‹ Quelques siresChapitre 4 sur 10 · L. Cl · texte numérisé non relu

L. Cl

PENDANT la péroraison cicéronienne du stagiaire récemment admis au tableau des maîtres, il avait assujetti de très vieilles besicles sur son nez crochu, puis ôté de Tune des poches de sa verte houppelande à brandebourgs, un tome aux feuillets jaunis qu'il lisait a ttenti veinent

et sans se préoccuper le moins du monde de la curiosité malsaine à laquelle est toujours en butte, de la part du public entassé dans le prétoire, quiconque échoue sur ces bancs d'infamie.

— Accusé, avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense ?

Elles résonnaient encore au-dessus de la foule observant le plus rigoureux silence, ces paroles obligatoires et sacramentelles prononcées par le président de la Cour d'assises que, entre les gendarmes assoupis, Schamouël s'était déjà levé, calme et pensif en tirant les deux longues touffes grises et pointues de sa barbe de patriarche :

— Oui, répondit-il avec un léger accent germanique ; à présent, il me paraît indispensable, juges et jurés, de vous exposer les faits tels qu'ils se sont réellement passés. Souffrez toutefois qu'auparavant je remercie l'avocat nommé d'office qui, dans sa plaidoirie, s'est efforcé d'établir mon inno-

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fcénce soil en invoquant des alibis, soit en arguant de mon irresponsabilité. Non, ce soir-là, je n'étais pas ailleurs qu'au boulevard Poissonnière; eh! non, je ne suis pas fou, puisqu'on cette circonstance j'agis avec préméditation; non, enfin, nul autre que moi n'a frappé celui dont les habits tachés- de sang figurent ici, parmi les pièces de conviction. Est-ce à dire que je sois coupable ? Oh !.. . pas du tout ! Il m'est impossible de l'admettre et j'espère que, non seulement, après m'avoir entendu, vous partagerez mon avis, mais encore que vous approuverez ma conduite. Écoutez-moi ! . . . « Quelques semaines après mon arrivée à Paris, un de mes compatriotes, ou plutôt un de mes coreligionnaires, car si nous avons gardé notre foi, nous ^n'avons plus de patrie, hélas, nous autres ! un maudit de ma race, aujourd'hui disparu, qui m'avait procuré du travail chez, le luthier, également décédé, du passage Véro-Dodat, se présenta, certain soir, à

mon logis de la rue des Abbesses et me dit textuellement ceci : « Pâtre, le loup rôdé autour de ta bergerie, ouvre les yeux et veille sur ton agnelle ! »> — « On sait à quoi s'en tenir, ami, lui répliquai-je en souriant, Orplia m'a renseigné ; demain, ici même, à midi, son prétendant viendra. »

Chez moi, vingt-quatre heures plus tard, en effet, à l'heure convenue, arrivait Éli.

Jamais, jamais être du sexe masculin ne m'avait inspiré pareille aversion ; non certes que ce blondin encore inconnu de moi, ne fût très bien de sa personne ; au contraire, il était élégant et fort, mais trop sucrés me parurent ses verbes et tant enveloppants ses regards qxCiUico j'eusse tout rompu, si je n'avais pas été toujours dévoué de corps et d'âme a la chair de ma chair. Après m'avoir exprimé très savamment sa passion pour ma fille et juré quïl n'attendait son propre bonheur que démon consentement à leur union, il me raconta sa vie. Orphelin dès son bas âge, il avait

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été recueilli par l'un de ses oncles et grâce à ce digne célibataire défunt qui choya toujours en lui Tenfant d'une sœur adorée, il avait reçu de Téducation et jouissait d'une rente suffisante pour subvenir à tous les besoins des mignons que lui donnerait sans doute l'exquise créature qu'il aimait de tout son cœur et dont il était non moins aimé depuis qu'ils s'étaient rencontrés par hasard à Passy chez Éliacin Nahog, gérant d'une fabrique de produits chimiques et l'époux de ma cousine germaine Rhebt. Tandis qu'il m'entretenait ainsi, je remarquai que ses traits un peu mous et très fins n'avaient rien de commun avec ceux moins graciles et plus énergiques des damnés errants qui sont mes frères, et je lui demandai brusquement en quel pays étaient nés ses parents ? « En Lorraine, répliqua-t-il en devinant ma pensée ; à Nancy. » « Mais leurs ascendants? » «A Metz. » « Et quelle religion professaientils ? » « Une autre que la vôtre ! » « Et qui,

