‹ Quelques sources de "Notre-Dame de Paris"Chapitre 25 sur 30 · Notre-Dame, I, 313; — Sauvai, II · texte numérisé non relu

Notre-Dame, I, 313; — Sauvai, II

tel tableau. Les écoliers, des fenêtres de la grand'salle, aperçoivent les théologiens avec leurs surplis blancs (I, 26). « Ce sont là les théologiens? Je croyais que c'était six oies blanches données par Sainte-Geneviève à la ville pour le fief de Roogny. » On lit dans les Comptes, en 1383 (p. 261) : « Le Mont-Ste Geneviefve, l'Abbaye Ste Geneviefve, pour le fief de Roogny, six Oës blanches, le jour Notre Dame en Septembre. » Victor Hugo avait bien le droit de parler encore de cette redevance sous Louis XI, car elle est encore mentionnée en 1574 (p. 614). Un peu plus loin, on dit de Marie la Giffarde : « Elle fait le lit du roi des ribauds \ » Sauvai (III, 26) cite diverses explications au sujet du roi des ribauds, de la nature de ses fonctions. Du Tillet, dit-il, « prétend que c'étoit le grand Prevot de l'Hôtel lui-même, auquel appartenoit de juger des dissolutions et des crimes qui se commettoient à la suite de la Cour hors de la Maison du Roi; que les femmes publiques étaient sous sa charge et que tous les ans, tant que le mois de Mai duroit, elles étoient tenues de faire son lit et sa chambre 2. »

Ailleurs ce sont les vieilles enseignes de Paris que Victor Hugo nous fait connaître. Jehan Frollo et Phoebus de Châteaupers se demandent où ils iront boire les vingt-trois sous de l'archidiacre (If, 76) : « Où irons-nous? dit Phœbus. A la Pomme d'Eve? — Non, capitaine. Allons à la Vieille-Science. Une vieille qui scie une anse. C'est un rébus. J'aime cela. » Un autre calembour de ce genre se voit à la porte d'un cabaret, à la Cour des Miracles (II, 264) : « Sur la porte il y avait en guise d'enseigne un merveilleux barbouillage représentant des sols neufs et des poulets tués, avec ce calembour au-dessous : Aux sonneurs pou?" les trépassés. » Dans celui-là, la prononciation même est archaïque. Sauvai (III, 57) consacre une demi-page aux enseignes. « Quant aux Enseignes le ridicule qui s'y trouve vient de mauvais Rébus. » Il cite plusieurs exemples, entre autres ceux de la Vieille-Science et des Sonneurs pour les trépassés 3.

1. Mahiette dit de Paquette la Chantefleurie (I, 326) : « Au sacre, dans la même année 61, c'est elle qui fit le lit du roi des ribauds. >»

2. Toujours en parlant de Marie la GilTarde, les écoliers crient : « Elle paye ses quatre deniers; quatuor denarios. — Aut unum bombum. — Voulez-vous qu'elle vous paye au nez? » Nous trouvons l'explication de ce passage dans la « vingt-unième liasse des Adveux de Bourbonnois ». {Comptes, p. 652.) « Adveu de la Terre du Breuil, rendu par Marguerite de Montluçon, le vingt septième Septembre 1498. — Item in et super filia communi, sexus videlicet viriles quoscumque cognoscente, de novo in Villa Montislucii eveniente, quatuor denarios semel, aut unum boni bum, sive vulgariter Pet, super Pontem de Castro Montislucii solvendum. •>

3. Nous apprenons même de Victor Hugo « la vieille huée goguenarde dont on poursuivait alors les ivrognes : —Aux Houls, saouls, saouls, saouls! » (II, 80.) —

