‹ Quelques siresChapitre 3 sur 10 · L. Cl · texte numérisé non relu

L. Cl

J'en ai vu beaucoup, y compris l'ancien Émir de Mascara qui, par un certain soir d'automne, à la fin de l'Empire, passa dans une calèche entourée de guides et de cent-gardes, aux abords du Grand-Opéra.

Cet âpre Ismaélite, à Tépaisse barbe d'un noir d'encre et vêtu de blanc comme un

prêtre catholique en :rochet, me toucha

peu, je Tavoue ; et tandis qu'il égrenait un gros chapelet de bois en rogardant d'un œil voilé les badauds accourus sur son passage, je m'eflforçai vainement à reconnaître en lui le puissant marabout El- Hadji-Ouled-Mahiddin, cet âpre cavalier qui, sur les bords de la Macta, tailla en pièces les derniers conquérants du Maghreb-Aousath et dont le yatagan était si vite devenu légendaire dans les bivouacs français, où souvent on tressaillit à ce cri d'alarme :

— Il est là! Le voici! C'est Abd-el- Kader ! . . .

Oui, mais ne parlons plus de ce lion de l'Atlas qui, moyennant espèces, cent mille francs de rente, s'est laissé rogner les griffes, arracher les dents, et mourra grassement en Syrie prébendaire de la France qu'il eut plus d'une foisTlionneur de vaincre, et traître à sa patrie, subjuguée et non pas asservie, car, toujours frémissante, elle rêve encore d'indépendance^ il

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S*agît ici noû pas de cet illustre fils de T Algérie, mais de deux de ses compatriotes, ignorés run comme Tau tre, et que j'ai connus. Ibrabim-ben-Kollur, ainsi s'appelait le premier. Un de ces industriels, habillés à Vorientale, qui trafiquent dans les cinq parties du monde, l'avait amené naguère des côtes barbaresques et s'était installé avec tous ses commis sur la place d'Armes de Montauban, en xm. magasin qui confronte à la cathédrale où le plus intéressant d'entre eux, un samedi, jour de marché, m'apparut. Élancé, très brun, aussi maigre qu'un clou, les cheveux crépus, l'œil enfoncé sous l'arcade sourcilière, les dents blanches comme celles d'un chacal, il pouvait avoir de dix-huit à vingt ans et je l'entends toujours dialoguer avec les clients ;

— Un mètre de toile ?

— Oui, mouckère.

— Une aune de .flanelle?

— Oui, sidi.

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Sa connaissance de notre idiome se bor-* nait à peu de mots. • Il vendait très bien, comptait encore mieux, et c'était merveille que de l'entendre répondre en sabir aux paysans quercynois qui s'exprimaient dans une langue presqu'aussi gutturale que la sienne. Un jour, il causa si longtemps avec un riverain du Tarn qu'ils sortirent bras à bras ou plutôt la main dans la main, de l'Entrepôt. On ne l'y revit plus. Et quelque temps après on apprit qu'il s'était loué comme pâtre au terrien en question, lequel habitait non loin des faubourgs un coteau rocailleux et boisé du haut duquel, lorsque le ciel est limpide, on distingue les cimes inégales des Pyrénées. Assez longtemps, il resta là, sobre, frugal, actif, et pourtant, tandis que le troupeau, composé de brebis, de porcs et de chèvres, vaguait autour de lui, que de rêves il faisait! Très inattentif aux femmes et peu loquace avec les hommes, il ne s'intéressait guère qu'aux bête'^ à lui confiées et

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pour lesquelles il avait des soins vraiment fraternels. Accoutré d'une longue chemise de toile écrue serrée à la taille par une corde en crins de cheval, il se dressait souvent à la crête de la colline et, là, les citadins en promenade s'extasiaient devant ce gars à moitié nu, pareil à quelque statue teinte en bistre et qui roulant en ses yeux d'émail deux prunelles de diamant noir ou montrant des crocs de fauve à l'affût, examinait ingénument l'horizon avec des gestes bibliques. Au bout de trois ou quatre ans de service, il réclama ses gages auxquels il n'avait jamais touché. Payé sur le champ par le fermier, un brave laboureur qui l'avait pris en affection, il se saisit d'un bâton et déclara qu'il partait.