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sans doute, est aussi la tienne? » Un geste vague et pourtant explicite fut son unique réponse et je lui déclarai que jamais les miens ne s'étaient alliés ni ne s'allieraient aux descendants de ceux qui nous avaient persécutés si longtemps au nom de la Croix. Alors, il protesta de son respect pour mes croyances, selon lui plus acceptables que celles de ses devanciers et m'assura que, si je l'exigeais, il adopterait les miennes. « Oh ! non ! d'où qu'il dérive un renégat n'entrera pas dans ma famille. » Il eut un air si dolent, si consterné, qu'il m'attendrit et je me sentis faiblir. «Orpha, criai-je de toutes mes forces, viens, Orpha, viens, viens ! » Sur la pointe des pieds, empourprée comme une rose, elle sortit aussitôt d'une chambre voisine et s'approcha de lui. « Quoi, mon père? » « Il est chrétien, le savais-tu ? » Je crus, tant elle pâlit, que c'en était fait d'elle. « Et, malgré cela, le veux-tu? réponds! » « Oui, souffla-t-elle' en me pressant les mains, oui! » Je la bai-

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Baî tendrement an front et m'adressant à celui qu'elle avait élu : « Va-t-en, retiretoi : plus tard nous aviserons, si tu persistes ; seulement, avant d'abjurer, réfléchis bien ! » A mon sens, il ne se décida que trop vite, et quand je lui parlai de ce qui nous tient lieu de baptême, à nous Sémites, il n'hésita pas. Une opération de ce genre, inoflFensive pour les nouveau-nés, est souvent très grave pour les adultes ; aussi, dut-il se soumettre à mille soins préparatoires, et dès que les rabbins le jugèrent en état de la supporter, il subit la circoncision prescrite par Moïse ; ensuite il s'alita suivant les rites. En dépit de la prudence dont, à son égard, avaient usé les chirurgiens sacrés, ses jours furent en péril et nous tremblâmes pour lui, qui, déplaçant sans cesse les linges ensanglantés dont était recouverte sa sainte blessure, répétait en son délire le nom de la fiancée virginale qu'il n'avait pas craint d'obtenir au prix de telles souffrances. Sitôt guéri,

purifié, vers la fin de décembre, un matin, il la conduisit- à la synagogue, et le soir môme, ils partirent pour Nice. Ils y séjournèrent jusqu'en mai. Non, non, il ne m'est pas permis de vous peindre mon étonnement el mon trouble à leur retour.

Ainsi que les fleurs sur qui la pluie et la neige et la grêle sont tombées, elle était fanée, flétrie, mon trésor, mon orgueil ; en elle aucun de ces charmes inefiables qui naguère remuaient les vieillards se rappelant à son aspect la radieuse jeunesse de leurs compagnes dévastées ou mortes ; sa beauté n'existait plus. Un orage, et quel orage! Tavait détruite. Elle m avoua bientôt ce qu'elle ne pouvait plus me cacher; ah ! je ne l'avais que trop pressenti, c'était un fourbe et le pire des fourbes ! Avant son mariage, il avait vécu publiquement avec une de ces honteuses aventurières qui courent le monde où l'on s'amuse et, repris là-bas par cette fille banale, il ne tarda pas à délaisser son épouse si chaste et si

