‹ Quelques sources de "Notre-Dame de Paris"Chapitre 10 sur 30 · Victor Hugo fait sans doute un jeu de mots sur classico · texte numérisé non relu

Victor Hugo fait sans doute un jeu de mots sur classico

moniteur de Torchi apportait piteusement à dom Claude avec cette douloureuse émargination : Rixa; frima causa vinum optimum potatum. » C'est encore au récit du premier trouble de l'Université que sont empruntés ces détails. (Du Breul, 459.) Les écoliers qui avaient attaqué les taverniers n'étaient pas en force. Ils furent obligés de se retirer. « Le lendemain, quasi classico excitati, ils vindrent en plus grand nombre : et avec bastons offensifs, blessèrent plusieurs personnes, et pillèrent entièrement la maison d'un tavernier, jusques à effondrer les muids de vin en la Cave. » Même la douloureuse émargination dont parle Victor Hugo est bien en effet une note marginale, mais une note placée en marge du récit de Mathieu Paris, qu'elle sert à résumer 4.

Si Victor Hugo ne s'est pas attaché à composer une biographie pour chacun de ses personnages, il a cherché du moins à les faire parler d'une manière qui convînt d'une part à leur situation et à leur caractère, d'autre part à leur temps. Nous n'avons pas à chercher ici s'il y a toujours réussi, mais à examiner quels moyens il a employés. Laissons de côté l'archidiacre. Il est naturel que pour lui faire exprimer sa passion, ses souffrances morales, Victor Hugo n'ait pas cherché une couleur plus ou moins archaïque 2. Chez la plupart des autres, l'intention est très facile à reconnaître.

Victor Hugo a pour Jehan Frollo une évidente prédilection. Il

1. Victor Hugo a très adroitement disposé la ponctuation. Dans l'édition de 1639 il n'y a pas de ponctuation dans la note marginale. Dans une autre on lit : Rixa prima, causa : vinum optimum potatum.

2. Je citerai pourtant deux mots de Claude Frollo, dans les remontrances qu'il adresse à son frère (II, 56). « Oui! poursuivit le prêtre en secouant la tête, voilà où en sont les études et les lettres maintenant. La langue latine est à peine entendue, la syriaque inconnue, la grecque tellement odieuse que ce n'est pas ignorance aux plus savants de sauter un mot grec sans le lire, et qu'on dit : Graecum est, non legitur. » P. Mathieu (p. 556) dit, en déplorant la décadence des études libérales : « ... la langue Latine estoit toute barbare, la Syriaque inconnue, la Grecque tellement odieuse que ce n'estoit point ignorance aux plus sçavans de sauter un mot grec sans le lire. » Il ajoute en marge « ... En ce temps là quand on renconstroit un mot grec, on estoit dispensé de s'y arrester, et le liseur disoit, Graecum est, non legitur. » Un peu plus loin (p. 59), Victor Hugo écrit : « Jeune homme, reprit l'archidiacre, il y avait à la dernière entrée du roi un gentilhomme appelé Philippe de Commines, qui portait brodée sur la houssure de son cheval sa devise, que je vous conseille de méditer : Qui non laborat non manducet. » Cette devise, d'après P. Mathieu, se lisait en plusieurs endroits dans la chapelle des Augustins de Paris, où était enterré Philippe de Commines (p. 570) : « On void au mesme lieu et en plusieurs endroits de ceste Chapelle sa devise en latin, tirée de la vérité mesme ^a «e travaille ne mange point. » Et en marge : « Devise de Phil. de Commines. Qui non laborat non manducet. »

a voulu peindre en lui l'écolier spirituel et tapageur, qui, dans sa vie désordonnée, attrape cependant çà et là quelques bribes de latin, des lambeaux de divers enseignements, de belles maximes morales qu'il est plus capable de retenir que de pratiquer. Même quand Jehan Frollo est ivre, nous retrouvons tout cela dans le décousu de ses propos.