— Où vas-tu ?

— Retrouver celle qui m'attend.

— Oùçà?

— De l'autre côté des mers.

— Elle se nomme ?

— Affria.

— Ce nom ne ressemble à aucun de ceux des filles de par ici !.. . Mais on est content de toi, moricaud, et Ton voudrait bien te donner un souvenir. . . Y a-t-il chez moi quelque chose qui te plaise, par hasard ?

— Oui.

— Quoi ?

— Venez.

Il attira lentement son très généreux maître devant Tétable aux ouailles, emplie de bêlements, et dit :

— Agneau, mouton!

— Entre et choisis.

Il pénétra dans la soute et presqu'aus- , sitôt il en ressortit avec un nouveau-né blanc et noir entre les bras.

— Eh bien, adieu ! toi, merci !

Là-dessus il embrassa le campagnard et,

suivi d'un barbet à jambes torses qu'il avait vu naître à la borde, s'éloigna, tendant vers r Espagne en murmurant de temps en temps à part soi :

— Barcelone, Oran, Tunis!...

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n me souvient mieux encore de son congénère. En août ou septembre 1859, je reçus une lettre du camp de Saint-Maur, signée de Tun de mes condisciples, alors sous-officier aux grenadiers de la Garde.

On m'invitait à visiter nos troupes retour dltalie avant leur entrée triomphale dans Paris. A neuf heures, le lendemain matin, je traversais le massif où bivacquaient les « bonnets à poil, » et l'adjudant de corvée m'apprit que mon ancien camarade de collège était allé du côté des noirauds.

Un caporal de la ligne me conduisit à quelques cinq cents mètres de là. Soudain, une musique barbare déchira mes oreilles et des chœurs de démons aux voix rauques mugissaient à Tenvi, quand se taisaient le tambour de basque et le hautbois dont était composé l'orchestre. Il y avait là tout le contingent de nos auxiliaires d'Afrique :

un tas de Berbères, quelques Juifs, des Maures, des Koulouglis, des Bédouins, des Nègres, spahis, artilleurs et tirailleurs.

Assis, tète nue, autour d'une mare, ils chantaient en considérant un des leurs qui trempait dans l'eau limoneuse la lame d'un gigantesque rasoir, et bientôt tour à tour chacun d'eux vint prendre place sur un siège formé par une vingtaine de gamelles d'étain superposées Tune à l'autre. Habile au possible, le barbier du régiment prenait tantôt l'un tantôt l'autre des Arabes par le mahomet , cette tresse de poils qui leur couronne l'occiput, et les crânes étaient rasés en un clin d'œil sans que jamais une gouttelette de sang perlât au fil de l'acier. Un derviche, pendant cette longue opération, avait l'air de distribuer des bénédictions au troupeau des croyants, tandis qu'autour d'eux rangés, des soldats d'infanterie et de cavalerie de France ouvraient de grands yeux gouailleurs et ravis.

— Ah ! te voilà, dit tout à coup mon compatriote que je cherchais; elle est curieuse, hein? leur toilette ! Il faut que

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je te présente à celui qui vient d'être tondu. Sans lui, je demeurais là-bas, chez il signer Macaroni ^ positivement, et je n'aurais pas le plaisir de te la serrer aujour d'hui... Kaddour?

A cet appel, un kabyle imberbe et le front tatoué d'une croix bleue, s'approcha de nous. En vérité, n'eussent été son teint basané, sa mélancolie patriarcale, je l'aurais pris pour quelque prolétaire de notre climat,* car avec ses yeux bleu-ciel, il était blond comme un Gaulois, ce fils des Numides.

— Et ton époux? Jui demanda mon copain? est-il rentré?

Cette singulière question me fit dresser l'oreille.

— Oh ! toi, pékin, tu ne sais pas ça ; tous les turcos de l'armée vont deux par deux à la bataille et sous la tente, et dans chaque couple, en dépit du sexe, il y a la femme et le mari.