Une des principales singularités du vieux Paris, c'est la Cour des Miracles. C'est elle aussi qui a fourni à Victor Hugo un des plus curieux chapitres de son livre. Déjà la procession du pape des fous nous donne un aperçu de cette étrange population à laquelle la Cour des Miracles sert de campement. « D'abord marchait l'Egypte... Puis c'était le royaume d'argot; c'est-à-dire tous les voleurs de France, échelonnés par ordre de dignité; les moindres passant les premiers. Ainsi défilaient quatre par quatre, avec les divers insignes de leurs grades dans cette étrange faculté, la plupart éclopés, ceux-ci boiteux, ceux-là manchots, les courtauds de boutanche, les coquillarts, les hubins, les sabouleux, les calots, les francs-mitoux, les polissons, les piètres, les capons, les malingreux, les rifodés, les marcandiers, les narquois, les orphelins, les archisuppôts, les cagoux; dénombrement à fatiguer Homère. Au centre du conclave des cagoux et des archisuppôts, on avait peine à distinguer le roi de l'argot, le grand coësre, accroupi dans une petite charrette traînée par deux grands chiens » (1, 103). Nous retrouverons plus tard l'Egypte, et aussi l'Empire de Galilée que Victor Hugo met à la suite du royaume d'argot, et qui n'avait nullement son siège à la Cour des Miracles. L'énumération homérique des argotiers est empruntée entièrement à Sauvai, sauf le mot narquois qui est ajouté, mais que Sauvai explique ailleurs. Victor Hugo place les termes dans l'ordre exactement inverse, simplement pour que les principaux officiers, les cagoux et les archisuppôts, se trouvent derrière, près du grand coësre.

Sauvai (I, 510-516) consacre tout un chapitre à la Cour des Miracles, ou plutôt aux Cours des Miracles, car il y en eut d'autres avant celle que décrit Victor Hugo. Il définit très exactement toutes les catégories d'argotiers dont nous venons de lire l'énumération. C'est d'après Sauvai que Victor Hugo nous montre le grand Coësre traîné par deux chiens (II, 514) : « Leur Roi prend d'ordinaire le nom de grand Coësre, quelquefois de Roi de Thunes, à cause d'un scélérat appelle de la sorte, qui fut Roi trois ans de suite, et qui se faisoit traîner par deux grands chiens dans une petite charette, et mourut à Bordeaux sur une roue. »

Gringoire, égaré dans les rues inextricables du quartier des Halles, s'engage sans le savoir dans la rue qui conduit à la Cour des Miracles. « A peine avait-il fait quelques pas dans la longue ruelle, laquelle était en pente, non pavée et de plus en plus

Sauvai (I, 154) nous dit qu'on l'enseignait aux enfants pour crier dans les rues après les ivrognes. Dans Notre-Dame, en effet, c'est un enfant qui crie aux Houls.

boueuse et inclinée qu'il remarqua quelque chose d'assez singulier. » (I, 121.) Cette description coïncide bien avec ce que dit Sauvai (p. 511) : « Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues, vilaines, puantes, détournées; pour y entrer il faut descendre une assés longue pente de terre, tortue, raboteuse, inégale. » Gringoire s'aperçoit trop tard de son erreur : « Le pauvre poète jeta les yeux autour de lui. Il était en effet dans cette redoutable Cour des Miracles, où jamais honnête homme n'avait pénétré à pareille heure; cercle magique où les officiers du Chàtelet et les sergents de la prévôté qui s'y aventuraient disparaissaient en miettes ». Victor Hugo exagère peut-être un peu. Sauvai (512) dit seulement : « Lorsque les Commissaires et les Sergens y venoient faire leurs charges, ils en sortoient sans rien faire, que de recevoir des injures et des coups. »

Puis Victor Hugo décrit les diverses espèces de truands que Gringoire voit autour de lui : « C'était une espèce de faux soldat, un narquois, comme on disait en argot, qui défaisait en sifflant les bandages de sa fausse blessure... » Sauvai dit (p. 515) : « Ces misérables qui, l'épée au côté, contrefont les soldats estropiés, étoient Narquois, ou gens de la petite flambe. »

« Au rebours c'était un malingreux qui préparait avec de l'éclairé et du sang de bœuf sa jambe de Dieu du lendemain. » Sauvai (p. 515) dit qu'il existait deux catégories de malingreux, ceux qui contrefaisaient les hydropiques, et ceux qui avaient une jambe ou une main pleine d'ulcères. A la page suivante, il décrit minutieusement les opérations par lesquelles on préparait une jambe de Dieu.