Il sort du cabaret de la Pomme d'Eve (II, 80), et dit « avec une langue épaisse » à Phœbus de Châleaupers : « Je vous dis que je ne demeure pas rue des Mauvaises-Paroles, indignus qui inter mala verba habitat. J'ai logis rue Jean-Pain-Mollet, in vico Johannis- Pain-Mollet. » Dans son énumération des rues de Paris, Sauvai parle de la rue des Mauvaises-Paroles (I, 155). C'est dans ce passage qu'on trouve, avec une différence de forme et de sens, la phrase latine de Jehan Frollo. « La rue des Mauvaises-Paroles, s'est presque toujours appellée la rue Maie-Parole, et n'a été nommée la rue des Mauvaises-Paroles que depuis qu'on a commencé à polir la Langue Françoise; c'est de cette rue là qu'entend parler Barclay, lorsqu'il dit à l'occasion de François Myron Lieutenant Civil, Indignus qui inter mala verba habitet. » La rue Jean-Pain-Mollet n'est pas non plus une rue imaginaire, nous la voyons mentionnée dans Sauvai, sous son nom français et sous son nom latin l. Puis vient un détail sur Platon : « Cela vous plaît à dire, Phœbus, mais il est prouvé que Platon avait le profil d'un chien de chasse. » Il est fort probable que ce détail est emprunté au Dictionnaire infernal de Collin de Plancy. A l'article Physiognomonie (IV, 284), il est question des ressemblances entre l'homme et les animaux. « Quoiqu'il n'y ait aucune ressemblance proprement dite entre l'homme et les animaux, dit Aristote, il peut arriver que certains traits du visage nous rappellent l'idée de quelque animal. — Porta a été bien plus loin qu'Aristote, puisqu'il a trouvé dans chaque figure humaine la figure d'un animal ou d'un oiseau, et qu'il juge les hommes par le naturel de l'animal dont ils portent les traits. La ressemblance du chien annonce la fidélité, la droiture, un appétit modéré. » Collin de Plancy ajoute en note : « Dans la Physiognomonie de Porta, Platon ressemble à un chien de chasse. » A une question de Phœbus, Jehan répond par cette sentence : « La conscience d'avoir bien dépensé les autres heures est un juste et savoureux condiment de table. » La phrase

1. I, 144 : « La rue Jean-Pain-Mollet, qui a un bout à la rue des Arcis, et l'autre à celle de Jean-de-1'Épine, s'est nommée la rue du Croc; en 1263. étoit-là une maison, qui autrefois avoit appartenu à un Bourgeois nommé Jean-Pain-Mollet. Elle est nommée Vicus Joannis Pain-mollet dans un titre de Regitre quarante-neuf du Trésor des Chartes de l'an 1313. titre 104. folio 45. >»

est de Montaigne (III, xni). Mais ce n'est pas dans Montaigne que Victor Hugo l'a prise. Il l'a trouvée dans Sauvai, qui la cite à propos des festins des docteurs de Sorbonne *.

Pour bien faire de Jehan Frollo un personnage du xve siècle, Victor Hugo mêle à ces propos qui sentent plus ou moins l'école quelques plaisanteries populaires, quelques dictons que l'on pouvait réellement entendre à l'époque de Louis XI, ou qui du moins ne paraissent pas invraisemblables quand on les place en ce temps-là. « Chacun sait que qui monte sur un ours n'a jamais peur, mais vous avez le nez tourné à la friandise, comme Saint- Jacques de l'Hôpital. » La première partie de cette phrase rappelle une croyance populaire rapportée par Sauvai (I, 154). Sauvai veut démontrer que la rue aux Ours s'appelait autrefois la rue aux Oues (aux Oies). Voici une des raisons qui, d'après lui, ont pu contribuer à amener ce changement de nom : « Ce changement si subit et tout à coup de noms d'Os, d'Hoes, et le reste, pour dire Oyes simplement, en celui d'Ours, qui est bien un autre oiseau, et cela il n'y a guère plus de cent ans, se rapporte assés à l'Histoire des Ours à l'égard de Paris, où il ne s'en est point vu qu'en ce tems-là, et que de pauvres gens promènent dans les rues faisant acroire à ceux qui leur prêtent l'oreille, que quiconque monte dessus, n'a jamais peur, et enfin où l'on n'est pas plutôt monté que le chapeau à la main, faisant faire à l'animal quelques pas en tournant, alors ils marmottent certains mots qu'on n'entend point, le tout pour un double. » Continuant sa démonstration Sauvai rappelle combien la rue aux Oues, avec ses excellentes rôtisseries, justifie son ancien nom : « Et pour tout dire en un mot, c'est assurément à cause des bons cabarets qui s'y trouvent, aussi bien que des bonnes boutiques de rôtisseurs, et de la figure de St Jaques de l'Hôpital, dressée au milieu du portail de l'Eglise, vis-à-vis la rue aux Oues, et qui semble tourner la vue de ce côté-là, qu'on dit en proverbe, parlant à quelque friand ou à un amoureux : Vous avés le nés tourné à la friandise, comme St Jaques de l'Hôpital. »

C'est aussi dans Sauvai que Victor Hugo a pris cette phrase : « Vous êtes comme le château de Dammartin qui crève de rire. »

1. I, 162-163. « Montagne assure au troisième livre de ses Essais, que de son tems le vin Théologal et Sorbonique étoit passé en proverbe, aussi-bien que les festins des Docteurs de Sorbonne.