— Non, répondit enfin l'interpellé, tou-

jours grave, il n*est pas revenu, le mien ; oh ! ça, pas joli !

La matinée s'écoula fort gaiement à la cantine où nous déjeunâmes tous les trois et fort bien, ma foi. Vers deux heures de Taprès-midi, comme je me disposais à prendre congé de mon hôte, il me saisit le bras et dit :

• — Tu serais bien gentil de piloter un peu ce Maugrabin. Il se perd à travers les rues de la capitale. Emmène-le et quand tu Tauras promené jusqu'à ton quartier latin, emballe-le dans une despatachesqui débarquent aux environs de Vincennes où j'espère qu'il se reconnaîtra sans difficulté.

— Bien...

Nous marchâmes, ce taciturne montagnard de l'Aurès et moi, jusqu'à la place de la Bastille où, contre mon attente, il daigna desserrer les dents enfin ;

— Un brave, mon compagnon ! Autrichiens savent ça. Lui, tuer beaucoup Ves-

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tes-blanches. A la baïonnette, toujours à la baïonnette! Oui, mais boire fort la goutte, et puis mordre et déchirer amis, ennemis, tous, tous !...

— Alors, un diable-à-quatre ?

— Oh 1 bon comme pain !

En devisant de son frère d'armes qui, suivant lui, devait s'être trop grisé la veille pour être en état de regagner le camp, nous arrivâmes au quai des Orfèvres. Une foule tumultueuse, à ce moment même, entrait et sortait de la Morgue où, poussés par la curiosité, nous eûmes beaucoup de peine à nous introduire.

— Ho ! là, bourdonna le musulman aussitôt que nous eûmes franchi la grille qui séparait la salle funèbre du vestibule où se pressait le public, oh ! c'est mon Abdallah ! c'est lui !

Sur une dalle de pierre étendu, couvert de son uniforme, son turban blanc enroulé autour de sa chéchia, son sabre au côté, l'Africain, un descendant des primitifs pas-

leurs nomades, celui-là, semblait vivre encore. Avec son œil terrible qui miroitait, ses lèvres tordues, sa barbe hérissée coupée ras sous le menton et le long du col à la mode Algérienne, la tête farouche de cet enfant du désert transpercé d'un coup de yatagan respirait la fureur et T amour.

Othello ! . . . Je crus revoir Salvini, tel que je l'avais admiré naguère à la salle Ventadour, dans le More de Venise, après qu'il fut tombé sur le sein loyal et méconnu de Desdémona.

— Voici, racontait-on de toutes parts, voici la chose. Il avait passé la nuit dans une maison, en face de l'École-Mili taire, avec une fille de joie. Au matin, il voulut la mener en ville. Elle préféra s'y rendre avec un maréchal-des-logis chef de dragons. Alors il rugit comme un lion de ses roches natales, et les ayant frappés, déchiquetés tous les deux, il s'est assassiné sur leurs corps en lambeaux, ce sauvage !

— Oui, jaloux, fort jaloux ! et lui bien

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aimer françaises.,. Souvent, lui moi, sa femme, trahir !

Et la veuve m'entraîna dehors sans manifester la moindre émotion. Un omnibus roulait en face de nous ; elle y monta. Là, debout sur la plate-forme du lourd véhicule, Toeil aigu et froid comme Tout les fatalistes quand la mort fauche autour d'eux vieux et jeunes, Kaddour tourna sa figure bronzée vers le lugubre bâtiment et levant les bras au ciel, il dit, d'un accent étrange, incisif à la fois et résigné :

— C'était écrit !