« Deux tables plus loin, un coquillart, avec son costume complet de pèlerin, épelait la complainte de Sainte-Reine, sans oublier la psalmodie et le nasillement. » Victor Hugo paraît confondre ici les coquillarts et les callots. C'étaient les callots qui faisaient le pèlerinage de Sainte-Reine. Sauvai dit (p. 516) : « Les Callols feignoient d'être guéris de la teigne, et de venir de Ste Reine... les Coquillarts avoient fait le pèlerinage de St Jaques ou de St Michel, et vcndoient bien leurs coquilles à ceux mêmes qui en rêvenoient ».

« Ailleurs un jeune hubin prenait leçon d'épilepsie d'un vieux sabouleux qui lui enseignait l'art d'écumer en mâchant un morceau de savon. » D'après Sauvai (p. 516), la spécialité des hubins différait assez de celle des sabouleux : « Les Hubins disoient et montroient avec un certificat, qu'un chien ou loup enragé les avait mordus, et qu'ils alloient faire le voyage de St Hubert... les

Sabouleux contrefaisoient les malades de Saint ' avec un morceau de savon en la bouche qui jettoit bien de l'écume... » — Sauvai raconte l'histoire d'un malingreux qui feignait d'être hydropique, et, dans Notre-Dame, le réalisme de son récit est beaucoup atténué. La citation qui est faite ensuite montre combien Victor Hugo a peu songé à dissimuler ses sources. Il est certain qu'il jugeait, avec raison, ses emprunts très légitimes.

On amène Gringoire devant le roi d'argot. « Glopin Trouillefou, revêtu de ses insignes royaux, n'avait pas un haillon de plus ni de moins. » Sauvai dit en effet (p. 514) : « Ses habits Royaux étoient faits de mille haillons rapetacés et bigarrés de mille couleurs. » Clopin prononce la condamnation de Gringoire : « Je vais te faire pendre pour amuser les truands, et tu leur donneras ta bourse pour boire. Si tu as quelque momerie a faire, il y a là-bas dans l'égrugeoir un très bon Dieu-le-Père en pierre que nous avons volé à Saint-Pierre-aux-Bœufs. Tu as quatre minutes pour lui jeter ton àme à la tète. » Il est question de ce Dieu-le-Père dans Sauvai (p. 512) : « Il est vrai qu'en apparence ils sembloient reconnaître un Dieu : pour cet effet, au bout de leur cour ils avoient dressé dans une grande niche, une image de Dieu le Père, qu'ils avoient volé dans quelque Eglise... »

Gringoire a pourtant un moyen de ne pas être pendu : c'est de devenir truand. Clopin lui-même énumère les avantages de cette condition : « En qualité de franc bourgeois, lu n'auras à payer ni boues, ni pauvres, ni lanternes, à quoi sont sujets les bourgeois de Paris. » Les habitants de la Cour des Miracles avaient en effet gardé dans leur nouveau repaire les privilèges dont ils avaient joui dans le quartier du Temple. Sauvai (511) dit qu'en 1415 un bourgeois nommé Le Mazurier avait donné au grand prieur de France plusieurs maisons de ce quartier, afin dy établir un asile pour quarante-huit pauvres. « Parce que les misérables qu'on y reliroit, étoient exemts, ou francs de payer ni boues, ni pauvres, ni lanternes, à quoi sont sujets les Bourgeois de Paris, on les appela francs-Bourgeois, et on donna à leur rue le nom de la rue des Francs-bourgeois, au lieu de celui de la rue des Poulies qu'elle prenoit auparavant. » Sauvai nous apprend d'ailleurs que ces francs bourgeois se conduisirent fort mal. Ils firent de leur rue un coupe-gorge, jusqu'au moment où d'honnêles gens vinrent s'y établir et les contraignirent à la quitter.

Mais pour devenir truand, il faut d'abord subir l'épreuve du

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