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pure, ma blanche enfant. Trahie, elle adorait encore Tingrat ; enfin, elle était grosse. On n'a pas d'idée de ses tourments et de ses angoisses, tandis qu'au Théâtre, au Bois et partout le parjure affichait effrontément sa maîtresse. . . Un soir, étant ren-

tré chez lui fort ivre, il me révolta par ses discours et ses postures. « Éli, prends garde ! lahvé te punira, c'est lui qui toujours vengea les justes, en Israël.» L'impie ! il nargua le ciel et me brava. « Puisqu'il t'abandonne, dis-je alors à l'infortunée, témoin de ce double sacrilège, reviens, ma perle, reviens sous mon toit où nous pleurerons ensemble sur ton malheur et le mien. »

Hélas ! six jours après cet entretien, la belle lumière qui, pendant vingt années, avait été toute ma joie, s'éteignit en donnant le jour à un fils qui ne la précéda que de quelques minutes en la nuit éternelle. En me quittante jamais, elle me supplia généreusement de pardonner à celui qui l'avait tuée, oui, c'est le mot, tuée par ses dédains

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et ses brutalités. Dieu, j'appris cette horreur à son chevet éclairé par des cierges funéraires. Il avait eu, Tavant-veille, l'audace de porter ses mains sur elle, et les poings de ce lâche, en lui broyant le cœur, écrasèrent aussi le chérubin qu'elle nour-rissait daiïs ses entrailles d'un sang débilité... Lui pardonner, à ce bourreau!.. . Sur les corps encore chauds de ses deux victimes, je fis un serment que je m'honore d'avoir tenu ! . . . »

Contenus depuis assez longtemps déjà, des acclamations et des bravos retentirent en l'auditoire et durèrent jusqu'à ce que Tordre eut été donné de procéder à l'évacuation de la salle ; il ne fut pas exécuté, car chacun s'était tu devant cette menace et l'honnête meurtrier, indifférent à tous naguère et de tous ignoré, reprit, toujours ferme et debout à la barre patibulaire où s'étaient courbés tant de blêmes coquins indignes de miséricorde :

«... Averti par cette voix confuse que per-

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Qoivent en eux les monstres, certains qu'on leur demandera compte de leurs scélératesses, il s'était dérobé, celui que vous vous complaisez à nommer mon gendre, à l'expiation que je lui réservais ; il avait fui tel qu'un voleur avec son. associée et peut-être aussi sa complice. Où le rejoindre et comment?... Il fallait, avant de se lancer à sa poursuite que je connusse sa retraite, et je parvins à la découvrir! Aussitôt que j'eus acquis la certitude qu'il se divertissait à Monaco, je vendis mon mobilier, achetai quelques bardes, pris l'arme vengeresse, et filai, muni d'un vieux violon avec lequel mon père Héber, ancien maître de chant à Golmar, nous avait tous soutenus, sa mère, la mienne, mes frères, mes sœurs et moi. La route est longue de la butte Montmartre, où j'avais pleuré toutes les larmes de mes yeux, aux rives de la Méditerranée où ce pervers sans remords se riait de mes pleurs. Il y a plus de mille kilomètres du moulin de la Galette à la

Corniche des Alpes. Étape par étape, une douzaine de lieues par jour environ, on suivit cet interminable ruban de poussière, où cent fois au moins pendant le trajet la fatigue et la chaleur entravèrent ma marche. Au milieu des bourgades traversées en haletant et dans les carrefours des villes où je ne m arrêtai- que pour reprendre haleine, ainsi qu'aux abords des cafés de faubourg on haletait et, chapeau bas, en plein air, à Tinstar des mendiants, on se servait de son gagne- pain, ce pauvre Stradivarius saisi par vos agents et qui me sera bientôt rendu, du moins je Tespère, Une nuit, au Casino, là bas sur ce rocher baigné par la mer et presqu'enclavé dans le territoire, on m'informa : le drôle et sa concubine avaient perdu beaucoup d'argent au jeu ; décavés, ils s'étaient hâtés de regagner Paris , accompagnés d'une bande de viveurs, leurs acolytes. Ah! j'avoue que mon courage fut ébranlé, mais bientôt le devoir m'ordonna de persévérer et