Je trouve, dit-il, que c'est raison qu'ils en dînent d'autant plus commodément et plaisamment, qu'ils ont utilement et sérieusement employé la matinée à l'exercice de leur Ecole.

La conscience d'avoir bien dispensé les autres heures, est un juste et savoureux condiment de table. »

- « - Sauvai (II, 309) nous en explique l'origine : « Quant à Dammartin je ne sai qui l'a fait faire, mais c'est une masse si bien liée, et cimentée que quoiqu'on l'ait voulu faire sauter par la mine, il n'a pourtant pas branlé, et est toujours demeuré ferme comme il est, depuis une longue suite d'années, malgré la violence du feu, et de la poudre ; à la vérité il est tout plein de fentes, ce qui a donné lieu au proverbe : C'est le Château de Dammartin, il crevé de rire. »

On croira sans peine que les chansons de Jehan Frollo ne sont pas de Victor Hugo. Du reste ce ne sont pas de vraies chansons, En allant au cabaret, Phœbus et l'écolier chantent à tue-tête :

Les enfants des Petits-Carreaux Se font pendre comme des veaux.

Sauvai nous apprend que c'était un proverbe, dont il ignore l'origine1. Avant de tomber « sur le pavé de Philippe-Auguste » et de s'endormir « sur un de ces oreillers du pauvre que la providence tient prêts au coin de toutes les bornes de Paris, et que les riches flétrissent dédaigneusement du nom de tas d'ordures n, Jehan Frollo chante encore :

Quand les rats mangeront les cas, Le roi sera seigneur d'Arras; Quand la mer, qui est grande et lée, Sera à la Saint-Jean gelée, On verra, par-dessus la glace, Sortir ceux d'Arras de leur place.

Ces vers, que firent par bravade les habitants d'Arras quand la ville était assiégée par les troupes royales en 1476, sont cités dans un petit ouvrage intitulé Le Cabinet du Roy Louys XI, par Tristan l'Hermite de Soliers. Si Victor Hugo les a reproduits, c'est probablement parce que cet ouvrage est imprimé dans le second volume de l'édition de Commynes de Lenglet-Dufresnoy 2.

1. I, 122. « 11 court un proverbe des habitans de la rue des Petits-carreaux, dont je ne sai point l'origine.

Les enfans des petits Carreaux Se font pendre comme des veaux.

S'il n'y a de la raison, du moins y a-t-il de la rime; mais pour moi je pense qu' 1 y a plus de rime que de raison. »

2. II, 250. « ... les mesmes Habitans d'Arras avoient composés ces Vers.

Quand les Bals mingeront les Cas », etc.

Il est bizarre que Victor Hugo, qui a bien remplacé la forme dialectale mingeront par mangeront, n'ait pas remplacé Cas par Chats.

Nous retrouvons Jehan Frollo dans la cellule de son frère au cloître Notre-Dame (II, 260). Sa bouche est pleine de citations latines et de sages maximes. Il ne fait d'ailleurs que rappeler les conseils qu'il a reçus de Claude Frollo. « Hélas! mon frère, c'est que vous aviez bien raison quand vous me disiez : — Jehan! Jehan! cessât doctorum doctrina, discipulorum disciplina. Jehan, soyez sage, Jehan, soyez docte, Jehan, ne pernoctez pas hors le collège sans occasion légitime et congé du maître. Ne battez pas les Picards, noli, Joannes, verberare Picardos. Ne pourrissez pas comme un âne illettré, quasi asinus illitteratus, sur le feurre de l'école. Jehan, laissez-vous punira la discrétion du maître. Jehan, allez tous les soirs à la chapelle et chantez-y une antienne avec verset et oraison à madame la glorieuse vierge Marie. — Hélas ! que c'étaient là de très excellents avis ! » Ces recommandations de l'archidiacre, que Jehan Frollo rappelle avec une componction peu sincère, sont prises, au moins en partie, dans Du Breul. Il faut revenir encore au premier trouble de l'Université, et au récit latin de Mathieu Paris. A la suite des désordres causés par les écoliers au bourg Saint-Marcel, le prévôt de Paris intervint violemment, et des écoliers, qui d'ailleurs n'étaient pas les coupables, furent massacrés par les troupes de la prévôté. L'Université tout entière s'émut et demanda justice. Le prévôt de Paris restant impuni, l'Université cessa tout exercice; maîtres et écoliers sortirent de la ville : Facta est univer salis discessio Magistrorum, et Scholarium dispersio, cessante Doctorum doctrina, et discipulorum disciplina (p. 460). D'autre part, dans le règlement du collège des Dormans, dit de Beauvais, on trouve les deux articles suivants : « Que nul ne pernocte hors le collège, sans occasion légitime et congé du Maistre. — Que tous habitans audit collège se retirent au soir à la chapelle, ou se chantera un antienne avec verset et oraison à la glorieuse Vierge Marie, et que les absens soient punis à la discrétion du Maistre » (p. 537).

