. hist. ægræc. I, p. 41). L'origine lydienne de la légende, contestée à tort par Leutsch, loc. cit., p. 147, est admise par M. Niese, Hist. Unters., p. 10 ; on trouve une explication légèrement différente chez Flach, Gesck. der gr. Lyrik, p. 376 n!.

5 Plut., loc. cit.

$ Jonas, De Solone Atheniensi, p. 54.

7 J. Burckhardt, Gr. Kulturgesch., II, p. 430 ss.

8 Par ex., l'éloge comparatif de la démocratie, de l’oligarchie et de la monarchie dans le récit qu'Hérodote (IH, 8o ss.) fait de l’avènement de Darius, fils d'Hystaspe.

présence de tel ou tel autre. Chaque interlocuteur est le type d’une vertu, d’un vice ou d’une situation. Dans le cas particulier, Crésus est le type du roi heureux, Solon celui du sage.

Hérodote se fait une idée très analogue de Solon quand il parle de lui comme d’un législateur !. Il signale le fait qu'il a donné des lois aux Athéniens; c’est justement par là qu’il est un sage. À cette époque, en effet, on appelle un sage (ooçuars?) non pas, comme plus tard, celui qui cherche à découvrir les secrets de la nature et la cause première des choses, ou celui qui scrute les problèmes de la connaissance, mais celui qui vit detotws$, qui a pour devise smdèv dyav!, et qui, loin de borner à lui-même cet effort de modération ou plutôt de mesure, le donne au contraire comme exemple à tous en l’enseignant dans ses vers et en l’appliquant dans sa vie publique. Le sage du sixième siècle fut toujours un politique 5.

Les autres passages dans lesquels Hérodote parle de Solon se rapportent aux voyages de celui-ci et dérivent manifestement de ses poésies . Ce voyage en Egypte était connu pour une autre raison encore. Les prêtres de ce pays, qui voulaient passer pour avoir donné leurs lois aux Grecs, répétaient que Solon

1 Hérodt., I, 29; Il, 177.

? Hérodt., I, 29; [Démosth.], LXI, 50.

3 Hérodote fait dire à Solon dans son discours à Crésus : I, 32 : roidoi dè uerpiwç Eyovrec Biou eiruyéec. Cf. Aristt., Eth. ad Nicom., X, 8, 11 (11792 10 s8.): «ai Zélov Gè Toùc eidaiuovas louc àaregaivero kaÂdc, eirmdv nerpiwç roëc éxrôc Keyopmymuévouc…. nai feflukérac owÿpÜvuc. Ces deux passages sont évidemment la paraphrase de vers de Solon aujourd’hui perdus.

4 Ce mot est généralement attribué à Chilon le Lacédémonien ; Didyme l’attribuait à Solon: Diog. Laërt., I, 64; il se rencohtre fréquemmient, entre autres dans Théognis, v. 335 et dans Pindare, #r£. 235.

ÿ Périandre fut tyran à Corinthe; Pittacus æsymnète à Mytilène ; Chilon éphore à Sparte; Cléobule souverain de Lindos; Bias de Priène était juris- Consulte, etc. : Grote, Hist. of Greece, ILl?, p. 81.

8 Hérodt., I, 30; Il, 177; V, 113.

7 Sol., Frg. 28 et 19 (éd. Bergk), ap. Plut. Sol. 26 ; voir Appendice.

8 Jonas, p. 9. Les Egyptiens voulaient avoir inspiré Orphée, Musée, Mélampus, Dédale, Homère, Lycurgue, Solon, Platon, etc. : Diod. Sic., I, 96. De

avait jadis passé chez eux avant de donner ses lois aux Athéniens. Cétte prétention est, nous le verrons, inadmissible dans le cas particulier dont parle Hérodote !.