Octobre i88i

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iEGIPAN

VERS Tavril, il y a déjà près d'un quart de siècle, un paysagiste, alors orné de l'une de ces chevelures dont eussent été fiers les Jeunes-France célébrés par ThéopMle Gautier, leur maître à tous, et non moins chauve aujourd'hui que le plus cancre de ces Philistins qu'ils abhorraient ex imOy fut surpris par la nuit dans les montagnes duRouersfue, où, toute la journée, assis sous un' saule ombelle comme un parasol, il avait tenté d'ébaucher un site vraiment classique lui rappelant plusieurs des vingt-deux toiles dont se compose la Vie de saint Bruno, peinte par

cet Eustache Lesueur qui, selon ses biographes, mérita le surnom de Raphaël français. Imaginez une gorge farouche et déserte entre deux longues chaînes de roches aussi trouées que des madrépores d'où s'échappent, en plaintives cascatelles, maintes sources qui, se réunissant au fond d'une étroite vallée, y forment un torrent très impétueux au bord duquel croissent pêle-mêle toutes sortes d'herbes vivaces.

Sur Tune des deux parois, presque à pic, séparées par la ravine, un manoir ruiné se profilait parmi des plantes aromatiques, thyms, menthes ou fenouils, et, surTautre, les feux obliques du couchant avivaient les mousses mortes couvrant le chaume d'une sorte d'ermitage légendaire dont le dernier hôte, quasi-centenaire, un sieur Fra Coulas, décédé sous la Restauration, en odeur de sainteté, n'avait jamais eu de successeur. . .

— Ici, ma foi, l'on est bien; puisque j'y suis, j'y reste!

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Et le disciple des Millet, des Corot, des Troyon, des Dupré et des Courbet, après avoir enfermé dans sa boîtç à couleurs sa palette et ses pinceaux, ne se sentant pas la force de regagner l'auberge, en laquelle il logeait depuis quelques semaines, à Torée d'un hameau forestier sis à quatre ou cinq kilomètres de là, eut vite pris son parti :

— Le gazon frais et tendre me servira de lit, et la ramée de toit ; il y a dans mon bissac un chanteau de pain bis, la moitié d'un saucisson, une demi-bouteille du crû, des fromages secs, un flacon d'eau-de-vie de marc. Cordieu! vraiment en voilà plus qu'il ne m'en faut pour attendre en sybarite la nouvelle aurore et même la prochaine vesprée.

Or, s'étant installé tranquillement entre des haies, il attaqua ses provisions et, dès qu'il se fut ravigoté, bourra sa pipe en racine de buis et fuma du caporal, les yeux emplis des agrestes et sauvages splendeurs

delà nature ambiante qui s'éteignaient peu à peu...

. — Quel chic^ quel galbe, tout ça, nom d'un chien !

Ayant vu se coucher le glorieux soleil en des flots de pourpre et d'or, puis se lever la benoîte lune dont la lumière diffuse argentait les crêtes des monts et les abîmes des combes, il se disposait à ronfler sous la caresse deg brises et le regard des étoiles, lorsqu'il ouït à sa droite les gammes filantes et. chromatiques d'un pipeau.

— Dormir en musique, une vraiefihance, oui: mais qu'es aco ?

Se haussant sur les coudes et tendant la tête, il aperçut un troupeau de chèvres conduites par un barbet et qui, descendues des rampes, s'apprêtaient à franchir l'eau sur un tronc d'arbre; au loin, à travers les fougères, sonnaient des pas précipités...

— Après le bétail, le chien et puis le

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pâtre : c*éât dans Tordre établi depuis le commencement. . .

Il n'acheva pas et se redressa très étonné ; parmi le clair-obscur, il avait distingué tout au bas des pentes une ombre singulière qui bondissait avec une rapidité vertigineuse sur les blocs de basalte chus du faite des buttes, et ce fantôme en atteignit un autre plus léger, arrêté dans sa course par un obstacle imprpvu, puis se produisît un craquement d'étoflfes suivi de cris aigus, et les rayons des astres frappèrent un en vêlement de voiles dispersés... « Était-ce. un satyre ? et sa proie, une nymphe ? Y avait-il donc encore des faunes et des dryades en cette contrée, et le vieux Pan existait-il toujours ?. . . » Se croyant le jouet de son imagination évoquant malgré lui les êtres dont étaient peuplées les campagnes antiques auxquelles ressemblait en quelque sorte le paysage dont il était environné, l'artiste se frottait les yeux ; une plainte déchirante lui prouv^d qu'il ne

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rêvait point, et voici qu'il • reconnut une blanche épigie entre les bras velus du chèvre-pieds, qui, Tayant emportée vers une fissure oblongue, béante à la base de Tune des deux montagnes, s'y engouffra violemment et disparut avec sa victime, ce noir ravisseur !