Au chapitre suivant, Jehan Frollo s'est fait truand, et c'est à la Cour des Miracles que nous le rencontrons. Sans chercher l'origine de tous ses propos, nous pouvons y remarquer à peu près le même mélange que dans la scène où nous le voyons sortir du cabaret de la Pomme d'Eve. Il s'écrie : « Vive la joie! Je suis un vrai Bicêtre! » Sauvai (II, 118), en racontant l'histoire du château de Bicôtre, nous explique cette locution proverbiale : « De nos jours c'étoit un Château désert, une retraite de hiboux, effroyables la nuit par leurs cris, et rempli de voleurs qui pilloient les passans. Quoique le peuple, qui juge de tout à sa manière, eut bien une

autre pensée; car il croyoit que tout étoit plein d'esprits, et que les diables y revenoient : ce qui a donné lieu à tant de façons de parler proverbiales, en parlant d'un brise-tout; c'est un vrai Bicestre, il fait le Bicestre, feras-tu le Bicestre? il va faire Bicestre ; es-tu venu ici pour faire Bicestre? et mille autres. »

« Ventre Mahomî camarade! tu as l'air d'un marchand d'esteufs et tu viens t'asseoir auprès de moi! Je suis noble, l'ami. La marchandise est incompatible avec la noblesse. » C'est un axiome bien connu, et que Victor Hugo aurait pu trouver dans plus d'un endroit. Mais, comme il a beaucoup emprunté à Pierre Mathieu, il est possible qu'il lui doive aussi cette phrase, qui figure comme note marginale à la page 562.

« Holàhée! vous autres! ne vous battez pas! Gomment, Baptiste Croque-Oison, toi qui as un si beau nez, tu vas le risquer contre les gros poings de ce butor! Imbécile! Non cuiquam datum est habere nasum. » Cette citation latine est sans doute tirée du Dictionnaire infernal de Collin de Plancy. Dans l'article Physiognomonie sont passés en revue les différents traits du visage. « Les anciens avaient raison d'appeler le nez honestamentum faciei. Un beau nez ne s'associe jamais avec un visage difforme. On peut être laid et avoir de beaux yeux, mais un nez régulier exige nécessairement une heureuse analogie des autres traits. Aussi voit-on mille beaux yeux contre un seul nez parfait en beauté et là où il se trouve il suppose toujours un caractère excellent, distingué : Non cuiquam datum est habere nasum. »

« En me faisant truand, j'ai renoncé de gaité de cœur à la moitié d'une maison située dans le paradis, que mon frère m'avait promise. Dimidiam domum inparadiso. Je cite le texte. » Ce texte, c'est dans Du Breul que Victor Hugo l'a pris, mais le paradis dont il s'agit est simplement le parvis Notre-Dame. Dans une charte du Grand Pastoral, on trouve « Foctroy d'une moitié de maison auprès le Parvis, fait par le Doyen et Chapitre de nostre- Dame, à un Chapellain de la Chapelle sainct- Augustin : Dedimus (inquiunt) ei dimidiam domum sitam in Paradiso. Nous luy avons donné une moitié de maison assise en Paradis *. »

« J'ai un fief rue Tirechappe, et toutes les femmes sont amoureuses de moi, aussi vrai qu'il est vrai que saint Éloi était un excellent orfèvre 2, et que les cinq métiers de la bonne ville de

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