Pourquoi donc Hérodote, qui aime les belles histoires, qui, par exemple, s'étend avec complaisänce sur les actes des Pisistratides #, ne raconte-t-il pas les hauts faits de Solon à l’occasion de la prise de Salamine, ou la générosité et la grandeur de sa conduite politique ? C’est qu’au moment où il écrivait, on ne parlait pas beaucoup de Solon à Athènes. L'époque brillante des guerres médiques remplissait encore toutes les mémoires et avait effacé tout autre souvenir; on ne s’inquiétait guère de ce qui avait précédé. Si l’on se souvenait encore de lun des hommes du sixième siècle, c'était de Pisistrate *, autour duquel toute une légende s’était formée *. Bien loin de voir en Solon le premier homme d’état d'Athènes et le fondateur de la démocratie, on ne le considérait sans doute que comme le rédacteur des lois, comme l’auteur tout au plus du code civil et du code de commerce en usage alors, et comme un homme qui, dans des vers agréables, avait donné de sages conseils.

Thucydide ne parle pas de Solon. Son nom n’est pas cité une seule fois dans toute son œuvre. Cela est grave : car il ne peut avoir été omis par négligence ou par ignorance. Thucydide avait étudié l’histoire ancienne d'Athènes, et, au début de

même, ils prétendaient avoir donné aux Grecs leurs dieux : Hérodt., II, 4, 43 46 58., 58, 91, 145. etc., et leur armement, fbid., IV, 180, ce qui est faux ainsi que l’ont démontré les découvertes archéologiques. (Remarque de Stein dans une note à propos de ce passage.)

1 I] s’agit de la loi sur la paresse (voir plus bas, chap. XIX), que Solon aurait empruntée à Amasis; or Amasis est sensiblement postérieur à Solon : Duncker, Gesch. des Alterthums, Il, p. 566; Jonas, p. 8.

? Hérodt., I, 59 ss.

3 Niese, Hist. Unters., p. 1.

4 "A0, +, XVI, 6 et 7. On appelait l’époque de Pisistrate : d Emi Apurvor Bloc.

son premier livre, il en passe en revue les faits les plus saillants. Il parle de l’autochthonie, de Thésée, de Cylon ; plus loin il parle des Pisistratides!, mais il ne dit pas un mot de Solon. Nous en devons conclure qu’au cinquième siècle le nom de Solon n’était connu que par des historiettes sans grande importance, comme celle dont nous parle Hérodote, et que, aux yeux des plus compétents parmi les politiques et les historiens, il ne jouait pas un grand rôle dans l’histoire du développement d'Athènes.

Lorsque, au silence des historiens du cinquième siècle, on compare l’abondance avec laquelle ceux du quatrième parlent de Solon, il y a lieu d’en être surpris; et notre étonnement ne peut qu’augmenter si, quittant l’histoire, nous examinons les autres genres littéraires : le nom de Solon y revient de plus en plus souvent. Xénophon en parle à peine? ; Platon plus fréquemment : il l'appelle le grand législateur à, il exalte sa gloire, il le place au rang des meilleurs parmi les hommes, de ceux qui ont préféré engendrer par l'esprit pour l’éternité, et auxquels, ajoute-t-il : « de tels enfants ont valu des temples; ceux des hommes, qui sortent du sein d’une femme, n’en ont jamais fait élever à personne !. »

Aristote attache une grande importance à son rôle politique

1 Thuc., I, 2; Il, 15; I, 126; 1, 20; VI, 53, 54.

2? Xén., Econ., 14, 4; Bang. 8, 39.

3 I1 l'appelle : ovdauy ayevc, Plat. Lois, XI, 913 C; vouo@érmv aya66v, Rét., X, 599 E; 6 rüv érra copov copararoc, Tim., 20 E. Voir encore Phedre, 258 B; Loss, IX, 858 E et passim.