— Ha, par exemple, ça, c'est trop fort, et j'en suis bleu !

Bouleversé par cette vision, lui, si brave, nullement superstitieux et que n'avaient jamais hanté les souvenirs mythologiques dont il se moquait naguère avec ses camarades d'atelier, le peintre trembla duranl toute la nuit, et, dès l'aube, tout son courage lui étant revenu, il explora les alentours.

Aucun indice de rapt, aucune trace des spectres nocturnes ; seulement, à l'extrémité du pertuis, il découvrit au milieu d'un taillis une houlette brisée en plusieurs morceaux et, plus loin, une agrafe à laquelle adhéraient des lambeaux de toile écrue pareille à celle dont se vêtent en la

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belle saison les terriennes des environs ; enfin, sur le seuil de la grotte, il trébucha . contre un sabot en noyer trop petit pour le pied d'un homme et même pour celui d'une femme mûre. Il voulut mais ne put entrer dans la crypte, qui s'ouvrait devant lui. Des âniers qui passaient avec leurs bêtes, de rudes mules catalanes, chargées de sacs de farine, l'avisèrent qui se demandait debout àl'orifice de la caverne, si, dans cette région, occupée jadis par des Ruthènes, il y avait aussi des Troglodytes...

-r- Ohé ! gens, est-ce que quelqu'un habite ici, par hasard ?

Au lieu de répondre, ils se signèrent de haut en bas à diverses reprises, et ce n'est que de très loin que l'un d'eux, épouvanté, cria :

— Dieu vous garde ! écartez-vous de là, c'est le trou des Eéprits ! . . .

Il se retira fort préoccupé ; de retour au village, il questionna d'abord divers artisans à peine moins illettrés que les rus-

très du district et qui cependant tombèrent des nues après s'être ébaudis de son aventure, ensuite quelques bourgeois assez érudits, entre autres le pharmacien de la localité, membre de plusieurs sociétés savantes, auteur de brochures appréciées des antiquaires et des historiens de la province, ex- vice président des comités d'apiculture et de taxidermie, etc. Les admirateurs de Tapothicaire et ce phénix lui-même, le prenant pour un fou, l'engagèrent ironiquement à consulter r Aigle du Sud-Ouest, •un certain bibliophile de Rodez, qui savait sur le bout du doigt tous les faits et gestes de la Guyenne, de la Gascogne et de tout le Midi, depuis la création de notre ère, inclusivement. Très mécontent de son enquête, et d'ailleurs médiocrement fiai té d'être en butte à la fausse commisération de ces villageois aussi sots que narquois, il ne souffla plus mot de ses prétendues lubies, le Parisien, et tout en maugréant en son for intérieur, il continua comme

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devant à brosser par monts et par vaux les innombrables beautés de leur âpre et magique pays. Oui, mais, soit en amont, soit en aval du torrentueux et sinueux Aveyron, au bord des gouflFres ou sur les aires, ici, là, partout et toujours, il n'en fut pas moins harcelé par le souvenir de Tétrange apparition, au cours de cette nuit par lui passée en plein vent, tantôt admettant que seç sens l'avaient induit en erreur, tantôt concluant, au contraire, qu'ils ne l'avaient nullement abusé. Le hasard, enfin, eut pitié de ses tannantes incertitudes et l'en débarrassa. Son sac sur le dos et son épieu à la main, il dévalait un soir le pic de Jeùl, lorsque, de la route enroulée aux flancs de ce gigantesque mamelon de gneiss quartzeux, une colonne de poussière s'éleva tout à coup et, bientôt, agitant des fourches et des faux, une caravane de campagnards défila devant lui.

— Ce loup-garou, on le tient, grondaiton, et le voilà ! . . .