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j'obéis. En sens inverse, et toujours à pied, un bâton à la main, en bandoulière la boite où mon instrument était enfermé, je parcourus de nouveau le môme chemin, et trois mois après mon départ.de la capitale, j'y rentrai, comme j'en étais sorti, par la barrière d'Italie : implacable et comme muré dans mes résolutions. Abram Iakob Kohn, un de mes pareils avec qui j'étais assez lié, m'oflfrit chez lui, ruelle d'Iéna, l'hospitalité fort à point, car je n'avais plus un seul denier en ma bourse. Une fois installé là, je m'orientai, bâtis un plan, etdès cejour,chaque soir,jefoulai l'asphalte autour des Bouffes, des Folies-Bergère et d'autres sentines hantées par le couple vicieux à la punition duquel je m'étais voué.

Longtemps infructueuses, mes recherches aboutirent enfin et c'est pourquoi, le 7 octobre dernier, à minuit, je guettais à la porte de la Maison d'Or où s'étaient faufilés, avec une troupe de ballerines et leurs courtisans, la gueuse et le gueux, objet de

mon irrémissible haine et de mon éternelle douleur. Aviné, vers Taube, il descendait, traînant après soi son impure et blême femelle, les degrés de Tétroit escalier qui dçnne dans la rue Laffîtte. En m'apercevant sur le seuil de cette taverne, il recula, ce bouc, comme quiconque s'est souillé sur la terre rompt en la quittant à Taspect de Tange exterminateur dont Tépée flamboyante interdit aux félons, aux corrompus, à tous les méchants Taccès du Paradis ; et moi, semblable au spectre du Destin, j'avançai sur lui : « Tiens, Éli, criai-je en Tempoignant à la gorge et le bras levé, sois meurtri comme tu meurtris Orpha, là, là même, au cœur! » Et malgré les bêlements de sa chèvre à face humaine, je le poignardai. La lame recueillie en son cadavre est ici devant vous ; il ne m'a pas trompé, lui, ce fer, et je le bénis ! Un mot encore et puis après, si bon vous semble, juges et jurés, vous marquerez ma tête ; en l'abattant, il me délivrera de

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la vie, votre mandataire, et moi, martyr glorifié par mon supplice dont la responsabilité vous incombera, je serai votre bien obligé. Mais, attention ! Au nom de qui, de quoi, me condamneriez-vous? Sans doute, natif de Mulhouse, en Alsace, où le Welche ne s'éternisera pas, attendu qull y est universellement haï, je suis votre concitoyen, et doublement, par reconnaissance d'abord envers la noble nation qui nous rendit, nous, vagabonds et parias, les égaux des plus grands de ce pays; ensuite parce qu'elle m'est sacrée, la terre où je fus enfanté. Donc, vous estimez peutêtre que moi, poussé parmi vous et membre sinon de la môme tribu, du moins du même peuple, je suis passible de vos codes? Erreur ! Il en est de plus anciens et de plus augustes. Avant d'être Français , je suis Hébreu.^ Celui de Nazareth, dont l'image affreuse saigne en cette toile encadrée d'or au-dessus de vos fronts, a dit en son Évangile aujourd'hui lettre morte pour

la plupart des vôtres, à peu près exactement ceci :

Tendez la joue gauche à qui vient de vous souffleter à la joue droite.

« Ah ! libre à vous d'enfreindre la parole de ce crucifié que nous n'adorons pas, nous, ainsi que l'adoraient vos ancêtres dont la rancune pesa si lourdement «ur les miens; libre à vous, faux disciples de Jésus, aflFranchis de toute religion, de transgresser les commandements de votre maître, oui ; mais, nous autres, esclaves fidèles de cette loi que le Seigneur dicta sur la montagne à son serviteur sauvé des eaux, nous l'avons toujours suivie, respectée, entretenue ; elle est formelle... écoutez-la! Voici le Livre, voici l'Ecriture, voici la Bible, voici

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