4 Plat, Bang., XX VII, 209 A-E. — Platon nomme volontiers Lycurgue en même temps que Solon; il préfère visiblement le législateur de Sparte à celui d'Athènes : Bang., loc. cit. ; Lois, IX, 858 E; Phédre, 258 B ; Rép. 599 E. Il vaut la peine de noter ce fait, qu'entre les deux légendes de Solon et de Lycurgue, il y a plus d’un point commun (voir le parallèle dans Jonas, p. 63 n!). On peut se demander si la légende de Lycurgue n’a pas eu une certaine influence sur celle plus récente de Solon: Athènes, comme Sparte, ne devait-elle pas avoir un grand législateur ? La politique et la rhétorique s'emparèrent de cette comparaison.

dans ses zoärtxä, sans parler de la place qu’il lui accorde dans l’Abnvaiwr rodzeca, dont nous nous sommes déjà occupé. Dans la Morale à Nicomaque *, il discute ses opinions comme celles d’un sage. |

Les orateurs le citent encore plus fréquemment soit comme un sage 5 à la mode de leur époque, soit surtout comme un démocrate !, Là-dessus ils ne tarissent pas et vont renchérissant les uns sur les autres: Solon est le démocrate par excellence.

Il est visible qu’une transformation considérable s’est faite dans l'opinion que l’on avait de Solon. « Parmi les hommes de la Grèce antique », dit M. Niese 5, « il n’en est pas un qui ait joui auprès de a postérité d’un renom plus pur et d’une admiration plus générale que le législateur athénien. Sa renommée a profité de la grandeur postérieure de sa patrie. Il a grandi avec le temps, et les siècles qui se succédaient lui ont donné les qualités qui, à chaque époque, caractérisaient l’homme parfait. Toutes les époques qui nous ont transmis son nom se le sont d’abord approprié, et cela d’autant plus que les souvenirs précis devenaient plus rares, et dans la mesure où elles étaient moins capables de comprendre cet homme tel qu’il avait été réellement. Car lAthènes où Solon avait vécu était tellement changée, tellement disparue presque, au moment où l’on commença à se tourner vers le passé pour l’étudier,… qu'on ne la comprenait plus... On n’avait de son temps et de son œuvre que des idées très vagues... Pour Hérodote, Solon est

1 Les passages principaux sont : Aristt, Pol. 1273b 35-74a 22 et 12816 32.

? Aristt., Efh. ad Nicom., 1179a 10 ss.; voir plus haut, p. 24 n°.

3 Isoc., Anfidos., $ 235 ss.

4 Les textes sont trop nombreux pour qu’on puisse tous les citer; voici les plus importants : Isoc., Areop., $ 16: Z6Awv à émuortxwraroc. Antidos., $ 232 : rpoorérys To éyuov. Démosth., XVIII, 6, dit aux juges en parlant de Solon : eivouc &v vuiv Kai émuorexéc kTA.; XXIV, 211; XXVI, 4, etc.; Eschine’ III, 257, dit de Solon que, « par des lois excellentes, il a établi la démocratie etc.» ; Hypér., V, 21 : 6 éyuorikbraroc Zéluv.

$ Niese, Hist, Unters., p. 1 et 2.

le législateur d'Athènes et avant tout un sage, et le siècle suivaht qui s’occupa d’histoire le mit au nombre des Sept Sages. Pour Isocrate il est le fondateur de la démocratie et un conducteur du peuple comme Périclès ou tant d’autres. Ensuite Jorsque la philosophie a pénétré dans la littérature, elle a transformé l’image de Solon à sa manière et suivant ses exigences. » La fin de l’évolution, c’est le portrait que nous donne Plutarque dans sa biographie d’abord, puis dans son Banquet des Sept Sages! ; ce sont les drowbéruara?, les bons mots que l’on prêtait aux sages et les récits que nous trouvons chez Justin, Polyaenus, Diogène Laërce, etc.

L'examen d’un point que j'ai laissé de côté jusqu'ici va nous faire mieux comprendre cette transformation et nous en faire apercevoir quelques-unes des causes.

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