Le piéton invectivé de la sorte, marchait, enchaîné, la corde au cou, entre deux gendarmes à cheval, le pistolet au poing et le sabre au clair. Rien de plus extraordinaire que cette espèce d'homme, et Ton hésitait même à croire qu'il en fût un. Affublé d'une peau de bélier, dont la laine teinte en bleue, lui collant au corps, se mêlait à la toison de sa poitrine osseuse, et de chausses en crins tissés sous lesquels s'irritait sa chair gonflée, il portait en bandoulière, au bout d^ne courroie et pardessus sa saye, im assemblage de petits tuyaux en bois d'inégale longueur et munis d'anches métalliques. Sa structure, encore plus insolite et plus sauvage que son accoutrement, terrifiait. Au milieu d'une longue face blême et curviligne hérissée de poils drus et fauves se divisant en deux touffes flasques, au-dessous d'un menton très bref, un grand nez busqué s'étendait tout frémissant, à peine interrompu par d'épaisses lèvres bombées

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et recouvrant des dents convexes, enchâssées en de saignantes gencives ; ensuite, sons Tin béret béarnais, rouge écarlate, enveloppant un front fuyant, étoile d'yeux glauqnes sans cils ni sourcils, pointaient, une de chaque côté, comme des cornes, deux protubérances s'effîlant et saillant audessus d'étroites oreilles molles ; et ce bipède anormal aux bras rudimentaîres, fort courts, et dont les narines sécrétaient une bave visqueuse telle qu'il en jaillit du mufle des ruminants ; cet être inouï qui n'avait pas d'âge appréciable, perché sur deux jambes torses renflées aux jarrets, déprimées aux genoux et se terminant par des pieds bots fourchus sans aucune apparence d'orteils, s'avançait avec l'allure d'un quadrupède dressé sur son train de derrière et la hardiesse de cette bête entre toutes salace : le bouc ! . . .

— Où diable ai-je déjà vu ce museau ?

murmura l'élève des premiers maîtres de l'époque en l'art qu'il apprenait, où donc, où donc?

A ce moment, le sylvain tourna ses regards vitreux vers une blondine accroupie sur un monceau de grès concassés à la lisière du chemin et s'élança. N'eussent été ses liens fixés aux pommeaux des selles et qui le retinrent, il se fût abattu sur elle. Impuissant et presque étranglé, de plus • piqué par les bancals des cavaliers, il rugit, effrayant les chevaux, et formidablement bêla...

— Lui, lui, lui-môme ! alors s'écria le paysagiste au paroxysme de la joie ; oh !

je me doutais un peu que je n'avais pas eu d'hallucination, à la brune, en forêt, il y a quelques semaines : un visionnaire, moi, jamais ; oh ! sacrebleu ! c'est bien lui, mon jEgipan!

Et, tandis qu'on se racontait à lenvi comme quoi ce monstre rugueux et pileux issu d'on ne sait quels êtres anthropomorphes avait été pincé la nuit dans une carrière souterraine, en train de forcer doux fillettes, aussi belles que le jour, il tailla

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vite ses crayons et non loin de là, dans un bourg où Ton faisait halte, il croqua vivement ce dernier fils du dieu des bois, et ce sont ces notes rapides qui, plus tard, devaient lui fournir les principales lignes de son inoubliable tableau connu dans le public artistique et littéraire sous le nom dont est intitulé ce très véridique récit que j'écrivis sous les yeux du peintre en face de sa magnifique toile, à laquelle il devra peut-être une immortalité plus durable que celle de feu monsieur X... et de tant d'autres, académiciens, si bien morts aujourd'hui que Ton ignore en France et môme à Paris s'ils ont vécu.

Septembre i882

Œil pour Œil

Œil pour Œil

Jean-Bernard Passerieu

Mon cher compatriote y vous que le barreau sollicite autant, si ce n'est plus encore, que la presse oïc vous vous distinguer chaque jour et que la tribune où bientôt on vous ouïra, prenez de tout cœur, comme je vous le donne, ce plaidoyer dont vous fûtes si frappé chez moi quand je vous Vy lus.

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